Voyage en laïcité concrète

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Plusieurs fois par semaine, le président de l’Observatoire de la laïcité Jean-Louis Bianco se déplace pour des rencontres partout en France. Sur le terrain, il est question de situations très concrètes, loin des fantasmes.

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De notre envoyé spécial à Vitry-le-François (Marne).- « C’est un mot qu’on entend tout le temps, parfois pour en dire n’importe quoi. On pense en général que c’est bien. Mais on ne sait pas toujours ce que c'est. » Ce lundi 5 octobre, devant 200 lycéens de Vitry-le-François (Marne), Jean-Louis Bianco évite les mots compliqués. 

Président de l’Observatoire de la laïcité, instance consultative créée en 2013 par François Hollande, l’ancien secrétaire général de l’Élysée sous Mitterrand, ex-ministre et député socialiste, sillonne la France plusieurs fois par semaine. Débats, sessions de formation avec des magistrats, des enseignants, des cadres de la fonction publique ou des travailleurs sociaux : il est à chaque fois question de laïcité au quotidien, bien loin des slogans, des fantasmes sur une prétendue identité française menacée ou des délires autour de la « race blanche ».

« Les crispations sont de plus en plus fortes et cela ne s’est pas arrangé depuis les attentats de janvier. La surmédiatisation de certaines situations peut nous faire penser que le pays est à feu et à sang. Mais ce n’est pas le cas », aime à dire Jean-Louis Bianco. Avec Lylia Bouzar et Samuel Grzybowski (responsable de l'association Coexister), il vient de publier L’Après-Charlie (éd. de l'Atelier). Dans ce petit livre, les auteurs abordent « sans tabou » les questions qui ont surgi après les attentats de Paris : « Est-on obligé de dire “je suis Charlie” ? « L’indignation est-elle à géométrie variable ? », etc. Ils répondent méthodiquement, en tordant le cou aux théories du complot.

Au lycée François-Ier, lundi 5 octobre © Mathieu Magnaudeix Au lycée François-Ier, lundi 5 octobre © Mathieu Magnaudeix

Au lycée François-Ier de Vitry, comme partout, les attentats de janvier ont été une « sidération », raconte le proviseur, Gérard Recoque. Un seul élève a refusé la minute de silence. « Je lui ai donné une sanction éducative en l’obligeant à venir à la conférence donnée par Latifah Ibn Ziaten », la mère d’un militaire assassiné à Toulouse en 2012 par Mohamed Merah. « À la rentrée, il m’a dit : “J’ai changé, monsieur.” »

Jean-Louis Bianco commence sa présentation par un cadrage historique. Il rappelle la « grande bataille entre le pouvoir et l’église catholique » au long du XIXe siècle, et la « grande loi du 9 décembre 1905 » de séparation des églises et de l’État, « qui reste tout à fait actuelle ». « La laïcité, c’est d’abord une liberté, celle de croire ou de ne pas croire, explique-t-il. C’est l’indépendance de l’État par rapport aux religions. C’est aussi la neutralité absolue des agents publics. Mais pas des usagers du service public ! » Ce principe a une exception : la loi de 2004 interdisant le port de tout signe religieux ostensible à l’école. Mais ailleurs, dans la rue ou dans l’espace public, il n’est pas interdit de témoigner de sa foi, martèle Bianco – à l’exception du port du voile intégral, prohibé depuis 2010.

Bianco rappelle la phrase d'Aristide Briand, le père de la loi de 1905, à un député qui voulait interdire aux curés de porter la soutane dans la rue : « Ce serait encourir, pour un résultat plus que problématique, le reproche d’intolérance et même s’exposer à un danger plus grave encore, le ridicule que de vouloir, par une loi qui se donne pour but d’instaurer dans ce pays un régime de liberté au point de vue confessionnel, imposer aux ministres des cultes de modifier la coupe de leurs vêtements »… Visiblement, la règle n’est pas comprise de tous. Un jour, dit-il, un préfet s’est vanté devant Jean-Louis Bianco d’avoir demandé à une femme venue en préfecture avec un foulard de l’enlever (alors que ce sont les agents de service public, et non les usagers, qui sont concernés par l'interdiction de signe ostentatoire). Il s’en amuse : « Je lui ai dit : il faut que vous révisiez… »

Face à la montée des tensions, le président de l’Observatoire de la laïcité dit ses « craintes ». Il rappelle les chiffres : + 100 % pour les actes antisémites depuis un an, une explosion des attaques de mosquée (+ 400 %). « Je suis préoccupé. Je sens une nervosité croissante. La méfiance augmente. Les provocations de milieux radicaux musulmans, mais aussi celles des radicaux laïcs, qui défendent une conception complètement fausse de la loi, peuvent conduire à des affrontements. »

Tout n’est pas rose bien sûr, mais l’Observatoire ne constate pas de hausse des entorses à la laïcité à l’école ou dans les hôpitaux. « Les gens sont profondément attachés à la laïcité, y compris nos compatriotes musulmans. Les cas de conflit sont beaucoup plus limités qu’on pourrait le penser. C’est une erreur de penser que la laïcité est une citadelle assiégée. » L'ancien ministre déplore que « depuis la fin des années 80, quand on parle de laïcité, c'est en général seulement d'islam, et surtout du foulard ». Il pointe la litanie des propositions pour interdire le foulard dans les entreprises, pour les mamans accompagnatrices occasionnelles, dans les crèches privées, à l'université. Il y a quelques mois, la secrétaire d'État aux droits des femmes, la socialiste Pascale Boistard, une proche de Manuel Valls, l'a elle-même suggéré. L'Observatoire de la laïcité va publier mi-novembre un avis sur le sujet. « Mis à part le syndicat étudiant UNI (droite), qui est resté ambigu, aucune organisation ou personnalité auditionnée n'a considéré que le voile à l'université posait un problème grave. »

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