Université: la «Sorbonne en lutte» contre la précarité

Par Rouguyata Sall

Mobilisés depuis début décembre contre la réforme des retraites et la loi de programmation de la recherche, enseignants-chercheurs, doctorants et étudiants se sont rassemblés sur la place de la Sorbonne à Paris pour une « veillée des idées ».

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C’est incognito sous leurs masques blancs que les enseignants et étudiants de la Sorbonne lancent leur performance pour mettre en scène « le vide » créé par la loi de programmation de la recherche et « la destruction des infrastructures publiques ». Depuis le 5 décembre, le département de science politique de l’université parisienne (Panthéon-Sorbonne) est en grève. Deux mois plus tard, en ce vendredi 7 février, ils organisent un « happening », pour se mobiliser autrement.

Dès 17 h 30, professeurs et étudiants arrivent au compte-gouttes. Quelques-uns discutent devant une banderole flambant neuve portant leur nom de leur mouvement Sorbonne en lutte. D’autres tentent d’accrocher, avec les moyens du bord, un drap blanc où sont dessinées des fourmis entre les inscriptions « enseignement » et « précaire ».

Un peu avant 18 heures, une enseignante-chercheuse démarre la performance et liste tout ce qu’ils incarnent ce soir. Une trentaine de personnes masquées sont postées derrière elle. « Nous sommes vidés… Nos corps sont vidés, nos cerveaux sont vidés… Ce soir, nous incarnons l’angoisse de la page blanche, les têtes creuses, le vide vertigineux de la connaissance qui ne sera pas produite, qui ne sera pas transmise, du fait des coups de boutoir de politiques qui tuent l’université à petit feu, que la LPPR [loi de programmation pluriannuelle de la recherche – ndlr] viendrait couronner. »

L’universitaire précise ensuite que ces politiques fragilisent en particulier les doctorants, les jeunes chercheurs, sans oublier de mentionner « les petites mains de la recherche » que sont les précaires, à savoir les techniciens et personnels administratifs, et tous ceux qui ne sont pas fonctionnaires, ou « titulaires » dans leur jargon.

Puis elle formule leurs inquiétudes concernant les libertés académiques.

La « Sorbonne en lutte » le 7 février 2020 à Paris. © Rouguyata Sall La « Sorbonne en lutte » le 7 février 2020 à Paris. © Rouguyata Sall

Le projet de loi de programmation de la recherche est toujours en cours de rédaction. Mais les propositions des groupes de travail, désignés en amont par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, ont déjà réussi à mettre les facs et les labos en ébullition.

Parmi les sujets d’inquiétude : le renforcement du financement par projet et de la recherche sur des temps courts, des changements dans l’évaluation, l’arrivée de nouvelles formes de contrats de travail à l’américaine… Chercheurs des labos et enseignants-chercheurs des universités craignent une précarisation accrue de leurs métiers et de voir des étudiants « fatigués » et « angoissés ».

En ce vendredi de février, une dizaine de prises de paroles s’enchaînent, sans le masque cette fois-ci. Trois étudiants racontent leurs conditions de vie précaires et appellent leurs professeurs à faire grève, pour qu’eux-mêmes puissent continuer à se mobiliser.

Emma, étudiante à Paris-Sorbonne en géographie, rappelle la motion votée le 2 février par la coordination nationale des facs et labos en lutte. « Il est temps de joindre nos forces », clame la jeune étudiante, qui mentionne aussi la répression du mouvement des lycéens. Tout comme Pierre, en L2 science politique à Panthéon-Sorbonne, remonté contre les violences policières, la casse du code du travail, la LPPR, la précarité des étudiants – parfois obligés de travailler, la baisse des aides au logement (APL), les conditions d’accueil des étudiants étrangers.

Pierre évoque Anas, l’étudiant précaire qui s’est immolé à Lyon début novembre, toujours dans le coma, avant de dénoncer la réponse apportée par le gouvernement : une ligne téléphonique… payante.

Interrogé après son intervention, il regrette que les cours reprennent, tout simplement parce qu’on peut perdre sa bourse si on ne va pas en TD. Déçu que les problématiques des étudiants soient peu comprises, il profite de cette tribune pour les rappeler aux enseignants.

Avec d’autres étudiants de Paris-I, ils se sont rapprochés des doctorants, « qui sont dans une précarité scandaleuse, qui peuvent comprendre aussi notre situation ». Mais connaître les galères de ses « aînés » n’est pas sans conséquence : « Je rêve d’étudier et de pouvoir faire avancer la recherche. Aujourd’hui, je me dis juste que c’est impossible. Donc je suis juste triste, désemparé de me dire qu’on ne donne plus la possibilité aux étudiants de croire à cette perspective d’avenir. C’est démoralisant. »

Tous comme les étudiants, les doctorants appellent les enseignants à « prendre leurs responsabilités ». Membres de l’AG des précaires, trois femmes ont troqué le masque blanc contre un bout de tissu noir sur le haut de leur visage. Elles rapportent les inquiétudes sur la retraite à points, ou encore le durcissement des conditions d’indemnisation chômage – qui, jusque-là, permettait à de certains doctorants de terminer leur thèse.

Elles rappellent également que « l’université tourne grâce à [leur] exploitation », et que « les conditions matérielles sont indignes, même dans les universités dites d’excellence ». Applaudies par la centaine de personnes présentes sur la place, elles concluent par leur slogan « précaires, précaires et en colère », repris en chœur.

L’une d’elles, doctorante, nous explique que les doctorants se mobilisent davantage, car moins précaires parmi les précaires. Sa consœur, doctorante en science politique, termine pourtant sa thèse sans aucune entrée d’argent : elle n’a plus de financement et plus de droit au chômage. « On a des amis vacataires, qui peinent à survivre avec un petit job alimentaire à côté, qui se logent à droite à gauche quand ils doivent donner leurs cours à Paris. Ils n’ont pas l’énergie et le temps d’être là en AG et de construire une mobilisation. »

Et la doctorante d’ajouter qu’elles ont pris la parole pour se faire connaître mais aussi pour faire passer le message : « On aimerait que les titulaires aussi prennent leurs responsabilités parce qu’ils sont encore plus protégés que nous. [...] Quand eux ne se mettent pas vraiment en grève, ils maintiennent une pression sur les étudiants qui doivent rendre des devoirs, les précaires qui doivent continuer à rendre des articles et pareil pour les personnels administratifs. »

Les chercheurs qui prennent la parole en sont conscients, ils n’oublient pas les étudiants, les doctorants et jeunes chercheurs. Johanna Siméant, politologue à Paris-I, a enseigné vingt-deux ans à l’université qu’elle voit se dégrader depuis de nombreuses années. Elle évoque « tous ses anciens élèves qui pensaient que ça valait la peine » de se lancer dans la recherche avant de déchanter. Elle mentionne aussi ce doctorant qui a atterri aux urgences psychiatriques, qui ne sera pas remboursé faute de mutuelle.

Membre du comité éditorial de la revue Genèses – la première à s’être mise en grève –, elle revient avec nostalgie sur leur joie d’être intégrée dans les revues, les échanges dans les réunions, « ce temps qu’on pouvait se permettre de prendre ». Depuis quinze-vingt ans, ils perçoivent une baisse de la qualité des articles envoyés, « formatés pour le marché de la bibliométrie, débités pour qu’il n’y ait pas trop d’idées dans un article », et ainsi pouvoir en publier plus.

Le site de la revue Genèses, en grève © capture d'écran du 8 février Le site de la revue Genèses, en grève © capture d'écran du 8 février

Cette course à la publication risque de s’accélérer. Pour doper la compétition entre les chercheurs, le gouvernement souhaite adosser le financement aux résultats. Il est aussi envisagé de financer davantage via les appels à projets. Gilles Dorronsoro, enseignant-chercheur en science politique, regrette qu’« on ne calcule pas le temps passé collectivement à chercher de l’argent » ni « le temps passé à monter des projets qui ne verront jamais le jour ».

Chercheurs et gouvernement sont au moins d’accord sur le décrochage de la recherche française. Idem sur la nécessité d’augmenter son budget. Pierre Ouzoulias, sénateur PCF des Hauts-de-Seine, lui-même chercheur de profession, n’y croit pas une seule seconde. Il pense plutôt qu’il va continuer à baisser et qu’il n’y aura peut-être même pas de loi de programmation. Au micro, il appuie ses dires en rappelant les propos de son président, Gérard Larcher (LR) : « Il faut d’abord trouver un agenda, un contenu et des moyens mais peut-être aussi une méthode d’approche. »

Interrogé par Mediapart, le sénateur venu « témoigner sa solidarité aux étudiants, aux précaires, aux chercheurs », plaide lui aussi pour une convergence entre les étudiants, très mobilisés à l’arrivée de Parcoursup (admission postbac), et les enseignants, aujourd’hui en pointe contre les projets du gouvernement.

« Mais c’est toute la stratégie du gouvernement, résume-t-il, ne jamais attaquer l’ensemble du corps en même temps et faire porter les réformes uniquement sur des petits secteurs parfaitement délimités. [...] Sur la durée, c’est évidemment très efficace. »

Dans les interventions suivantes, un chercheur revient sur la mobilisation contre la réforme des retraites. Un autre dénonce « la clique bureaucratique » et le management qui seront sans doute exacerbés par la future loi de programmation de la recherche.

Pour finir, le philosophe camerounais Achille Mbembe, enseignant à Johannesburg, évoque les luttes dans les universités sud-africaines, « pour décoloniser les institutions et refaire de l’institution universitaire un bien commun, à l’heure où tout concourt à privatiser cette ressource ». L’ancien étudiant de la Sorbonne souligne que la mobilisation qui a lieu ici entre en résonance « avec un moment global, un moment de brutalisation des sociétés ».

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