L'ex-ministre Raincourt reconnaît avoir été payé depuis un compte secret des sénateurs UMP

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Après nos révélations, le sénateur et marquis Henri de Raincourt a bien dû l'avouer : quand il était ministre de Nicolas Sarkozy, il a touché 4 000 euros par mois depuis un compte HSBC du groupe UMP du Sénat. « À la bonne franquette », pour reprendre son expression. Nombre d'observateurs condamnent cette opération « hallucinante », qui heurte le principe de séparation des pouvoirs.

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Après nos révélations, il s'est d'abord muré dans le silence. Et puis ce week-end, le sénateur et marquis de Raincourt (UMP), artisan et bénéficiaire d'une combine inédite dans les annales de la Ve République, est allé à confesse – au moins partiellement. « Ils échafaudent (à Mediapart) des affirmations qui ne sont pas totalement fausses », a-t-il concédé dans un entretien discret à L'Yonne républicaine, le journal de sa circonscription.

Le sénateur Henri de Raincourt (au centre), ancien ministre du gouvernement Fillon © Reuters Le sénateur Henri de Raincourt (au centre), ancien ministre du gouvernement Fillon © Reuters

Ce pilier historique de la droite sénatoriale, propulsé ministre de Nicolas Sarkozy en juin 2009, reconnaît ainsi qu’il a bénéficié d’un virement automatique de 4 000 euros par mois depuis un compte bancaire du groupe UMP du Sénat, à l’époque où il était au gouvernement.

D’après les documents en notre possession, ces versements cachés ont duré jusqu’en mars 2011, soit pendant vingt et un mois. Ils émanaient d’un compte bancaire secret ouvert chez HSBC au nom du « groupe UMP du Sénat », distinct du compte officiel du groupe, d'ailleurs placé dans une tout autre banque (voir notre précédent article sur cette cagnotte visiblement réservée à une poignée d’anciens Républicains indépendants, rivaux historiques du RPR).

En clair, des fonds secrets d'origine publique, théoriquement destinés à financer des activités parlementaires, ont servi à doper en cachette le salaire d'un ministre de la République (qui avoisinait déjà les 14 000 euros). « C'est hallucinant », commentait ce week-end un conseiller haut placé dans les arcanes du parlement.

Cette mise sous perfusion d'un ministre heurte en effet le principe de séparation des pouvoirs inscrit dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dès 1789 (« Toute Société dans laquelle (...) la séparation des Pouvoirs n'est pas déterminée n'a point de Constitution »). Elle choque d'autant plus que Henri de Raincourt a été chargé des « relations avec le parlement » dans le gouvernement Fillon (avant d'être transféré à la « coopération »).

Conscient du paradoxe, l’intéressé est bien obligé, interrogé par L'Yonne républicaine, d'admettre quelques torts. « Rétrospectivement, le problème étant aujourd'hui sur la table, il est bien évident que nous aurions suspendu (les versements, ndlr) », lâche Henri de Raincourt, en admettant « une mauvaise pratique ». Ce pur produit du sérail entré au palais du Luxembourg en 1986, fils de sénateur et petit-fils de conseiller général, marié à la fille d’un ancien député, regretterait presque : « Je suis conscient que ce qui se pratiquait à la bonne franquette ne soit plus accepté par l'opinion. »

Relancé lundi par Mediapart, l'élu continue toutefois de fuir nos questions. Elles sont multiples : y avait-il une contrepartie à ce virement de 4 000 euros par mois ? Ne faut-il pas considérer que ces versements automatiques ont constitué un revenu ? Henri de Raincourt l'a-t-il déclaré au fisc ? En a-t-il fait mention dans ses déclarations à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), chargée de contrôler le patrimoine et les conflits d'intérêts des élus ?

Son collègue Jean-Pierre Sueur (PS) n'en revient pas. « Il est profondément anormal qu’un ministre ait été payé par un groupe parlementaire, en l’occurrence par des fonds du Sénat, s’offusque ce vice-président de la commission des lois. C’est contraire à la séparation des pouvoirs. Les sommes versées aux groupes politiques, notamment pour recruter des collaborateurs, doivent servir exclusivement au travail parlementaire, certainement pas à financer un ministre ! »

Pour rappel, le Sénat a distribué 3,7 millions d’euros en 2013 au groupe UMP, 3,8 millions à celui du PS ou encore 1 million à celui des centristes.

Si aucun sénateur UMP n’a accepté de réagir publiquement auprès de Mediapart, Gérard Longuet a tout de même tancé son collègue au détour d’une interview sur I-télé. « C'est un manque de clarté dans la responsabilité respective du législatif et de l'exécutif, a grondé l'ex-ministre de la défense, ancien camarade de Henri de Raincourt au sein du gouvernement Fillon. Je pense que c'est une erreur, pour le moins. »

Au passage, celui qui a été président du groupe UMP de 2009 à 2011 affirme qu'il ignorait tout du compte HSBC utilisé par Henri de Raincourt pour "arrondir" ses fins de mois. « Ce compte m'est parfaitement étranger, assure Gérard Longuet. Il est parfaitement étranger à l'UMP et aux comptes de l'UMP. (...) J'avais mon trésorier qui m'a présenté les comptes dans une banque qui n'était pas celle-ci. »

Le compte HSBC a pourtant bien été ouvert au nom du « groupe UMP du Sénat », comme le prouve l'ensemble des documents bancaires en notre possession. Et l'homme qui l'a manipulé pendant des années – pour ordonner le virement à Henri de Raincourt par exemple – s'appelle Jean-Claude Carle, le trésorier historique du groupe UMP (remplacé il y a quelques mois), ancien chef de file des Républicains indépendants lui aussi.

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