Réfugiés: Houssam et Aubépine, poursuivis pour avoir organisé un rassemblement

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Les procès de personnes venues en aide aux réfugiés se succèdent depuis quelques semaines. Deux membres de collectifs parisiens, Aubépine Dahan et Houssam El Assimi, sont poursuivis pour avoir organisé un rassemblement dans la capitale, au milieu de l’été, alors que les opérations policières se multipliaient. Audience prévue ce mercredi 9 novembre.

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La fin du quinquennat vire au cauchemar pour celles et ceux dont l’État considère qu’ils expriment trop bruyamment leurs convictions politiques dans l’espace public. Outre le cortège de manifestants interpellés ou blessés lors de rassemblements contre la loi El Khomri sur le travail, les personnes venues en aide aux réfugiés sont nombreuses à se retrouver sur le banc des accusés. Moins quand elles leur apportent des couvertures et des repas que quand elles les hébergent ou leur donnent la parole.

Dans les Alpes-Maritimes, il y a le cas de Cédric Herrou, cet agriculteur de la vallée de la Roya, poursuivi pour « aide à l’entrée, à la circulation et au séjour d’étrangers en situation irrégulière » et pour « installation d’une habitation dans des locaux privés ». Son procès est fixé au 23 novembre, il encourt jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende.

À Paris, ils sont deux à être appelés ce mercredi 9 novembre à la barre du tribunal de grande instance pour « organisation d’une manifestation illicite », délit pour lequel ils risquent six mois de prison et 7 500 euros d’amende (voir en boîte noire la décision ajoutée à l'issue de l'audience) : Houssam El Assimi, invité à la soirée de Mediapart du 26 mai 2016 au Théâtre de la Ville, et Aubépine Dahan. Tous les deux sont membres d’un des collectifs nés au cours des derniers mois pour pallier les défaillances des pouvoirs publics en matière d’accueil des exilés, La Chapelle Debout ! pour Houssam El Assimi, le Collectif parisien de soutien aux exilés (CPSE) pour Aubépine Dahan.

Que leur est-il reproché ? Les faits remontent au samedi 6 août 2016. Paris s’est vidé de ses habitants, mais les réfugiés continuent d’affluer dans la capitale. Quelques bénévoles se relaient pour les soutenir. Ils sont plusieurs centaines de Soudanais, d’Afghans et d’Érythréens à vivre à la rue dans ce coin du XIXe arrondissement, entre la station de métro Stalingrad, le quai de Jemmapes et l’avenue de Flandre. Depuis quelques jours, les opérations de police, sans offres d’hébergement temporaire, se multiplient. Exaspérés par ce « harcèlement », qui s’accompagne de « coups de matraque et de gaz lacrymogène », les réfugiés décident d’organiser une manifestation pour alerter les Parisiens.

Aubépine et Houssam sont chargés des formalités auprès de la préfecture. L’avant-veille, leur demande de défilé est refusée, mais un rassemblement leur est proposé à la place, témoignent-ils. Offre acceptée. Ils choisissent République comme lieu de rendez-vous, tout en prévenant, « à l’oral », que les réfugiés devront venir de Stalingrad. Le jour J, en début d’après-midi, les exilés sont une centaine, au niveau de l’avenue de Flandre, à vouloir faire entendre leurs revendications. Alors qu’ils se préparent à se mettre en route, le dispositif policier, d’abord discret, se fait soudainement plus visible.

Houssam El Assimi, en compagnie de la réalisatrice Valérie Osouf, lors de la soirée sur les réfugiés organisée par Mediapart au Théâtre de la Ville, à Paris, le 26 mai 2016. © Mediapart

Malgré les échanges avec l’agent de liaison de la préfecture, et la promesse de ne déployer aucune banderole le long du chemin, les forces de l’ordre encerclent les manifestants à partir de 15 h 30, empêchant les départs. « À ce moment-là, on les a vu surgir : 28 fourgons de police et une centaine d’agents en tenue de Robocops », affirme Aubépine Dahan. Un des porte-parole soudanais explique les intentions pacifistes du groupe aux autorités. Rien à faire, la nasse se referme. Coincés là, les réfugiés sont bientôt rejoints par plusieurs centaines de personnes averties par les réseaux sociaux que le rassemblement place de la République se tient finalement à Stalingrad. « On a sorti les banderoles, et le mégaphone, c’était un beau rassemblement », se souvient Aubépine, qui se rappelle avoir dû négocier avec les policiers pour permettre aux femmes enceintes et aux enfants de sortir de la zone encerclée.

À 19 heures, le dispositif est levé, mais les « organisateurs » sont rattrapés par le col et ne repartent qu’avec une convocation, le lendemain, à 10 heures, au commissariat. « Je me suis dit qu’ils voulaient juste nous faire peur. Je devais partir en vacances, mais je ne m’inquiétais pas trop. Quand on s’est présentés, Houssam et moi avons été séparés, et immédiatement placés en garde à vue pour une durée de neuf heures. » Aubépine a retracé cet épisode éprouvant dans un texte intitulé « Un long dimanche de garde à vue ». Interrogée par Mediapart, elle évoque un moment d’une « violence inouïe ». « D’un coup, j’étais plongée dans Midnight Express dans une cellule qui pue avec des flics inhumains qui te regardent comme un objet, dit-elle. La seule chose que tu comprends, c’est qu’ils veulent t’écraser, que tu n’es rien d’autre que du gibier et qu’ils peuvent faire de toi ce qu’ils veulent. »

Les deux prévenus inscrivent les poursuites dont ils font l’objet dans un phénomène plus vaste de mises en cause répétées des participants aux mouvements sociaux, mises en cause par ailleurs facilitées ces derniers temps dans le cadre de l’état d’urgence décrété à la suite des attentats du 13 novembre (consulter ici la circulaire du 20 septembre 2016 « relative à la lutte contre les infractions commises à l’occasion des manifestations et autres mouvements collectifs »).

« Le contexte actuel est celui de la fabrication d’un profil de délinquant contre les personnes qui manifestent contre la politique du gouvernement », estime Aubépine Dahan, qui a commencé à venir en aide aux réfugiés, en voisine, il y a un an, en apportant des marmites de riz au curry aux légumes. « Et puis, je n’ai plus fait que ça : c’est devenu ma vie, un projet à dimension politique, humaine et utopique », dit cette femme de 44 ans, mère de deux enfants, titulaire d’un post-doctorat en sociologie des organisations, qui observe qu’elle a pu s’investir « à temps plein » parce qu’elle pouvait se passer, au moins pour quelque temps, d’une activité rémunérée.

« Voir ces gens marcher à travers l’Europe pour fuir leur pays m’a bouleversée. Du jour au lendemain, ils sont sortis de mon poste de télévision pour s’installer près de chez moi. J’ai tout de suite eu envie d'agir : je me suis demandé comment nous, en France, allions les accueillir. J’ai vite compris que tout reposait sur les épaules des quelques volontaires qui prenaient les choses en main. » De la préparation quotidienne de 10 kilos de riz, elle passe à des fonctions de coordination, de suivi des familles et de communication auprès des journalistes au sein du CPSE.

Âgé de 32 ans, titulaire d’un master d’histoire et de sciences politiques, Houssam, qui s’apprête à passer le concours de l’inspection du travail, a une histoire militante plus ancienne qu’Aubépine. Activiste antiraciste, il est mobilisé de longue date dans la lutte en faveur des sans-papiers. Quand il voit des réfugiés poser leurs bagages à côté de chez lui, il va à leur rencontre discuter avec eux et jouer au Backgammon sous le métro aérien. L’expulsion du premier campement de La Chapelle, le 2 juin 2015, il la vit comme une provocation des pouvoirs publics. « Lors de cette opération zéro, j’ai vu que ces personnes étaient traitées comme des chiens. Elles devaient monter dans des bus, sans savoir où elles allaient. Le plus souvent, elles étaient emmenées pour deux ou trois nuits d’hôtels, ou parfois laissées en chemin sur des parkings. Dans les jours qui ont suivi, les policiers venaient gazer systématiquement celles et ceux qui tentaient de se réinstaller », se souvient-il.

Après plusieurs jours d’errance, et d’autres haltes, des exilés finissent par se retrouver dans le Bois Dormoy, un jardin partagé du XVIIIe arrondissement. « Quand j’ai vu des Noirs faire des cabanes dans des arbres, là je me suis dit que ça ne pouvait plus durer comme ça », poursuit-il, écœuré, par ailleurs, de constater que certains soutiens, parmi les mieux intentionnés, « se désinfectaient les mains après avoir servi des repas de peur d’on ne sait quelle maladie ». Les « matraquages » des réfugiés à l’occasion des évacuations à répétition tout au long du printemps 2015 le convainquent qu’il est temps de s’organiser. Membre de La Chapelle en lutte, il poursuit avec La Chapelle Debout ! qui se structure, après l’occupation du lycée Jean-Quarré, autour de quatre principes : le refus de distinguer les sans-papiers des migrants ; la nécessité de partager les expériences ; la primauté donnée à la parole des premiers concernés et le recours possible à la désobéissance civile.

De l’aveu même d’Aubépine, l’issue du procès du 9 novembre est encore plus décisive pour Houssam que pour elle, dans la mesure où lui est également poursuivi pour « violence sur dépositaire de la force publique » à la suite de son interpellation lors d’une opération de police visant les réfugiés le 30 septembre. Pour ces faits, qu’il dément catégoriquement – « C’est même l’inverse qui a eu lieu, dit-il, je me suis fait tabasser, vidéo à l’appui ; et je m’en suis sorti avec trois jours d’ITT tandis que le policier n’a rien eu » –, il est convoqué devant la justice le 17 janvier. Considéré comme un « récidiviste », l’éventuel sursis d’une première condamnation se transformerait en prison ferme.

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À l'issue de l'audience, mercredi 9 novembre en début d'après-midi, Houssam El Assimi faisait savoir sur son compte Facebook qu'Aubépine Dahan et lui-même avait obtenu une « relaxe sans fondement juridique ». « Au pays de l'Etat d'Urgence tout est vraiment possible meme le meilleur quand on se bat », ajoutait-il.