Les gauches françaises au révélateur des «gilets jaunes»

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Les « gilets jaunes » sont-ils un piège ou une bénédiction pour la gauche ? Soutien sans faille du mouvement, La France insoumise s’est sentie pousser des ailes, mais elle est bien incapable de prédire à qui bénéficiera cette mobilisation. Les autres partis politiques, du PCF à Génération·s, sont plus critiques, au risque d'être marginalisés.

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C’est, dit-on, dans les moments de crise que les hommes montrent leur vrai visage. Il en est de même pour les partis politiques. Le mouvement des « gilets jaunes », qui entame, ce samedi, sa neuvième semaine ininterrompue de mobilisation, malmène autant qu’il interroge en profondeur le champ politique. Si le pouvoir macroniste, discrédité, se révèle dramatiquement coupé de la population, l’opposition, elle aussi, est poussée dans ses retranchements par le soulèvement des ronds-points.

Jean-Luc Mélenchon avec un "gilet jaune" lors de la Marche pour le climat, à Bordeaux, le 8 décembre. © Reuters Jean-Luc Mélenchon avec un "gilet jaune" lors de la Marche pour le climat, à Bordeaux, le 8 décembre. © Reuters

Entre atonie et surréactions, les principales formations de gauche continuent de tâtonner face à cet objet politique non identifié. Après de longues hésitations au démarrage du mouvement – il est alors considéré comme une simple jacquerie antifiscale noyautée par l’extrême droite –, toute la gauche a fini par s’y rallier. Reste que le nuancier des soutiens est large entre ceux qui veulent garder la tête froide quitte à paraître pusillanimes et ceux qui avouent leur « fascination » et foncent tête baissée.

La transformation des thématiques portées par les « gilets », passées du refus de la hausse du diesel aux problématiques sociales, puis aux revendications démocratiques, n’est pas pour rien dans cette unanime bienveillance. Le bon accueil réservé au mouvement par les intellectuels estampillés « de gauche » a eu raison des dernières réticences : « Les analyses positives produites par des gens comme Sandra Laugier, Jacques Rancière, Roland Gori, Pierre Rosanvallon, ou les membres de la Fondation Copernic ont pesé sur les stratégies des partis, analyse Rémi Lefebvre, professeur de sciences politiques à l’université de Lille-2. Par ailleurs, la gauche politique trouve aussi dans les gilets jaunes un espoir de changement de la société qu’elle n’avait pas réussi à impulser depuis l’accumulation des échecs depuis la loi travail. »

Forte de sa ligne « populiste » assumée, La France insoumise (LFI) est l’organisation qui s’est moulée le plus « naturellement » dans ce mouvement inédit, hétérogène et protopolitique. D’emblée, elle a décidé de jeter toutes ses forces dans la bataille. « Les gilets jaunes, c’est nous ! » expliquait en substance Jean-Luc Mélenchon, dans une ode aux « gilets », à Bordeaux, début décembre.

Interprétant le mouvement comme une « insurrection » du « peuple » contre « l’oligarchie », LFI y voit ni plus ni moins que la réalisation en acte de ses propres thèses politiques – le dégagisme, la révolution citoyenne, l’impérieuse nécessité d’une large refonte institutionnelle… « La “révolution citoyenne” [théorisée par Jean-Luc Mélenchon dans son ouvrage référence, L’Ère du peuple – ndlr], on l’attendait depuis longtemps : elle est là », veut croire le député insoumis Éric Coquerel, persuadé que les gilets jaunes ont pour effet de remobiliser les troupes militantes après le « trou d’air des perquisitions ».

Il est vrai que les Insoumis ne ménagent pas leurs efforts pour défendre la cause. Très présents sur les ronds-points, dans les assemblées générales et dans les manifestations, on les croise aussi, unis comme un seul homme, sur les réseaux sociaux. Sans parler des médias grand public ou très prisés par les gilets jaunes (comme Russia Today ou Brut) qui ont été largement investis par les cadres LFI.

« Il y a une sorte de “collage” entre les militants insoumis et les gilets jaunes alors que, pourtant, ils n’ont pas le même profil sociologique », observe Rémi Lefebvre. France périurbaine pour les gilets jaunes ; France des métropoles pour LFI ; petites classes moyennes pour les gilets jaunes ; classes moyennes intellectuelles pour LFI… « Les gilets jaunes, c’est un peu ce que voudrait être LFI et ce qu’elle n’est pas », ajoute le chercheur. Un miroir déformant, mais flatteur, en somme.

C’est que le mouvement est, à plus d’un titre, une aubaine pour LFI. À quelques mois des élections européennes, l’organisation politique voit validée sa stratégie, décidée cet été, de campagne en forme de « référendum anti-Macron ». Et espère capitaliser électoralement sur le soulèvement populaire – même si personne ne peut prédire le résultat des prochains scrutins où le Rassemblement national part favori.

Par ailleurs, et l’affaire est loin d’être anecdotique : à un moment où les méthodes et le style de Jean-Luc Mélenchon sont, mezzo vocce, de plus en plus contestés, le mouvement des gilets jaunes a pour mérite de mettre en exergue ses intuitions visionnaires et d’extraire les militants des tensions internes.

« Depuis quelque temps, et notamment sa sortie sur François Cocq [ce cadre du Parti de gauche, ancien proche de Jean-Luc Mélenchon, a été « banni » début janvier par un tweet assassin du leader de LFI – ndlr], j’ai été surpris de voir des défenseurs inconditionnels de Mélenchon se demander s’il n’était pas devenu dingue. Mais sur le terrain, les actions des gilets jaunes éclipsent tout… pour l’instant », confie un Insoumis – d’autres témoignages de militants, recueillis en off par Mediapart vont aussi dans ce sens.

 © Twitter. © Twitter.

En attendant, même les moins « populistes » de LFI doivent bien admettre que leur leader a eu du nez. « Ce que le mouvement a changé pour moi ? D’abord, ça prouve que Jean-Luc avait raison sur toute la ligne quand il affirmait que la période était pré-révolutionnaire, ce dont je doutais, reconnaît Emmanuel Maurel, eurodéputé socialiste sortant, aujourd’hui candidat en position éligible sur la liste insoumise pour les européennes. Jamais je n’aurais pensé qu’un mouvement si hétéroclite pourrait être si puissant. »

Le récent transfuge du PS ne cache pas toutefois que proposer un débouché politique au mouvement, sous forme d’un nouveau front populaire, ne sera pas une mince affaire : « Au-delà même de la question électorale, il ne faut pas qu’on laisse ce mouvement à l’extrême droite ou à lui-même… C’est très difficile à faire dans le climat de défiance vis-à-vis des politiques. Mais tout ce que je sais, c’est qu’il faut qu’on reste à l’intérieur. On ne doit pas les lâcher. »

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