A Marseille, la rage des habitants, l’autosatisfecit du maire

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Alors que sept corps ont été retrouvés dans les décombres d’un immeuble effondré à Noailles dans le centre-ville populaire de Marseille, les habitants disent leur rage contre l’incurie de la municipalité LR. Le maire Jean-Claude Gaudin rejette la responsabilité sur des « procédures extrêmement longues et coûteuses ». Un comble pour un maire en place depuis 1995. 

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« J’ai un message pour les bailleurs, les syndics, la mairie : les gens ont commencé à crier il y a longtemps. Aujourd’hui ce n’est pas le bon moment pour venir constater les dégâts, c’est trop tard », lance Imane, 28 ans, le 7 novembre, lors d’une réunion d’habitants de Noailles, traumatisés par l’effondrement deux jours plus tôt de deux immeubles dans ce quartier populaire du centre-ville de Marseille.

La réunion est organisée par trois riverains militants de gauche dans un local associatif de Noailles qui sert habituellement d’école coranique. Environ 300 personnes s’y pressent, la salle est bondée dans une ambiance tendue entre recueillement, tristesse et colère.

Au premier étage du 65 rue d’Aubagne, l’un des deux immeubles effondrés, habitait Ouloume, 55 ans, la mère d’Imane. Elle a déposé son cadet de 8 ans à l’école le 5 novembre et n’est jamais retournée le chercher. Cette Comorienne, mère de cinq enfants, était arrivée en France en juin 2015 pour rejoindre ses enfants « déjà tous ici ». « Elle voulait partir, mais faire une demande HLM, ça prend du temps », dit Imane, qui travaille comme préparateur de commandes et dormait parfois chez elle.

Imane, 28 ans, à côté d'Abdoulkarim Mbechezi, responsable de l'association Jeunesse et Culture à Noailles, le 7 novembre 2018.. © LF Imane, 28 ans, à côté d'Abdoulkarim Mbechezi, responsable de l'association Jeunesse et Culture à Noailles, le 7 novembre 2018.. © LF

Suite à des signalements des locataires, un expert s’était rendu le 18 octobre dans la copropriété. Les neuf appartements occupés avaient été évacués par les pompiers. Des premiers travaux avaient été effectués dans la journée. Les habitants avaient été autorisés à réintégrer les lieux le soir même.

Le lendemain, la mairie prenait un arrêté de péril, avec ordre d’évacuation portant seulement pour le premier étage bien que l’ensemble du bâtiment semblait fragilisé (lire l’enquête de Marsactu). Et aucune proposition de relogement ne semble avoir été faite. Deux maçons intervenus en octobre dans les caves du 65 ont assuré à l’AFP y avoir vu un mur porteur à moitié écroulé. L’immeuble « tenait sur trois pattes », a décrit l’un d’eux.

« Ils ont dressé un mur et c’est tout, puis le soir à 20 heures, ont remis les clefs à tout le monde et dit qu’il n’y a avait aucun risque », relate Imane, en colère. « Quand on rentrait, l’escalier faisait peur, c’était prêt à tomber comme un château de cartes, dit Rachid Touloum, 50 ans, un voisin qui travaille dans une entreprise de charpente. Les gens sont morts dedans, car ils ont fait confiance, personne ne leur a dit “Sortez vite”. » Les locataires qui n’ont pas disparu sous les décombres sont ceux qui, inquiets des fissures et des portes qui ne fermaient plus, sont partis dormir chez des proches dans le week-end avant la tragédie.

« On ignore lequel des deux immeubles a entraîné l’effondrement », a indiqué Xavier Tarabeux, le procureur de la République le 7 novembre lors d’une conférence de presse. Cette question sera centrale au sein de l’enquête judiciaire qu’il a ouverte pour blessures et homicides involontaires. Sept corps ont pour l'instant été retrouvés rue d’Aubagne, dont trois identifiés.

Après la démolition dans l’après-midi du 5 novembre de deux premiers immeubles voisins les 61 et 67 qui menaçaient à leur tour de s’écrouler, les recherches ont été à nouveau interrompues le 7 au soir pour permettre la démolition du 69 et du 71. Datant du XVIIIe siècle, les bâtiments s’appuient les uns contre les autres.

Rue d'Aubagne, des Marseillais viennent suivre les opérations de déblaiement, le 7 novembre 2018. © LF Rue d'Aubagne, des Marseillais viennent suivre les opérations de déblaiement, le 7 novembre 2018. © LF

Au deuxième étage du 65 vivait Rachid, chez qui dormaient deux amis cette nuit-là, Chérif, un Algérien de 36 ans, et un « Tunisien ». La suite est racontée par le voisin Rachid Touloum : « Ils avaient fait la bringue. » Le lundi matin, le locataire a échappé au pire : il était sorti chercher des cigarettes quand l’immeuble s’est effondré.

Abbès, un employé de 45 ans qui a habité l’immeuble pendant sept ans est lui aussi un miraculé. Monté faire pipi chez Rachid, il a entendu ses deux colocataires parler et a préféré redescendre pour ne pas les déranger. « À 9 h 02, l’immeuble est tombé devant moi, comme les tours des États-Unis. La poussière était tellement forte que je suis tombé. J’ai entendu un cri, c’était la dame comorienne, le cri de la mort. »

Devant le cordon de sécurité, Saïda, 50 ans, cousine de Chérif, crie et pleure. Cela fait trois jours qu’elle ne dort pas et attend l’identification des corps découverts. Vers midi mercredi, les gendarmes tendant un drap blanc derrière leur camion, un sixième corps a été trouvé. « On sait qu’ils ont le corps de Chérif. Pourquoi ils ne donnent pas les identités ? Il y a cent personnes en Algérie qui attendent de l’entendre de ma bouche. L’État nous a abandonnés. »

Saïda et sa plus jeune fille attendent despérement l'identification des corps, le 7 novembre 2018. © LF Saïda et sa plus jeune fille attendent despérement l'identification des corps, le 7 novembre 2018. © LF

Arrivé en bateau par l’Italie en 2016, Chérif, sans-papiers, vendait des cigarettes de contrebande sur le marché de Noailles. « Il a dormi trois mois à la maison, puis il a commencé à retrouver des gens d’Annaba dans le centre-ville et a voulu y habiter, raconte Saïda. Il ne parlait pas bien français, les premiers mots qu’il a appris, c’était “Bonjour maîtresse” quand il emmenait ma fille à l’école. »

Lundi midi, c’est en rentrant d’une savonnerie dans le 14e arrondissement où elle fait le ménage qu’elle a appris l’effondrement par un coup de fil d’un cousin en Algérie. Saïda n’a pas pris le temps de retirer ses chaussons pour se précipiter rue d’Aubagne avec sa fille Yamina. « En face, il y avait Julien, un étudiant de 25 ans, il est sorti travailler lundi, mais le serrurier l’a appelé et il est resté », raconte Abbès.

Au troisième étage logeait Fabien, un artiste-peintre âgé d’une cinquantaine d’années et affaibli par une maladie. Sa voisine de palier, Simona était une étudiante italienne de 24 ans, venue des Pouilles, qui voulait elle aussi quitter l’immeuble. Abbès, ancien locataire, connaissait bien cette étudiante en économie sociale et solidaire, toujours souriante. « On mangeait ensemble pour le ramadan, elle apprenait l’arabe, toujours la guitare à la main, décrit-il. Quand Fabien n’avait pas payé l’électricité, elle lui donnait le câble. »

Au cinquième étage, Sophie, étudiante en master de philosophie, avait alerté en vain le syndic le vendredi 2 novembre ; son dernier coup de fil datait de 16 h 10. « On leur a dit que les murs bougeaient, que les carreaux en verre surplombant la porte éclataient devant nos yeux et donc qu’il y avait un problème grave. Mais la personne ne nous a absolument pas prises au sérieux », a-t-elle déclaré sur France Inter. Par chance, elle s’est réfugiée le dimanche soir chez ses parents. Marie, 60 ans, sa voisine de palier, a disparu. « C’était une amie intime de la dame comorienne du premier étage qui était montée dormir chez elle avec la petite, quand elle a eu des fuites d’eau », dit Abbès.

Rue d'Aubagne, le 5 novembre 2018, alors que deux immeubles se sont effondrés peu après 9 heures. © LF Rue d'Aubagne, le 5 novembre 2018, alors que deux immeubles se sont effondrés peu après 9 heures. © LF

Le 63 rue d’Aubagne était propriété publique. Marseille Habitat, la société d’économie mixte bras armé de la Ville pour lutter contre l’habitat insalubre, avait mis dix ans pour acquérir cette copropriété frappée en 2015 d’un arrêté de péril. Muré, le bâtiment de quatre étages était, selon la Ville, sécurisé et vide lors de la dernière visite le 31 octobre.

Mais les riverains assurent qu’il était régulièrement squatté par des sans-papiers et dernièrement des militants luttant contre les travaux de réaménagement de La Plaine, la place Jean-Jaurès située 700 mètres plus haut. « Il y a encore une chance minime de trouver des survivants, a assuré un responsable des marins-pompiers le 8 novembre lors d’une conférence de presse. Nous cherchons en priorité au 65, mais derrière nous allons fouiller le 63. »

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