Présidentielle 2022: quatre leçons de l’élection américaine

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L’élection sur le fil de Joe Biden s’accompagne de lourdes défaites pour les démocrates. La puissance presque inentamée de Donald Trump vient rappeler que l’extrême droite populiste ne peut être battue que par des projets politiques alternatifs plaçant au cœur les citoyens et par des actions de terrain déterminées.

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Le trumpisme n’est pas soluble dans l’eau tiède. C’est la principale leçon de cette élection américaine. Bien sûr, Joe Biden est élu 46président des États-Unis. Mais cette victoire sur le fil, au terme d’un scrutin pourtant marqué par une participation sans précédent depuis l’année 1900, s’accompagne de nombreuses défaites pour le parti démocrate.

Non seulement la « vague bleue » escomptée par les démocrates n’a pas eu lieu mais ils devraient perdre une dizaine de sièges à la Chambre des représentants. Ils ne parviennent pas non plus à emporter le Sénat. Et ils multiplient les contre-performances dans les scrutins locaux qui se tenaient également le 3 novembre, échouant à conquérir les parlements de plusieurs États (lire ici).

Le président Donald Trump à la Maison Blanche, le 30 octobre 2020. © ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP Le président Donald Trump à la Maison Blanche, le 30 octobre 2020. © ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP

« Nous avons perdu plusieurs batailles mais nous avons gagné la guerre », a voulu se consoler jeudi Nancy Pelosi, leader des démocrates à la Chambre des représentants, lors d’une discussion animée avec ses collègues (lire ici et ici). Elle n’a pas précisé pour combien de temps. Car cette guerre va sans aucun doute se poursuivre, tant le trumpisme apparaît solidement installé.

Donald Trump gagne près de sept millions de voix par rapport à 2016. Il progresse dans tous les segments de population (à l’exception des « hommes blancs »). « Les femmes blanches ont voté davantage pour Trump en 2020 qu’en 2016, malgré le sexisme, pour ne pas dire plus, du personnage », expliquait jeudi l’historienne et spécialiste Sylvie Laurent sur le plateau de notre émission « À l’air libre ». Les Afro-Américains également, tout comme les Hispano-Américains.

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Enfin, Donald Trump fait carton plein dans les rangs de son parti. Il vient démentir ces responsables démocrates convaincus qu’une partie de l’électorat républicain se détournerait d’un personnage aussi peu ragoûtant… Et que c’était justement pour cette raison, pour les attirer, qu’il fallait mener une campagne résolument centriste, à voix basse, en en disant le moins possible.

Joe Biden n’a fait que jouer d’un contraste : il n’était pas Trump. Lui était « décent » et « professionnel » ; lui promettait de « reconstruire » une « Amérique abîmée » ; lui s’engageait « à restaurer l’âme de ce pays ». Son projet se résumait en une proposition : le retour à la normale.

Cette stratégie de campagne lui a donné in extremis le nécessaire – la Maison Blanche – mais pas le suffisant. En ne maîtrisant ni le Congrès, évidemment pas la Cour suprême, ni de nombreux pouvoirs locaux, Biden apparaît déjà comme paralysé. Il ne sera qu’un président de transition, sans doute empêché de conduire un agenda de transformation, comme ce fut le cas pour Barack Obama lors de son deuxième mandat (2012-2016).

Les sondages « sortie des urnes » réalisés le 3 novembre (plus fiables que ceux réalisés avant le vote, lire ici et ici) et les premières analyses des scrutins posent d’innombrables questions sur les faiblesses et les échecs de la stratégie des démocrates. Le débat a déjà commencé dans leurs rangs.

Beaucoup de ces questions ont un écho évident en Europe et particulièrement en France. Parce que l’élection présidentielle s’y tiendra dans moins de 18 mois. Et parce qu’une extrême droite puissante y est installée de longue date, d’ores et déjà en position d’accéder au second tour, comme l’avait fait Marine Le Pen en 2017.

Si on laisse de côté les fortes spécificités du système américain, quatre questions comparables se posent. Avec cette difficulté toute particulière en France : le paysage politique est atomisé en de multiples forces, quand l’électeur américain n’a le choix qu’entre deux grands partis.

  • 1 – L’économie et l’explosion des inégalités

La situation économique a été le premier déterminant du vote des électeurs américains (35 % contre 11 % pour la sécurité ou 20 % pour le racisme). Or ceux qui plaçaient cette question en tête de liste ont voté à 82 % pour Trump (contre 17 % pour Biden).

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Paradoxalement, l’impact social et économique de la pandémie de coronavirus, avec 20 millions de chômeurs de plus en quelques mois, a d’abord servi le président sortant, qui n’a cessé de nier la dangerosité du « virus chinois ». Trump était par ailleurs crédité de très bons résultats avant la crise sanitaire, résultats bien souvent dus à son prédécesseur.

Alors que les États-Unis sont déchirés par les inégalités et que la politique de Trump a essentiellement consisté en des baisses d’impôts massives pour les entreprises et les plus riches, c’est pourtant lui qui l’emporte sur ce sujet majeur. Les démocrates ont pour l’essentiel négligé cette question sociale et économique.

Des engagements sur la taxation des plus riches avaient certes été pris, sans que cela dessine un projet global de relance, de redistribution et de luttes contre les inégalités. Dans le même temps, Biden n’a cessé d’hésiter sur l’exploitation des pétrole et gaz de schiste, ne sachant pas véritablement quoi répondre quand Trump glorifiait ce secteur pourvoyeur d’emplois.

Une illustration de cette impasse peut être trouvée en Floride. Trump l’a facilement emporté dans cet État. Dans le même temps, les électeurs décidaient par un référendum local l’augmentation du salaire minimum à 15 dollars de l’heure.

De fait, les démocrates ont abandonné ce terrain du social et de l’économie au candidat républicain. Voilà une leçon utile pour les gauches françaises, au moment où Emmanuel Macron veut installer un agenda identitaire et sécuritaire reprenant les mots de l’extrême droite. Et où le Rassemblement national se présente depuis 2017 comme le parti de la protection économique des Français. La question sociale, tout particulièrement pendant et après la crise sanitaire que nous vivons, est déterminante.

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