«Tracking»: des figures de la majorité rejoignent les gauches pour s’opposer au gouvernement

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L’éventuel suivi numérique des citoyens dans le cadre de la lutte contre l’épidémie de Covid-19 provoque un rejet jusqu’au sein de la majorité. L’exécutif reste prudent tout en continuant d’envoyer des messages contradictoires.

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Difficile de dire dans quelle phase se trouve aujourd’hui le gouvernement face à la crise sanitaire dans laquelle est plongé le pays. Après la séquence du manque de masques et de blouses de protection, celle de l’absence de tests, l’exécutif patauge désormais dans celle des outils numériques au service de la lutte contre la maladie. Toujours en tâtonnant et en envoyant des messages contradictoires.

Le 1er avril, devant la mission d’information de l’Assemblée nationale consacrée aux Covid-19 et à ses conséquences, le premier ministre était interrogé sur la mise en place d’un tracking, permettant par exemple de visualiser en temps réel les personnes infectées : « Cela a servi, dans certains pays, à mettre à l’isolement des personnes qui étaient malades ou qui avaient côtoyé quelqu’un qui l’était. En France, ce ne serait pas légalement permis. » Édouard Philippe précisait : « Nous n’avons pas, aujourd’hui, d’instrument qui rendrait légal ce tracking et nous ne travaillons pas sur un tel instrument»

Tout juste indiquait-il à l’époque que le gouvernement n’excluait pas de développer des applications pour « mieux tracer la circulation du virus » sur la base du volontariat des citoyens. Une phrase noyée parmi d’autres lors de cette audition-fleuve de près de trois heures sur une multitude de sujets.

Une semaine plus tard, la cause paraît entendue au sein de l’exécutif. Dans une interview parue dans Le Monde, le ministre de la santé Olivier Véran et le secrétaire d’État au numérique Cédric O annoncent une solution retenue, tout en assurant que « rien ne sera décidé sans un large débat »« Le gouvernement a décidé de lancer le projet “StopCovid” afin de développer une application qui pourrait limiter la diffusion du virus en identifiant des chaînes de transmission. L’idée serait de prévenir les personnes qui ont été en contact avec un malade testé positif, afin qu’elles se fassent tester elles-mêmes, et si besoin qu’elles soient prises en charge très tôt, ou bien qu’elles se confinent. »

L’idée : grâce aux connexions Bluetooth, chaque citoyen consentant qui aura téléchargé l’application officielle sur son smartphone, et dont on connaîtra la sérologie (déjà contaminé ou non), pourra être averti s’il a été en contact un certain temps avec une personne porteuse du virus. « Si un cas positif se déclare, ceux qui auront été en contact avec cette personne sont prévenus de manière automatique », résume Cédric O. Aucune géolocalisation n’est envisagée selon les ministres.

La ministre de la justice, Nicole Belloubet, lors de son audition par la mission d'information sur le Covid-19 à l'Assemblée nationale le 8 avril. © DR / Capture d'écran La ministre de la justice, Nicole Belloubet, lors de son audition par la mission d'information sur le Covid-19 à l'Assemblée nationale le 8 avril. © DR / Capture d'écran

L’après-midi même, auditionnée par la mission d’information de l’Assemblée nationale, Nicole Belloubet doit répondre à de multiples questions sur ce thème. La ministre de la justice assure que ce débat se déroule « très très très en amont de mesures [qui pourraient être] prises » et qu’il ne préjuge ni de « la faisabilité », ni de « l’utilité » d’une telle application qui devra de toute façon préserver l’anonymat et se faire sur la base du volontariat.

Une fois encore, la politique du gouvernement est illisible et sème la confusion. Aux élus et aux citoyens de se débrouiller avec ce discours en zigzag. À l’Assemblée nationale, la commission des lois a d’ailleurs lancé des auditions sur le suivi numérique de la population pour interroger les questions de faisabilité technique, et surtout celles du cadre légal et des libertés publiques qui en découlent. Malheureusement, pour « des raisons techniques » selon la présidence de l’Assemblée, les premières auditions n’ont pu être retransmises en direct. Un incident fortuit qui ne joue pas en faveur de la transparence que mérite un tel sujet.

Pourquoi cette accélération du débat sur la question du suivi numérique des citoyens ? « Il y a une semaine, le premier ministre ne savait pas de quoi on parlait au sujet du tracking », persifle un cadre de la majorité. Il y a une semaine également, aucun média ne s’était encore lancé dans la folie des sondages qui prétend aujourd’hui que la majorité des Français est prête à donner son assentiment à un suivi numérique pourvu que cela permette d’accélérer le déconfinement et d’éradiquer l’épidémie.

Le député LREM Mounir Mahjoubi, prédécesseur de Cédric O au gouvernement et auteur d’une note sur les différentes stratégies de suivi numérique, relativise toutefois la controverse qui émerge : « Le contact tracing proposé, ce n’est que la version numérique des enquêtes faites par les autorités sanitaires au stade 1. Ce n’est ni un dispositif de collecte centralisée ni de surveillance. C’est mille fois moins intrusif que des applications comme Waze ou Google Map », estime-t-il.

Ce n’est pas l’avis, tant s’en faut, de nombreux politiques, y compris dans son propre mouvement. Son collègue LREM Sacha Houlié est l’un de ceux-là, auteur d’une tribune radicale parue dans le JDD intitulée « Tracking, géolocalisation, pourquoi je suis contre ».

Il y affirme une opposition de principe au nom des libertés publiques, interrogeant également l’efficacité d’un tel dispositif quand les plus vulnérables – personnes âgées notamment – sont sous-équipées technologiquement. « L’un des problèmes avec ces méthodes, c’est que c’est souvent irréversible. Il n’y a pas de retour en arrière, on franchit un pas majeur », confie-t-il en outre à Mediapart.

Sacha Houlié assume ne pas entrer dans les détails et nuances techniques, voulant exprimer une opinion politique. Il a vite été rejoint par ses amis dits de « La bande de Poitiers », Pierre Person, numéro deux de LREM et l’eurodéputé Stéphane Séjourné, ancien conseiller d’Emmanuel Macron. Cité par Libération, le premier indique que « ce genre d’application est une ligne rouge qui peut remettre en cause mon appartenance à la majorité. Que des dirigeants au centre de l’échiquier politique ouvrent cette brèche alors qu’elle peut conduire à une accoutumance de nos sociétés à des régimes illibéraux contrevient à ce que nous sommes. »

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