Soudain le rideau de fer se referma sur l’Hyper Cacher

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Mediapart publie le récit, minute par minute, de l’attentat perpétré par Amedy Coulibaly le 9 janvier 2015 et qui a fait quatre morts à l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Ce récit est tiré du livre Femmes de djihadistes, écrit par Matthieu Suc, journaliste à Mediapart.

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Porte de Vincennes, Paris, vendredi 9 janvier, 13 h 27.

 L’opératrice du 17 prend l’appel. Une caissière au bout du fil.

« S’il vous plaît, il y a une prise d’otages…

– Oui, on est au courant. Est-ce que vous avez vu quelque chose ?

– Je suis avec le monsieur, là. Je suis dans le magasin… Il m’a demandé de vous appeler.

– Passez-le-moi !
– Allô ?! Oui, allô, c’est moi qui fais la prise d’otages.
– Qu’est-ce que vous voulez, monsieur ? Je vous écoute,

je suis à votre écoute.
– Vous savez vraiment tout ce que je veux. VOUS SAVEZ TRÈS BIEN QUI JE SUIS. »

Le preneur d’otages raccroche.

L'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, un an après l'attentat, en janvier 2016. © Reuters L'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, un an après l'attentat, en janvier 2016. © Reuters

Un peu plus tôt, la préfecture de police a diffusé un appel à témoins visant Hayat Boumeddiene et Amedy Coulibaly, « personnes susceptibles d’être armées et dangereuses », recherchées dans le cadre « de l’homicide volontaire en relation avec une entreprise terroriste » de Montrouge. La France découvre le teint pâle, le regard vide, les cheveux ébouriffés de la compagne de Coulibaly et prend conscience qu’une femme peut être mêlée à la vague d’attentats en cours.

Au même moment, peu après 13 heures, un homme emmitouflé dans une doudoune noire avec une capuche cerclée de fourrure déambule sur le trottoir qui longe l’Hyper Cacher. Il installe une caméra GoPro sur son ventre. L’homme de couleur s’immobilise devant l’entrée. La porte coulisse et reste ouverte, car l’individu ne bouge plus. Il finit par déposer sur le bitume le sac de sport qu’il portait en bandoulière, fouille à l’intérieur, écarte une première Kalachnikov pour mieux se saisir d’une seconde. Il repose le chargeur incurvé contre sa cuisse, l’index de sa main droite se porte sur la queue de détente tandis que sa main gauche rabat le sac de sport qu’il épaule. Ainsi équipé, Amedy Coulibaly se redresse et fait face à l’Hyper Cacher.

Trente-cinq personnes s’entassent dans l’épicerie juive qui s’apprête à fermer ses portes à quelques heures du shabbat. Le tueur de la policière municipale de Montrouge le sait, il a vérifié sur Internet les horaires d’ouverture de l’établissement. Toujours sur le Net, il s’est également renseigné concernant trois restaurants casher parisiens.

Dans son sac de sport, au milieu de tee-shirts, de caleçons et de keffiehs : un Taser et ses deux piles d’alimentation, vingt bâtons de dynamite, deux pistolets automatiques et près de cent vingt cartouches de 7,62 – le calibre de ses fusils d’assaut et de ses armes de poing. Sur lui, outre 2 675 euros en liquide dans ses poches, il porte un gilet pare-balles ; sur son flanc gauche reposent un holster et une cartouchière dûment remplie de chargeurs de pistolet ; sur son flanc droit, une cartouchière dûment remplie de chargeurs de Kalachnikov ; un couteau Smith & Wesson dans son étui s’accroche à sa ceinture. Amedy Coulibaly entend frapper la communauté juive. Il dirige le canon de son fusil-mitrailleur vers l’intérieur du magasin et presse une première fois la détente.

Au niveau des surgelés, Brigitte interroge un employé, elle veut faire une raclette. Serge, son conjoint, s’épanche côté charcuterie. Patrice, le nouveau gérant – depuis trois jours –, s’affaire au rayon chips. Zarie officie à la caisse. Une kippa sur la tête, le manutentionnaire Yohan Cohen, âgé de 20 ans, range les Caddies à gauche de l’entrée du magasin. Quelque chose attire son attention à l’extérieur. Il tourne la tête. Une détonation. Yohan Cohen s’accroche à la barre métallique qui délimite l’emplacement des chariots, tombe sur les fesses et hurle de douleur. Une balle a perforé sa joue.

Amedy Coulibaly fait son entrée dans l’Hyper Cacher.

« Restez tous ici ! Personne ne bouge ! Personne ne bouge ! »

Le tueur à la capuche cerclée de fourrure s’interrompt. Il trifouille sa Kalachnikov, actionne la culasse à plusieurs reprises. Il parvient à loger une nouvelle balle, cette fois dans le ventre de Yohan Cohen qui implore son employeur : « Patrice, au secours, ça fait mal... » Puis le terroriste emprunte l’allée centrale du magasin, y dépose son sac de sport. Il change d’AK-47. Un client en profite et s’enfuit dehors, suivi de près par Patrice, le gérant. Coulibaly s’en aperçoit et, avec sa nouvelle arme, tire dans le dos du patron de la supérette, ne l’atteignant qu’au bras. Patrice court jusqu’au périphérique, situé à une cinquantaine de mètres. À l’intérieur de son magasin, la panique s’empare des clients qui refluent vers l’arrière de la boutique. Énervé d’avoir raté sa cible en mouvement, le tueur se retourne vers sa première victime à terre.

« Arrête ! Arrête, s’il te plaît ! S’il te plaît, s’il te plaît... », souffle Yohan Cohen.

Le tueur fait une nouvelle fois feu avant de s’en retourner à son sac de sport. Il échange encore les Kalachnikovs et parvient tant bien que mal à recharger la première, abandonnant la seconde sur une caisse.

« Hé ! Venez tous ici ! Ou sinon, j’les tue tous ! » crie-t-il en direction de l’arrière du magasin.

Amedy Coulibaly s’enfonce dans les allées de l’Hyper Cacher. Il passe devant une cliente allongée à côté de son Caddie rempli de courses. Il repousse ledit chariot et découvre, le long d’une gondole, un homme face contre terre. Il l’empoigne par la capuche et le traîne vers les caisses. Le temps du court trajet, sa proie est courbée en deux et garde les yeux rivés vers le sol.

« Tu t’appelles comment ?

– Philippe.
– Philippe comment ?
– Philippe Braham. »

À l’énoncé de cette identité, le tueur relève la capuche avant d’exécuter le cadre informatique âgé de 45 ans d’une balle dans la tempe. Puis il se tourne vers les caisses, sous lesquelles se cachent deux caissières et une cliente. Zarie bouge un pied. « T’es pas encore morte ? » s’étonne-t-il. Il lui tire dessus, mais la loupe.

« Levez-vous ! Levez-vous ou j’vais vous allumer ! Allez, venez au fond ! » Amedy Coulibaly regroupe ses otages au rayon nouilles. À Andréa, la seconde caissière, il demande : « Viens fermer la porte ! Elle est où, la clef ? » Comme Andréa ne sait pas, Zarie propose ses services tout en l’implorant d’arrêter de tuer des gens.

«Qui a la clef?
– Le directeur »
, lui répond Zarie.
Il manque du monde. Certains se sont réfugiés dans la réserve au sous-sol. « Va me le ramener ! Va en bas ! Appelle le directeur ! » Il prévient la caissière que, à leur retour du sous-sol, il faudra être calme, sinon : « Un geste brusque, un truc, je tue les deux femmes. » Et pas question pour le gérant de se défiler. « Dis-lui qu’il a intérêt à venir, s’il veut pas que je tue des femmes ! » Les salariées et le tueur ignorent que Patrice est un des deux hommes à avoir réussi à prendre la fuite. En attendant, Coulibaly obstrue la porte de secours avec un chariot rempli de courses.

Depuis le sous-sol, Zarie prévient que le directeur n’est plus là. Amedy s’énerve. « Y’a personne d’autre qu’a les clefs, y’a pas de double ? Ramène-moi les clefs ou fais ce que tu veux ! Je veux personne en bas ! Je veux personne en bas ! » Tandis que Zarie finit par remonter avec un jeu de clefs, Coulibaly interpelle une femme vêtue d’un long manteau marron et d’une écharpe en fourrure.

« Madame ! Oh !

– Oui, monsieur.
[Inaudible.]
– Excusez-moi, vous voulez quoi ?
– Comment, je veux quoi ? Vous n’avez pas entendu parler ces derniers jours, là ? Vous n’avez pas compris, hein ?! Vous êtes de quelle origine ?

– Euh, juive...

– Et, bah voilà, vous savez pourquoi je suis là alors ! Allahû akbar ! »

Amedy Coulibaly ordonne à la caissière de fermer la porte. La cliente au long manteau marron essaye de l’apitoyer et d’obtenir un bon de sortie.

« J’ai mon bébé dans la voiture…
– Tu veux quoi ? Tu veux l’ramener ici ?
– Elle ne peut pas rester dans la voiture...
– Elle ne va pas rester dans la voiture, ils vont venir, la police, ils vont le prendre ! Toi, tu restes là ! »

Le preneur d’otages veut que la porte vitrée soit fermée et le rideau de fer baissé. Paniquée, Zarie se trompe. Elle abaisse le rideau de fer sans fermer les portes, elle est obligée de s’y reprendre. Le rideau de fer remonte. La cliente au long manteau marron tente encore d’attendrir Coulibaly. En vain.

« Il n’y a pas de s’il vous plaît ! » lui rétorque-t-il.

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