France Télévisions: l'autre affaire, intrigues pour une auto-privatisation

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Après «l'affaire Minc», qui empoi- sonne le dossier de la privatisation de France Télévisions Publicité, Mediapart révèle les dessous de «l'affaire Santini». Le directeur général de la régie publicitaire de France Télévisions, Philippe Santini, a joué un rôle qui outrepasse celuidévolu en ce type de circonstance au patron d'une entreprisepublique. Coups fourrés, prise d'otages, petites et grandes manœuvres, condamnation pour séquestration, conflit d'intérêts: c'est l'histoire de six années d'intrigues pour vendre au privé l'une des pépites de la télévision publique.

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La procédure de privatisation de France Télévisions Publicité (FTP), qui est la régie publicitaire du groupe public France Télévisions, est décidément entachée de soupçons de plus en plus nombreux, qui finissent par mettre en cause sa sincérité et son impartialité. Après «l'affaire Minc», que Mediapart a révélée (voir notre onglet «Prolonger»), voilà en effet qu'il va falloir compter sur une autre affaire: «l'affaire Santini».

Selon notre enquête, le directeur général de FTP, Philippe Santini, a joué en effet un rôle dans cette privatisation qui outrepasse, et de très loin, celui ordinairement dévolu en ce type de circonstance au patron d'une entreprise publique ou à l'une de ses filiales. Cette seconde affaire vient donc se surajouter à la première mais soulève la même interrogation: le seul et unique fil à plomb de cette opération a-t-il bien été la défense des intérêts patrimoniaux de l'Etat?

Philippe Santini Philippe Santini
C'est au début des années 2000 que notre histoire commence. A l'époque, Philippe Santini peut se targuer d'avoir fait de son entreprise une petite pépite du secteur public. Esprit bouillonnant sinon éruptif, menant grand train comme cela arrive souvent dans l'univers de la publicité, il a l'idée que l'irruption de l'économie numérique et de la TNT est en train de bousculer de fond en comble le paysage de son industrie, celui de la publicité télévisuelle. Il fourmille donc d'idées, concevant un jour des écrans publicitaires en «live» – en phase avec des événements, sportifs par exemple, comme Roland-Garros –, imaginant le lendemain un système de vente par adjudication des écrans publicitaires.

Mais si le dirigeant de FTP est inventif, il a aussi les défauts de ses qualités. Autoritaire, il supporte mal les critiques et cherche parfois à imposer ses réformes au forceps, même quand certains de ses collaborateurs lui disent qu'elles sont bancales. C'est ainsi que durant l'année 2004, toujours en quête de révolutionner le système des achats d'espace publicitaire, il a l'idée bizarroïde d'échafauder un système d'achat nouveau, qui sorte des formats habituels des écrans publicitaires, ordinairement de 30 ou de 20 secondes.

Au début, la réflexion est tâtonnante. Le but affiché est seulement de parvenir à «optimiser», comme disent les experts, les facturations pour les achats d'espace. Ce n'est qu'ultérieurement que Philippe Santini raffinera son système, d'abord en confiant en 2006 une mission secrète à un cabinet d'experts, Booz, Allen & Hamilton (une sorte de McKinsey) pour peaufiner son projet, qui ira en 2007 jusqu'à la solution de la facturation à la seconde – solution calamiteuse qui coûtera très cher à la régie.

Mais dès 2004, les premiers tâtonnements en ce sens inquiètent les cadres de FTP, dont le directeur commercial, Guillaume Astruc, qui redoutent que cela ne conduise à une baisse du chiffre d'affaires.

La riposte de Philippe Santini est immédiate. Mécontent qu'on rechigne à la mise en œuvre de ses projets, il concocte une réorganisation de plusieurs services de l'entreprise, qui diminue le pouvoir de certains de ses détracteurs. Mal lui en prend. Les salariés de FTP ne goûtent guère la refonte et déposent un préavis de grève. L'affaire fait tellement de bruit dans la maison que le PDG de France Télévisions, qui est à l'époque Marc Tessier, doit s'en saisir. Et pour Philippe Santini, c'est l'humiliation : son projet de réorganisation est suspendu, et Guillaume Astruc est promu directeur général adjoint de la filiale.

Pendant un temps, ces turbulences semblent oubliées. En tout cas, Philippe Santini revient à ses marottes: faire la révolution dans l'achat d'espace. Il fait même un pas de plus. Il lui vient l'idée d'essayer de promouvoir un projet de privatisation partielle – ou de partenariat avec une société privée. Vit-il douloureusement le fait d'avoir une rémunération inférieure à certains de ses concurrents – ceux de TF1 notamment – alors que l'entreprise est dynamique? Et rêve-t-il, de la sorte, de profiter personnellement de la prospérité de sa société, une fois qu'elle aura été privatisée?

Pour certains de ces collaborateurs, c'est désormais cette idée fixe qui anime Philippe Santini: il faut avancer coûte que coûte vers une privatisation et faire en sorte que l'encadrement soit plus associé aux retombées financières des performances de FTP. Dans le monde de la publicité, qui est aussi le monde de l'argent facile, les cadres dirigeants de FTP se sentent un peu engoncés par les contraintes du secteur public. Et Philippe Santini n'est pas le dernier à s'en plaindre.

Interrogé par Mediapart, Philippe Santini balaie, lui, l'argument et fait valoir que le nouveau paysage industriel numérique justifiait cette stratégie de partenariat. Selon lui, c'est le souci d'adapter FTP à son nouvel environnement qui l'anime. Car pour le reste, il jure ses grands dieux qu'il est fier de travailler pour FTP et le secteur public. «Je n'irai jamais travailler à TF1», proclame-t-il.

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Pour écrire cette enquête, j'ai longuement rencontré Philippe Santini. Les citations que je fais de lui proviennent de cette rencontre. J'ai par ailleurs demandé à rencontrer Patrick de Carolis, mais il n'a pas donné suite à ma demande. J'ai aussi téléphoné à de nombreuses reprises au secrétariat de Bruno Bézard, responsable de l'Agence des participations de l'Etat, mais il n'a pas souhaité m'apporter le moindre éclaircissements sur l'étrange procédure que suit la privatisation de France Télévisions Publicité. De nombreux experts du monde de la télévision et de la publicité ont enfin eu la gentillesse de m'entourer de leurs conseils et de m'apporter leurs témoignages, de même que de nombreux salariés de France Télévisions et France Télévisions Publicité. C'est à ces salariés attachés au service public et soucieux de l'intérêt général que je dédie cette enquête.