Les acteurs de la lutte contre l'islamophobie redoutent les répercussions des attentats

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À la suite des attentats de Paris, la lutte contre l'islamophobie, qui commençait à gagner en légitimité, est montrée du doigt, accusée par différentes personnalités d'avoir rendu possible l'horreur. Au sein de la gauche, les divisions resurgissent.

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Le temps du recueillement dans l’« unité nationale » et du refus des amalgames a peu duré, malgré l'émotion palpable partout en France à la suite des attentats qui ont causé la mort de dix-sept personnes. Les révélations factuelles sur les agissements des auteurs du massacre perpétré à Charlie Hebdo mercredi 7 janvier ont vite été concurrencées par la recherche des autres responsabilités, celles supposées imputables à l’organisation de la société française et à certains de ses membres. Dès le lendemain du drame, avant même l'attentat antisémite commis dans le supermarché casher à Paris vendredi 9 janvier, l’espace public a vu émerger des discours ciblant implicitement les musulmans quels qu’ils soient, pratiquants ou non – en tout cas perçus comme tels.

Injonction leur a été faite soit de s’excuser, soit de se démarquer de l’horreur commise au nom de l’islam. Plusieurs lieux de culte ont été attaqués – des coups de feu ont été tirés contre une salle de prière à Port-la-Nouvelle dans l’Aude et à Saint-Juéry dans le Tarn, des grenades ont été lancées dans la cour de la mosquée des Sablons au Mans. Une explosion a eu lieu dans un snack près d’une mosquée à Villefranche-sur-Saône dans le Rhône. Plus d'une cinquantaine d'incidents au total ont été signalés selon l'Observatoire contre l'islamophobie du Conseil français du culte musulman (CFCM)

Face à la tragédie, la plupart des responsables politiques et associatifs s'inquiètent des dérapages et mettent en garde contre les raccourcis. Mais derrière cette unanimité de façade pointent des paroles établissant des passerelles entre islam et islam radical. Ces tueries font resurgir des haines entretenues par les dits et écrits de polémistes et intellectuels comme Éric Zemmour, Renaud Camus ou Michel Houellebecq, qui sous une forme ou une autre font du grand remplacement, c'est-à-dire une France submergée par une immigration arabo-musulmane, une réalité. Elles renforcent les islamophobes notoires, qui clament depuis des années que l'islam est dangereux, et qui trouvent, dans un renversement paradoxal, des alliés dans les islamistes anonymes qui sévissent sur les réseaux sociaux et ailleurs, et qui, au nom du « ils sont allés trop loin » (les journalistes de Charlie Hebdo) et « ils l'ont bien cherché », justifient le pire.

Que visaient les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ? Le journal qui a publié les caricatures de Mahomet, la police et les juifs, les crimes sont signés. Mais pour le reste ? La liberté d'expression était-elle en cause ? La laïcité ? L'Occident ? L'ordre établi ? La grivoiserie revendiquée d’ex-soixante-huitards se moquant des « gros cons » en tout genre ? Leurs intentions restent mal élucidées. Pourtant déjà leurs actes produisent des victimes collatérales. Pris comme un tout qu’ils ne sont pas, les musulmans sont priés de rendre des comptes – et avec eux les personnes qui font de la lutte contre l'islamophobie un combat.

Les instances représentatives de cette communauté sont prises à partie, alors même qu'elles n'ont pas tardé à réagir – et dans leur pluralité. Individuellement aussi, les musulmans sont interpellés. À l'offensive : toute une gamme d'experts, éditorialistes et essayistes, allant de la droite néo-conservatrice à la gauche souverainiste. 

Quelques heures à peine après le drame, sur RTL, l’éditorialiste Ivan Rioufol « somme » la journaliste Rokhaya Diallo de se « désolidariser » des actes des terroristes « en tant que musulmane ». En parallèle, il accuse « la gauche » d'avoir « parrainé (...) ce communautarisme qui s'est développé dans l'aveuglement très général ». Les appels à rejeter l'action des djihadistes se répandent avec en filigrane l'idée que les musulmans auraient une part de responsabilité dans ce qu'il s'est passé. 

Où commence l'islamophobie ? Rappelons la définition qu'en a récemment donnée la sociologue Houda Asal dans Mediapart s'appuyant sur l'acception retenue à la fois par les organisations internationales et les sciences sociales dans le monde. L'islamophobie n'est pas entendue comme la critique d'une religion, mais comme « une idéologie construisant et perpétuant des représentations négatives de l'islam et des musulmans » et « donnant lieu à des pratiques discriminatoires et d'exclusion ».

Pour Marwan Mohammed, sociologue et auteur avec Abdellali Hajjat de Islamophobie – Comment les élites françaises fabriquent le “problème musulman” (La Découverte, 2013), l'injonction faite aux musulmans de se désolidariser des actes commis est de nature islamophobe en ce qu'elle se fonde sur une « présomption de complicité ». « Demander aux musulmans de se manifester en tant que musulman, indique-t-il, c'est établir un lien entre l'islam, perçu comme une essence, les musulmans, considérés comme un tout, et les atrocités commises en son/leur nom. Le hashtag #NotInMyName part d'une bonne intention, mais il porte en lui un soupçon, une accusation. Il est basé sur l'idée que les musulmans ont quelque chose à se reprocher. S'ils n'étaient pas perçus comme complices, personne ne leur demanderait de prendre leur distance. »

La frontière est parfois ténue et mouvante. Sur France Inter, l'éditorialiste Thomas Legrand, marqué à gauche, n'exige pas des musulmans une attitude particulière, à la différence de Philippe Val, ancien patron de Charlie Hebdo auquel Charb avait succédé. En revanche, il critique frontalement ces anti-islamophobes qui, estime-t-il, « assimilent les vrais racistes aux libertaires anti-racistes et anti-intégristes » et « empêchent bien souvent de voir la réalité de certains extrémismes et nous empêchent de les prévenir et de les combattre ».

Le procès en responsabilité de la « gauche radicale » le plus virulent vient d'un membre du collectif d'animation des Économistes atterrés, Christophe Ramaux, maître de conférences à l'université Paris-1, qui est passé par le MRC de Jean-Pierre Chevènement, avant de rejoindre puis de quitter le Parti de gauche en 2011. Dans une tribune au Monde, il dénonce les tenants de la mobilisation contre l'islamophobie qu'il juge coupables.

Estimant que « la mouvance antilibérale doit en finir avec la critique de la laïcité et l'aveuglement idéologique que peut susciter parfois la lutte contre le rejet de l'islam », il accuse ceux qui, selon lui, « ne conçoivent pas que des musulmans, des immigrés ou enfants d'immigrés puissent être totalement réactionnaires, et même fascistes, au même titre que certains catholiques, protestants, juifs ou agnostiques ». « Plus de mille départs en Syrie, cela devrait alerter ceux qui n'ont pu envoyer que quelques dizaines de guérilleros en Amérique latine ou ailleurs », ironise-t-il. À force de dénégations, estime-t-il, à force de chercher des excuses dans le « capitalisme néolibéral », l'« austérité », le « chômage » ou la « désespérance sociale », cette gauche alimente le « fascisme vert » des djihadistes, martèle-t-il.

Tout aussi vindicatif, l'essayiste Pascal Bruckner, contributeur à la revue néo-conservatrice Le Meilleur des mondes, est le premier, au lendemain du massacre à Charlie Hebdo, à ouvrir les hostilités contre « les collabos de tout poil » qui « plaideront pour une limitation de la liberté d’expression ». Selon lui, l'islamophobie n'existe pas. C'est une construction des « barbus » iraniens et une vue de l'esprit des « anti-racistes », mettant en danger à la fois la liberté de la presse et la laïcité. « Ici, l’ennemi est invisible », insiste-t-il dans Le Figaro, exigeant l’extension du pouvoir de la police.

Le déroulé de son entretien est éloquent : il commence en affirmant qu’il faut combattre l’islam radical et conclut que l’islam en général pose un problème. « Beaucoup ont conclu un peu vite avec François Hollande que "l’islam est soluble dans la démocratie" », regrette-t-il, en terminant avec une supplique : « Cette tragédie doit nous ouvrir les yeux. »

Ces personnalités aux interventions récurrentes dans l'espace public ne mènent pas seules la bataille idéologique. Aveuglement, déni, angélisme: c’est ce même lexique que reprend Marine Le Pen lorsqu’elle appelle à « libérer la parole ». Elle ne dérape pas puisqu’elle précise viser le « fondamentalisme islamique ». Mais, selon une technique rhétorique rodée, elle laisse le soin à son auditoire de faire l’amalgame. « Le temps du déni, de l’hypocrisie, n’est plus possible », insiste-t-elle. Professeur de sciences politiques et chercheur à l'université de Middlebury dans le Vermont aux États-Unis, Erik Bleich, auteur de The Freedom to Be Racist (Oxford University Press, 2011), souligne que Marine Le Pen « joue sur des ressorts islamophobes et fait appel à un réflexe pavlovien qui lui permet de ne pas dire mais de se faire comprendre sans être condamnée ».

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L'article a été modifié le 13 janvier au matin pour préciser le nombre des actes anti-musulmans recensés depuis les attentats de Paris, une cinquantaine au total selon l'Observatoire contre l'islamophobie du Conseil français du culte musulman (CFCM).