Le procès de Georges Tron à un tournant

Le maire (LR) de Draveil doit enfin être interrogé lundi ou mardi, à la quatrième semaine de son procès pour viols et agressions sexuelles en réunion. Jusqu’ici, peu de témoignages lui sont favorables, mais les preuves manquent.

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C’est la première fois qu’elle se rend à la cour d’assises depuis que le procès de son mari a démarré, le 23 octobre dernier, au tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis). Il n'y a pas eu d'effusions entre les époux, à son arrivée, et son visage est impassible. Albane Tron, 61 ans, vient faire ici ce que l’on n'oserait pas qualifier de devoir, en témoignant en défense de son mari, Georges Tron, ce vendredi matin. Ils ont eu trois enfants et elle a été son assistante parlementaire de 2002 à 2012. Pantalon noir, pull noir, cheveux blonds, elle ne souhaite pas faire de déclaration spontanée, préférant que la cour lui pose des questions.

Ce sont les avocats de la partie civile qui s'en chargent d'abord. Entendue par la police en 2011, Albane Tron avait défendu son mari en attaquant les deux plaignantes, Eva Loubrieu et Virginie Faux.

Eva Loubrieu avait volé, avait été licenciée pour cela, et avait été condamnée, déclarait alors en substance Albane Tron sur procès-verbal. Or Eva Loubrieu conteste les conditions de son départ, voulu selon elle par Georges Tron pour des raisons privées, et elle n'a jamais été condamnée. Albane Tron ne se souvient plus précisément de ses dépositions de l'époque, répond-elle, l'air détaché.

Sur procès-verbal, elle avait, comme d'autres soutiens du maire, évoqué les mœurs légères d'Eva Loubrieu et l'avait décrite comme une « fille dangereuse, perverse ». Mais Albane Tron était rarement à Draveil. Ce sont des choses qu’on lui avait rapportées, notamment son mari, concède-t-elle. Son procès-verbal de l'époque ressemble à un copié-collé de celui que les témoins favorables à Georges Tron avaient posé en nombre, remarque Loïc Guérin, l’avocat d’Eva Loubrieu.

« Mon mari reçoit des gens en pleine détresse, qui n’ont pas de revenu, pas de logement, et je pense qu’il a toujours voulu les aider. Ça me chagrine terriblement, que des gens qu’il a aidés se soient retournés contre lui et l’aient trahi, je trouve ça inadmissible et terriblement choquant », répond Albane Tron.

Virginie Faux, l'autre plaignante, avait été qualifiée par Albane Tron, sur procès-verbal, de « pauvre fille un peu nunuche, facilement influençable, pas réellement structurée ». Un peu en retrait sur ses dépositions d'alors, elle préfère aujourd’hui parler de la « fragilité » de la plaignante, de sa « vie pas très drôle », d'un « manque d’équilibre ». « Vous pensiez qu’elle avait suivi Eva Loubrieu, alors qu’elle avait commencé à se confier bien avant », note Vincent Ollivier, l’avocat de Virginie Faux.

Comme d'autres soutiens du maire de Draveil, Albane Tron avait également répété la thèse – contestée – de l'absentéisme de Virginie Faux, sa liaison avec un chirurgien et sa tentative de suicide après une rupture, alors que pour Virginie Faux, ce geste est lié aux viols qu'elle a subis. « Tout cela, c’est votre mari qui vous l’a dit ? », demande Me Ollivier. « Il ne va pas inventer tout ça, s’il me dit ça, je le crois, il y a une certaine confiance entre nous deux », répond Albane Tron.

Pour le reste, elle ne croit évidemment pas aux accusations. « Mon mari n’a jamais été l’amant de madame Gruel, j’en ai la certitude. Elle était peut-être trop présente sur scène, c’est peut-être ce qui a nui à mon mari », lâche Albane Tron. « Mon mari n’est pas un maniaque, il a une hygiène normale, ajoute-t-elle. Il a toujours été passionné de réflexologie. »

Éric Dupond-Moretti lui demande comment elle a vécu toute cette affaire. « Ça a été affreux. Quand mon mari a été accusé de viol, j’ai été très meurtrie. Ce n’était pas imaginable une seule seconde. Mes filles ont été traumatisées. » Même en cas d'acquittement de son mari, dit-elle, « quand vous avez été sali, il n’y a plus rien à faire. Il y aura toujours des doutes. C’est horrible ». 

Autre audition pénible, ce vendredi, celle de Gilles Gruel, 68 ans, le mari de Brigitte Gruel, ancienne adjointe au maire de Draveil qui est jugée aux côtés de Georges Tron pour les mêmes faits. « Je n’ai jamais cru une seconde aux faits reprochés à mon épouse, ce n’est pas possible. C’est une femme exemplaire, cultivée, intègre, honnête. Nous sommes un couple fusionnel. »

Les accusations portées contre son épouse ne sont selon lui qu’un « torrent de boue, une totale aberration », assure-t-il, au bord des larmes. Selon lui, les travaux dans son pavillon n’avaient pas encore commencé le 4 janvier, à la date où Virginie Faux situe une scène sexuelle à trois qui est qualifiée de viol dans le dossier. Les rideaux avaient été retirés et la scène n’aurait pas pu avoir lieu sans être vue par les grandes baies baies vitrées du salon, explique Gilles Gruel.

Une heureuse surprise s'est produite pour Georges Tron, jeudi matin. Virginie Orsetti, un témoin cité par la partie civile, a fait machine arrière, en ne confirmant pas à la barre les dépositions qu’elle avait faites aux policiers sur des massages de pieds qu'avait voulu lui imposer le maire de Draveil. Sur procès-verbal, elle qualifiait alors ces agissements d’abus de pouvoir et indiquait qu’elle aurait certainement porté plainte s'il ne s'était pas agi d'un élu bénéficiant de puissants appuis.

A la barre, elle fait mine de ne plus se souvenir de ses dépositions, et suggère que les policiers ont pu déformer ses propos. C’est l’un des témoignages à ce procès qui enchantent la défense, avec celui d’un adjoint au maire de Draveil, Thierry Battesti, peu avare de compliments sur Georges Tron et qui assure que l’édile a pratiqué la réflexologie sur lui à deux ou trois reprises, ce qui fait de lui le seul homme dans ce cas au vu du dossier.

Une élue de la communauté d'agglomération, Dominique Renonciat, qui a travaillé à la mairie de Draveil comme directrice des affaires culturelles de 2001 à 2008, vient pour sa part affirmer vendredi que si certaines femmes subissaient, d'autres en revanche aimaient les massages du maire et les jeux de séduction avec lui. Elle ne croit pas du tout aux accusations de viol.

« Il va falloir être bien gentille, ma petite »

Vendredi après-midi, Sylvie Doncarli, hôtesse de l'air et adjointe au maire de Draveil, a volé au secours de Georges Tron, avec qui elle dit entretenir une relation intime depuis plusieurs années. Des écoutes téléphoniques effectuées pendant un mois sur sa ligne, en 2011, semblent indiquer qu'elle aurait eu à faire des faux témoignages en sa faveur. Elle explique aujourd'hui qu'elle était « en colère » contre lui à l'époque, qu'elle a pu tenir des « propos irrationnels » et qu'elle avait en fait été victime d'une manipulation de la part de trois collaboratrices du maire, qui lui rapportaient des ragots pour l'amener à faire des dépositions à charge.

Interrogée sur les parties à trois auxquelles elle aurait participé avec le maire et d'autres femmes, selon certains témoignages, et comme le laissent penser plusieurs retranscriptions d'écoutes téléphoniques (et d'un enregistrement clandestin), Sylvie Doncarli dément catégoriquement. « Non, ce ne sont pas mes orientations sexuelles, et ce n'est pas notre sexualité, répond-elle. Les parties à trois ou quatre, c'est faux. C'est n'importe quoi. »

Sylvie Doncarli explique qu'elle avait pu mentir à certaines femmes pour jouer leur jeu et « en savoir plus ». Sur une des écoutes, elle traitait Georges Tron de « malade ». Et sur un enregistrement clandestin, elle disait croire les deux plaignantes, Eva Loubrieu et Virginie Faux. Aujourd'hui, elle assure qu'elle ne croit absolument pas aux accusations portées contre Georges Tron et Brigitte Gruel.

Mais six autres témoignages récents sont embarrassants pour le maire de Draveil. Lundi, Fabienne Sorolla, une ancienne élue MoDem de Draveil et opposante au maire, avait jeté un froid en déclarant que, par deux fois, Georges Tron était venu coller ses parties intimes contre ses fesses en public. « Comment porter plainte contre un maire, président d'agglomération et député ? Il aurait fallu des preuves, des témoins. J'ai pris ça comme une humiliation politique. »

Jeudi, plusieurs femmes apportent encore des témoignages défavorables à Georges Tron, même s’ils ne portent pas directement sur les faits pour lesquels il est jugé.

Georges Tron. © Reuters

Catherine Petiot, une fonctionnaire qui cherchait à changer de poste et était allée voir Georges Tron à sa permanence en 2007, a été invitée à un déjeuner, où elle eu la surprise de voir le député-maire lui masser le pied puis remonter jusqu’à sa cuisse.

Une autre fois, après un dîner, elle dit avoir été attirée sous un prétexte fallacieux dans son bureau, à une heure avancée, pour un début de partie à trois avec Brigitte Gruel, dont elle eu du mal à se dépêtrer, étant littéralement « sidérée ». Georges Tron a essayé pendant une partie de la nuit de la détendre et de l’attirer à lui, raconte-t-elle. Elle dit avoir revécu à cette occasion le traumatisme d'une agression sexuelle subie à l'âge de onze ans.

Karine Brunjail, alors aide-soignante à la maison de santé de Draveil, raconte pour sa part que lors d’un repas en 1997, le maire a posé sa main sur la sienne en lui disant : « Si vous voulez de la promotion, il va falloir être bien gentille, ma petite. » Elle s'insurge. « Il a eu l’air furieux quand j’ai retiré ma main », raconte la jeune femme à la barre de la cour d'assises. Très mal à l’aise, elle a prévenu sa famille de cet incident, puis a fini par quitter son travail et son logement de fonction. « Je me suis dit, mais pour qui me prend-on ? Je n’ai plus jamais voulu travailler pour une mairie après ça. »

Marie-Hélène Labbé a été attachée parlementaire de Georges Tron de 1995 à 1996. Elle raconte qu’un jour, en voiture, Georges Tron lui a attrapé le pied et l’a massée jusqu’aux mollets (un témoignage qui rappelle celui fait l’an dernier par l’ancienne journaliste Delphine Byrka).

Sandrine Frentz était journaliste pour Télé Essonne. Voici une dizaine d’années, elle était venue à Draveil filmer Georges Tron, avec un cameraman, pour une série intitulée « Montre moi ton bureau, je te dirai qui tu es ». L’élu l’invite au restaurant, lui parle de réflexologie, un sujet qui les intéresse l'un et l'autre, revient en mairie, puis éloigne le cameraman et la fait entrer dans une petite pièce.

« Je me suis assise, il m’a demandé mon pied, l’a mis sur son genou, a sorti un bas noir de sa poche et m’a demandé de le mettre », raconte la jeune femme. « J’ai senti qu’on allait franchir un cap, sonné la fin de la récré et je me suis levée. » Pour elle, il ne s’agit de rien de moins que d’une « obsession ». « Passer quatre heures avec une journaliste pour essayer de lui faire enfiler un bas, dans le cadre de ses fonctions publiques d'élu de la République, ce n’est pas normal », déclare-t-elle.

Daphné Ract-Madoux, qui militait au MoDem, a rencontré Georges Tron à un meeting en 2005 et a été invitée à un rendez-vous en mairie de Draveil. « Il m’a parlé de réflexologie, m’a donné un livre et m’a montré un bas massant révolutionnaire de son invention, dit-elle. Il s’est agenouillé, a retiré ma chaussure, et a essayé de m’enfiler le bas. J’ai trouvé ça déplacé et inapproprié, et je suis partie. »

Georges Tron qui, au cours des trois premières semaines de son procès, n’a pas été confronté aux plaignantes ni aux témoins par le président Philippe Coirre, doit être interrogé lundi après-midi ou mardi. Enfin.

Michel Deléan

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