Pour Cédric et Sandra, couple au gilet jaune: «On est arrivés au bout du système»

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Pour Cédric et Sandra, engagés depuis un mois aux côtés des « gilets jaunes », les annonces d’Emmanuel Macron ne vont pas faire retomber la colère et la soif du mouvement de « tout reprendre à la base ». « Les gens se sont réveillés. On va aller jusqu’au bout », expliquent-ils. Ce couple qui vit en périphérie de Lyon n’a de toute façon plus aucune confiance dans la parole de celui qui les a « tellement méprisés »

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« C’était bien orchestré : l’air fatigué, les yeux larmoyants, mais moi je lui aurais pas donné mon paquet de mouchoirs ! » grince Sandra, que la prestation d’Emmanuel Macron n’a « pas fait redescendre », comme s’en amuse son mari Cédric. « Elle, elle veut continuer plus que jamais et monter à Paris pour tout casser », sourit-il. Engagé depuis un mois avec les « gilets jaunes », ce couple qui vit en périphérie de Lyon n’a de toute façon plus aucune confiance dans la parole de celui qui les a « tellement méprisés ».

Pour elle, les mesures annoncées restent beaucoup trop floues et arrivent trop tard. Cédric reconnaît au chef de l’État le mérite d’avoir « au moins essayé de sauver les meubles » mais reste sceptique quant à la faisabilité des mesures, en se demandant qui va payer à la fin. « En tout cas, ce n’est pas à nous de payer ce que Macron rend en ISF », estime Sandra.

Samedi dernier, ils ont avalé 500 km aux aurores pour « monter » dans la capitale avec leur voiture. Et sont repartis le soir même pour limiter les frais. Cédric, à la tête d’une petite entreprise de piscines dans la périphérie de Lyon, n’avait jamais fait de manifestation de sa vie. Sandra non plus. « On est les petits moyens, ceux dont ils pensaient qu’ils pourraient continuer à les assassiner parce qu’ils ne diraient jamais rien », souffle la jeune femme, la voix tremblante de colère, dans ce café des Champs-Élysées où on la rencontre une première fois, alors que le couple tente d’échapper aux charges répétées des CRS. « Dès que c’était syndiqué, c’était pas la peine. Les syndicats sont achetés. La preuve : ils vont rencontrer Macron ! » avance ce quadragénaire.

Cédric et Sandra à Lyon. © LD Cédric et Sandra à Lyon. © LD

Depuis les premiers mots d’ordre de gilets jaunes sur Facebook, Cédric et Sandra se sont reconnus dans la mobilisation. « Là, c’était différent. On entendait parler d’un mouvement populaire sur les taxes, le pouvoir d’achat », raconte celui qui avoue ne pas pouvoir parfois se verser de salaire pour être en mesure de payer ses quatre employés. « Cela fait 15 ans que je suis à mon compte et 15 ans que je braille contre le gouvernement. Là, c’était l’occasion d’enfin se faire entendre », explique-t-il, en rappelant qu’il doit travailler toujours plus pour gagner la même chose qu’il y a 15 ans.

« 65 % de mon chiffre d’affaires va à l’État… Mais en haut ils mangent l’argent ou quoi ? » lance-t-il, alors que sa femme tient tout de suite à mettre les choses au clair. « Attention, on n’est pas contre les impôts. On est un pays solidaire, il en faut pour les hôpitaux, les écoles, la police… Mais quand on voit comment, à eux, on leur retire tous leurs moyens année après année, on se demande vraiment où va l’argent », interroge Sandra, elle dont la sœur aide-soignante ne cesse de lui décrire la misère hospitalière.

Entre l’essence, les péages, les masques de protection, leur expédition à Paris leur a coûté 500 euros, souligne Cédric. « Mais c’est pas grave, ce qu’on a appris là-bas vaut de l’or », avance-t-il, encore ému des images de solidarité entre gilets jaunes venus d’un peu partout se faire entendre dans la capitale. « On avait des rations de survie, on a partagé nos biscuits certains nous ont donné des fruits, du sérum physiologique pour les lacrymos, vu que la police nous a piqué nos masques », raconte aussi Sandra, qu’on retrouve quelques jours plus tard dans l’agglomération lyonnaise, entre deux chantiers.

À Paris, l’ampleur de la répression les a estomaqués. « Tu exprimes ton mécontentement et tu te fais accueillir par une matraque… À un moment, ça rend fou », juge Cédric, qui décrit à côtés d’eux « une petite mamie qui suffoquait sous les gaz, un ado avec un genou explosé ». Ils racontent aussi qu’en fin de journée, alors qu’ils avaient déjà subi trois fouilles et s’étaient vu confisquer leurs masques, des CRS leur sont violemment tombés dessus sans raison apparente « On s’est fait sauter à la gorge, ils nous ont obligés à mettre les mains au mur, nous ont fouillés, palpés, ils ont même ouvert nos rations de survie », fulmine Sandra. « On a toujours payé nos impôts, toujours été respectueux des autorités et on se fait traiter comme des criminels », ajoute-t-elle, en précisant avoir pensé que quand elle remontrait à Paris, ce serait cette fois « pour tout casser ».

Malgré ces désagréables péripéties, l’impression d’avoir enfin, un peu, repris leur destin en main semble les galvaniser. « Il faudra vraiment qu’on s’en souvienne de ce moment. Ce sera un jour étudié dans les écoles », s’enthousiasme tout à coup la jeune femme en regardant son mari. Elle dit se battre non seulement pour ses enfants mais aussi pour ses parents. « Eux, ils ont travaillé toute leur vie sans pouvoir jamais rien mettre de côté. Maintenant qu’ils arrivent à la retraite, ils ont des crédits tout autour du ventre et ne peuvent même plus payer leur loyer. Ils vont aller vivre dans leur camping-car », raconte-t-elle, la voix blanche.

Depuis le 17 novembre, Cédric et Sandra, qui « ne votent plus et ne croient plus du tout aux politiques », ont participé à toutes les actions des gilets jaunes à Villefranche-sur-Saône, non loin de là où ils résident avec leurs trois enfants. Cédric, qui a « toujours voté pour le FN », avant de bouder l’isoloir, se réjouit de retrouver dans le mouvement des gens de tout bord. « C’est super bien, justement. C’est à marquer dans les annales. C’est la première fois que la France est vraiment solidaire. Là, y a plus de “racistes”, plus de ceci ou de cela… On est tous ensemble contre le gouvernement », poursuit-il.

Cédric et son gilet aux Champs-Elysées © LD Cédric et son gilet aux Champs-Elysées © LD

Les étiquettes politiques intéressent peu Sandra aujourd’hui, elle dont les parents, qui ont voté socialiste « jusqu’au moment où ils ont compris que les socialistes défendaient pas les petits », votent désormais Front national. « Franchement, entre gilets jaunes, on se demande pas qui a voté quoi. On a tous les mêmes problèmes et on veut parler du fond », affirme Sandra.

« Faut tout revoir, il faut une VIe république avec des citoyens qui ont vraiment le pouvoir ! Les politiques, ils vendraient leur mère pour garder leur place. Toutes les têtes doivent tomber ! » s’emporte Cédric, qui, le soir du débat de l’entre-deux-tours, a compris qu’« en fait Marine Le Pen la voulait pas la place. Elle est tellement mieux à faire le guignol et à gueuler sans avoir aucune responsabilité ».

« Ce que veulent les gilets jaunes, c’est une vraie démocratie, avec une assemblée populaire composée de gens pris au hasard tous les deux ans. Sinon, tu te familiarises au milieu et tu deviens corrompu. Nous, on veut une vraie Constitution écrite par le peuple », poursuit Cédric, qui estime que la grande force du mouvement actuel est « de ne pas avoir de leader ».

Pour « reprendre sa souveraineté », il pense aussi que la France doit soit quitter l’Union européenne, « soit tout harmoniser : les taxes, les salaires, la Sécu ». Pas demain la veille, pressent-il.

Les « mesurettes » proposées par Macron ce lundi ne changent rien à leur soif de « tout reprendre à la base ». « Moi, ça fait trois-quatre ans que je le dis : on est arrivés au bout du système. Sur l’économie, sur les banques… Depuis 2008, ils font semblant de stabiliser l’économie mais ils trichent », affirme Sandra, qui, comme son mari, passe beaucoup de temps à « se renseigner sur Internet », à « regarder des conférences d’économistes sur YouTube ». Elle ne croit plus non plus aux médias traditionnels.

« Tout est basé en France sur le fait que si t’as pas fait d’études, t’es un con », s’indigne Cédric, qui n’a pas fait de vieux os sur les bancs de l’école. « Alors que les mecs, au gouvernement, depuis qu’ils ont 18 ans, on leur dit qu’ils sont l’élite… Ils y croient ! » s’énerve-t-il. « C’est pas parce qu’on a pas fait l’ENA qu’on est incapable de se renseigner. Le peuple, en bas, il sait réfléchir. C’est ça qui les a surpris peut-être », ajoute Sandra, qui, après son CAP vente, a longtemps travaillé dans une boîte d’assurance.

À les entendre, une colère s’est de toute façon levée, qui n’est pas près de retomber. « On a trop laissé faire pendant 30 ans, parce qu’on pouvait à peu près se nourrir, partir en vacances. Mais là, ça y est, les gens se sont réveillés », croit-elle savoir. « On va aller jusqu’au bout. On a déjà fait des sacrifices mais on peut continuer », assure-t-elle. S’ils le peuvent, ils essaieront de passer le réveillon à Paris avec les gilets jaunes, non loin des fenêtres d’Emmanuel Macron.

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