Journal de bord des internes: «Le dévouement gomme les carences matérielles»

Par

Mediapart suit au quotidien plusieurs internes mobilisés. En Meurthe-et-Moselle, Mehdi, 28 ans, en 7e semestre d’anesthésie-réanimation au CHU de Nancy, alerte sur le délabrement des hôpitaux de périphérie : « Si mon père tombait malade, je ne voudrais pas qu’il soit hospitalisé dans ces conditions matérielles. »

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Jour 18 : « Vous n’avez pas la même mortalité dans tel ou tel endroit, ça n’est pas normal »

Jeudi 9 avril, Meurthe-et-Moselle – La crise a déjà transformé Mehdi : « Quand on a les morts sous les yeux, on se dit qu’on ne peut plus laisser passer cela. » À 28 ans, l’interne en 7e semestre d’anesthésie-réanimation soigne des patients atteints du Covid-19 au CHU de Nancy, mais aussi dans les services de réanimation d’autres établissements de la région, où il exerce comme vacataire.

pictointern5

« Il y a une très grande hétérogénéité entre le CHU et les hôpitaux de périphérie. À Nancy, nous n’avons pas rencontré de soucis majeurs en termes de logistique. Nous avons pu nous réorganiser en transformant des services pour augmenter nos capacités d’accueil dans de bonnes conditions. À 80 km du CHU, vous n’êtes pas pris en charge dans les mêmes conditions. Ce phénomène n’est pas propre au Grand Est. Historiquement, la taille des hôpitaux n’est pas forcément corrélée au bassin de population. »

« Le Covid illustre bien cela, d’habitude on le ressent moins. Quand on voit des patients d’une soixantaine d’années, sans trop de comorbidités, qu’on ne peut pas prendre en charge de manière optimale avec des moyens adaptés parce qu’on n’est pas en CHU, qu'on les accueille en salle de réveil, avec des respirateurs vétustes, etc., ça interpelle forcément. »

« Le problème des disparités, c’est qu’il n’y a pas les mêmes conditions de prise en charge selon les endroits. Si vous tombez malade à Nancy ou à 80 km de là, vous n’avez pas la même mortalité, ce n’est pas normal. »

« À Nancy, l’offre de soins est répartie sur deux pôles, à 8-9 km l’un de l’autre. Cela induit forcément des dépenses de fonctionnement supplémentaires, par exemple pour les transferts en ambulance. Le nombre de lits n’est en revanche pas exagéré [contrairement à ce que pense l’ancien directeur de l’ARS, qui a été limogé en évoquant en pleine crise des suppressions de postes à venir – ndlr], c’est juste qu’il est confortable et nettement plus important que la moyenne nationale. »

« Ailleurs, le Covid m’a permis de réaliser qu’on ne travaille pas partout dans les mêmes conditions. Je me suis dit que si mon père tombait malade, je ne voudrais pas qu’il soit hospitalisé dans ces conditions matérielles. Quand on en arrive là, c’est que la situation est grave. »

« J’ai vu des gens travailler dans ces hôpitaux de manière admirable. Il y a un dévouement humain qui gomme les carences. C’est aussi un piège, car c’est derrière cela aussi que se cachent les politiques pour laisser la situation perdurer. Le coût humain engendré par ces situations est considérable. Déjà en temps normal, on accepte des conditions de travail qu’on n’accepterait pas dans beaucoup de secteurs, avec des semaines allant jusqu’à 100 heures de travail. »

« Pendant des années, on faisait quatre avec ce qu’on avait pour faire trois. Avant la crise, ça passait tout juste et on alertait en disant que le système hospitalier ne tiendrait pas. Là, avec le Covid, la demande a été multipliée par trois ou quatre avec les mêmes moyens. C’est surréaliste. »

Des patients sont transférés en TGV sanitaire depuis Nancy et Metz vers le Sud-Ouest, le 29 mars. © Alexandre MARCHI / AFP Des patients sont transférés en TGV sanitaire depuis Nancy et Metz vers le Sud-Ouest, le 29 mars. © Alexandre MARCHI / AFP

« Je me dis qu’on est dans une situation où les Français sont à l’écoute. Il faut qu’on en profite pour dire ce qu’il se passe vraiment dans l’hôpital public. Quand on a manifesté en novembre [grève massive des internes – ndlr], le plus important, ce n’était même pas l’aspect salarial ou les heures sup’ qui ne sont pas payées. Ce qui nous embêtait le plus, c’est la situation générale de l’hôpital. Il faut être conscient de ce qu’est l’offre de soins aujourd’hui. Si cela convient aux français, pas de problème, sinon qu’ils fassent en sorte que ça change. »

« On a manifesté mais on avait l’impression de ne pas être entendus, comme s’il n’y avait pas d’urgence dans notre situation. Aujourd’hui, la donne a changé. Si on n’a pas de réserve, tout le monde voit qu’on s’expose à des catastrophes sanitaires. »

« Très vite, au début de la crise, je me suis dit : certes, on est dans l’urgence, on n’a jamais autant travaillé, mais n’oublions pas l’important. Et l’important, pour moi, c’est de créer les conditions pour qu’on ne puisse plus se retrouver dans une telle situation. Et qu’on puisse prendre en charge les gens tels qu’on aimerait qu’ils soient pris en charge. »

« Aujourd’hui, il y a une dichotomie dans l’offre de soins : l’hôpital public a son excellence mais un manque de moyens difficile à gérer et des perspectives de carrière toutes tracées. On aimerait rester dans l’hôpital public mais dans des conditions plus acceptables. Dans des phases comme celle-ci, on se dit qu’on ne sait pas combien de temps on pourra encore consentir de tels sacrifices. J’ai 28 ans, mais je me dis : si j’avais une famille, est-ce que je pourrais le faire ? Et ce, sans compter le fait qu’on expose nos proches au virus. »

« On aimerait que l’hôpital public redevienne attractif. Le système de santé s’est déshumanisé à l’égard des patients et des soignants. C’est un carcan qui perd la notion de l’humain. Nos compétences ne sont pas optimisées. Dans mes journées, le médical, c’est 20-30 %, le reste, c’est de l’administratif. C’est très frustrant quand je passe deux heures sur l’administratif alors que j’aurais pu les passer avec un patient. Il y a des gens qui disent, après 30 ans dans l’hôpital public, que ce n’est plus possible. »

----------------------------

  • Vous pouvez retrouver les témoignages précédents ici.
Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

pictointern5
Ce journal de bord sera alimenté par les témoignages de plusieurs internes travaillant dans des unités Covid-19 dans plusieurs régions françaises.

Retrouvez l’intégralité des témoignages ici.

Pour nous contacter, vous pouvez nous écrire à l’adresse dédiée : covid@mediapart.fr.