Dans le Pas-de-Calais, le FN espère une grande moisson

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Dans certaines communes de ce département, Marine Le Pen a fait des scores de 50 % voire de 60 % à la présidentielle. L'extrême droite espère emporter trois sièges de députés.

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Pas-de-Calais, envoyée spéciale.– Ils bavardent au soleil. Lui, assis dans la voiture, porte ouverte, feuillette le livret d'entretien du véhicule. Elle est debout à côté. « On est pour le changement », dit Stéphanie, 39 ans, femme de ménage à Lens. Elle a voté pour Marine Le Pen à l'élection présidentielle et votera Front national aux législatives. « Je ne suis pas d'accord avec tout son programme, par exemple, je ne suis pas pour la sortie de l'euro. Mais une femme au pouvoir, ce serait bien. » David, 41 ans, pompier dans une usine, lève les yeux de sa lecture pour approuver sa femme.

Nous sommes dans la troisième circonscription du Pas-de-Calais, qui compte une partie de la ville de Lens et ses alentours. Elle a donné 58,6 % à Marine Le Pen au second tour de la présidentielle. Au premier tour, la candidate Front national a remporté près de 40 % des voix, contre 25 % à Jean-Luc Mélenchon. Si le candidat de La France insoumise avait été présent au second tour face à Emmanuel Macron, Stéphanie aurait voté pour lui, « parce que c'est bien que ce ne soient pas toujours les mêmes ».

Dans ce département, le Front national compte emporter trois sièges de députés. © (HS) Dans ce département, le Front national compte emporter trois sièges de députés. © (HS)

Dans le Pas-de-Calais, le Front national est loin devant. Marine Le Pen l'emporte contre Emmanuel Macron dans huit circonscriptions sur douze, avec un score record de 60,52 % à Lens nord-ouest, dans la 12e, et des pointes dans la ville divers gauche de Mazingarbe (69,6 %) et la ville communiste de Grenay (71,5 %). Dans le département, le parti d'extrême droite table sur trois députés à l'issue de ces législatives.

D'abord Marine Le Pen dans la 11e circonscription, où la gauche est émiettée. La jeune écologiste Marine Tondelier, auteur du livre Nouvelles du Front, où elle témoigne des difficultés des élus d'opposition dans la ville FN d'Hénin-Beaumont, n'a pas réussi son pari de rassembler les Insoumis et les communistes. Et l'actuel député Philippe Kemel, qui l'avait emporté en 2012 à une centaine de voix près, semble mal parti pour résister.

Le FN compte aussi sur Bruno Bilde, adjoint au maire d'Hénin-Beaumont, dans la 12e, limitrophe, et Philippe Olivier, le beau-frère de Marine Le Pen, parachuté depuis Paris dans la 7e, à Calais, où Marine Le Pen était en meeting jeudi. Le FN tente de drainer l'hostilité d'une partie des habitants aux migrants, qui sont environ 600, sans abri et sous pression policière. Le FN menace aussi dans la 3e, à Lens, et dans la 10e.


Pourquoi le Front national ? Stéphanie : « Ceux qui travaillent ne sont pas reconnus. On parle des réfugiés, mais pas des ouvriers. » David montre la maison de briques mitoyenne : « Le loyer de nos voisins sans papiers est payé par des associations, et nous, on doit sortir 700 euros. » Stéphanie : « Il faut arrêter de faire venir les gens. Je suis pas contre accueillir, mais il faut penser à la détresse française. » Elle se reprend : « Attention, dans les Français, je compte aussi les Maghrébins. On a un beau-frère et des neveux d'origine marocaine, leurs enfants font des études à Lille. On s'entend bien. » Lui : « Ils sont petits-fils de mineurs comme moi. » Elle : « Avec eux, on parle pas politique, c'est tabou. » Macron les inquiète. « La loi du licenciement, elle me fait très peur, dit Stéphanie. Et puis il baisse la CSG pour les ouvriers, mais il l'augmente pour les retraités, c'est pas normal. »

Dans la circonscription de Stéphanie et David, face aux deux frères ennemis de La France insoumise et du Parti communiste, il y a un ex-communiste aujourd'hui conseiller départemental FN, José Evrard, ancien secrétaire fédéral et permanent du PCF pendant 25 ans. Cheveux blancs, cultivé, formé à l'école du Parti, il cultive un parler vieille France et se décrit comme un ancien « curé rouge ». Il a quitté le PC en 2001 après un désaccord personnel avec Otello Troni, le maire de Billy-Montigny à l'époque. José Evrard avait été pressenti par le Parti communiste pour devenir le maire de cette ville et remplacer Troni, âgé. Mais c'est le fils du maire, Bruno Troni, qui s'est présenté avec la bénédiction de son père. José Evrard est devenu conseiller municipal d'opposition.

Adhérent du Rassemblement bleu Marine en 2013, il préside désormais le groupe Front national au conseil départemental, qui compte douze élus, tous dans l'ancien bassin minier. Il est contesté par un dissident FN, Hugues Sion, conseiller départemental, qui se présente au nom de l'Union des patriotes, l'alliance montée par Jean-Marie Le Pen avec le Parti de la France de Carl Lang et les catholiques intégristes de Civitas. Sur les affiches, Hugues Sion joue de l'ambiguïté en écrivant être soutenu par « M. Le Pen » et par un ironique « Rassemblement bleu mine ».

« Je ne sais pas si je vais voter », dit Hugo, 26 ans, couvreur à Liévin, dans la 12e du Pas-de-Calais. « J'ai toujours voté. Mais là, j'en ai marre de la politique. » À Liévin, où le conseiller spécial de Marine Le Pen, juriste, conseiller régional FN et adjoint à Hénin-Beaumont Bruno Bilde se présente, on est frappé par le nombre de badauds qui s'annoncent abstentionnistes. Ici, en 2012, la participation était autour de 53 %. Hugo assure que son père, adhérent à la CGT, a manifesté contre la loi sur le travail, et qu'il est « trop dégoûté » pour aller voter lui aussi.

Assis dans sa voiture devant une friterie de la ville, Éric, 49 ans, regarde l'écran de son smartphone et joue à Candy crush en même temps qu'il parle. Il cherche du travail, malgré une récente crise cardiaque qui l'a affaibli. « On me fait chier. Trop vieux. Pas de place. On n'est pas vieux à 49 ans. » Il fait la liste de ses métiers : « tourneur-fraiseur, ajusteur, chauffeur-livreur, peintre, vitrier, magasinier d'entrepôt... ». Avec son épouse, il touche le RSA et les allocations familiales, 2 000 euros pour le couple et les six enfants. « Depuis qu'on est passé à l'euro, y a plus rien qui va. » Il ironise : « Pour nous, c'est le SIDA, le Salaire Inchangé depuis Dix Ans, et l'ANPE, Avec Nous Plus d'Espoir. » S'il avait voté à la présidentielle, il aurait choisi « le petit vieux, je me souviens plus de son nom, celui qui voulait quitter la zone européenne ». François Asselineau, de l'UPR, qui présente un candidat.

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