Procès du Rassemblement national: le factotum sonne toujours trois fois

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Interrogé vendredi dans l’affaire du financement de la campagne des législatives de 2012, Frédéric Chatillon se voit reprocher d’avoir été au cœur des détournements, cumulant la fonction de fournisseur du « kit » de campagne avec celle de « gérant de fait » du micro-parti qui les achetait, et des missions de conseil de la direction du parti.

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«Je me dis que ça s’est passé comme ça, parce que le seul qui peut répondre en temps réel, eh ben c’est Fred », résume Frédéric Chatillon devant le tribunal correctionnel. Le patron de l’agence de communication Riwal, au cœur de l’affaire des détournements de fonds présumés reprochés au Rassemblement national entre 2012 et 2015, s’est expliqué durant plusieurs heures, vendredi, avant de reprendre un avion pour Rome, où il réside désormais. Cheveux rabattus vers l’arrière avec du gel « extrême », blazer bleu, chemise blanche et pantalon beige, l’ancien dirigeant du Groupe union défense (GUD) s’est appuyé fermement à la barre.

Les bras écartés et les poings serrés comme s’il s’agrippait à une planche à voile, « Fred » s’est démené pour faire la démonstration qu’il n’était pas un homme de paille. Qu’il avait servi à autre chose qu’à une « carambouille » autour des campagnes du FN, selon l’expression d’un prévenu. Qu’il avait été au contraire un factotum irréprochable pour son parti et Marine Le Pen. « Je suis là, moi, parce que je suis quelqu’un de confiance, dit-il. Je n’ai jamais provoqué aucune fuite, moi, sur le Front national. »

Mise à part la date de création de l’agence Riwal en 1995, le prévenu peine à détailler son parcours professionnel avec précision. « J’ai une connaissance globale et transversale qui touche à la communication », résume-t-il, en précisant qu’il a aussi « l’esprit scientifique ». Ni le tribunal, ni le parquet n’osent à ce stade la moindre question sur son engagement passé au GUD, qui a pourtant été la matrice d’un certain nombre de ses affaires, dont celle qui l’occupe. À Rome, Chatillon a encore pris part à la création d’un lieu dédié à la gastronomie française, le Carré français, officiellement tenu par un ancien « gudard ».

Frédéric Chatillon au tribunal correctionnel de Paris, jeudi après-midi. © KL Frédéric Chatillon au tribunal correctionnel de Paris, jeudi après-midi. © KL

Peut-il donner quelques noms de clients de l’agence Riwal ? « La tempête médiatique a scratché toutes mes relations, dit-il. Je ne veux pas les mettre à mal », se justifie-t-il. La réalité, c’est qu’il y en a eu peu. Le seul « client » qu’il ose mentionner n’est autre que le ministère du tourisme syrien, qui lui avait confié, « avant le conflit »« la mission de communiquer en Europe, à travers des achats d’espaces et un site web » (lire à ce sujet notre enquête).

Peut-il au moins dire la part approximative des prestations au Front national dans ses affaires ? C’est la question de la présidente Rose-Marie Hunault. Il ne sait répondre. « Je n’ai pas regardé mes bilans, il faudrait que je regarde, je ne sais pas », dit-il.

« J’ai donné des conseils en stratégie électorale, et c’est dans ce contexte que j’ai été amené à travailler pour le Front national, expose-t-il. Je suis un conseil à différents niveaux, ensuite, j’achète des prestations. Mon boulot, c’était d’avoir des documents de qualité, d’éviter d’avoir des choses dites qui ne soient pas dans la ligne du parti. »

Les juges examinent précisément les conditions de vente par Riwal des « kits » de matériel électoral aux candidats FN aux législatives de 2012, et l’octroi de prêts par le micro-parti Jeanne. La commande du « kit » était une condition d’obtention de l’investiture. Le chiffre d’affaires global était de 9 millions d’euros environ.

Vendredi, Me Bernard Grelon, l’avocat représentant l’État, partie civile au procès, a souligné que Jeanne, qui allait accorder des prêts aux candidats à hauteur d’environ 9 millions d’euros, n’avait que 900 000 euros de fonds – des prêts de particuliers – à sa disposition. « Le mécanisme ne permettait de payer Riwal que si le remboursement de l’État était suffisant, a souligné l’avocat. Le fournisseur n’était pas payé. Il y avait un crédit fournisseur. Le risque de Jeanne était très important, par exemple en cas d’échec électoral. » C’était par conséquent « un faux prêt », a souligné l’avocat.

« On a un micro-parti qui a une trésorerie peu importante et n’a quasiment pas d’activité, a renchéri le procureur. Si tous les prêts avaient été débloqués ensemble, il aurait fallu une somme de 9 millions d’euros que l’on n’avait pas à l’instant “T” ». C’est donc une forme de « cavalerie » qui a été mise en place, selon l’accusation : le versement par Jeanne du prêt à un candidat, suivi du paiement de la prestation à Jeanne, permet de remettre les fonds à un deuxième candidat et ainsi de suite.

Selon les documents réunis par l’enquête, Frédéric Chatillon avait non seulement géré la fabrication et la mise à disposition du « kit », mais aussi son financement par le micro-parti Jeanne.

« On vous a reproché d’être le gérant de fait de Jeanne…, interroge la présidente.

— Jamais, répond Chatillon. Ce sont mes amis qui étaient aux manettes de Jeanne. »

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