Affaire Matzneff: un éditeur de Gallimard lui aussi dans le viseur de la justice

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Les éditions Gallimard ont été perquisitionnées ce mercredi. Les enquêteurs, qui recherchent des passages censurés de ses livres, s’interrogent sur l’implication de son éditeur et compagnon de voyage aux Philippines, Christian Giudicelli.

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Les éditions Gallimard ont été perquisitionnées pour la première fois, mercredi 12 février, dans le cadre de l’enquête ouverte pour « viols commis sur mineur » de moins de quinze ans à l’encontre de l’écrivain Gabriel Matzneff, selon nos informations. Les policiers de l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP), chargé des investigations, mènent cette semaine une opération destinée notamment à mettre la main sur des écrits de Gabriel Matzneff expurgés de ses livres avant parution, et conservés par l’écrivain dans un coffre-fort. Coffre-fort que les services enquêteurs ont localisé, d’après nos informations.

Christian Giudicelli, au micro de RCJ, le 11 juin 2019. Christian Giudicelli, au micro de RCJ, le 11 juin 2019.
Les enquêteurs ont également versé au dossier un autre élément : un livre hommage consacré à l’écrivain – Gabriel Matzneff –, publié en 2010 aux éditions du Sandre, sous la direction de Florent Georgesco, éditeur et critique littéraire. Cet ouvrage de 366 pages, que Mediapart a retrouvé, est composé à la fois d’inédits des Carnets noirs de l’écrivain, d’entretiens et de textes d’admirateurs. Il comporte des détails sur les voyages aux Philippines de Gabriel Matzneff, au cours desquels celui-ci avait des relations sexuelles avec des petits garçons mineurs (lire notre article).

Cette enquête judiciaire a été déclenchée par la publication, le 2 janvier, du livre de Vanessa Springora, Le Consentement (Grasset), qui décrivait l’emprise qu’exerçait sur elle Gabriel Matzneff, avec qui elle a eu des relations sexuelles à l’âge de quatorze ans.

Dans ce livre, la directrice des éditions Julliard évoquait aussi les séjours à Manille de l’écrivain. Lisant un jour en cachette les « livres interdits » de Matzneff à son domicile, elle relate s’être arrêtée « sur un paragraphe en particulier, où en voyage à Manille, G. [Gabriel Matzneff] se met en quête de “culs frais” », et mentionne des « petits garçons de onze ou douze ans qu’[il] met ici dans [son] lit ». L’écrivaine évoquait « une orgie de corps de petits garçons de onze ans », qu’il s’offrait « pour le prix d’un billet d’avion vers les Philippines ».

Ces agissements, Matzneff, aujourd’hui âgé de 83 ans, a dit les « regretter », dans un entretien sur BFMTV, le 29 janvier : « On peut parfois faire des choses sans y penser. Je dois dire qu’à l’époque, personne ne pensait à la loi. On faisait des choses interdites. C’était tout à fait regrettable. Un touriste, un étranger, ne doit pas se comporter comme ça. »

Mardi, les policiers de l’OCRVP ont lancé sur les réseaux sociaux un appel pour retrouver d’éventuels « victimes ou témoins ».

Outre l’écrivain, un deuxième personnage est aujourd’hui dans le viseur des enquêteurs : Christian Giudicelli, 78 ans. Cet intime de Matzneff, lui-même romancier, est membre du comité de lecture de Gallimard et dirige la collection « La fantaisie du voyageur » aux éditions du Rocher, dans laquelle a publié l’écrivain. Contacté par Mediapart, M. Giudicelli n'a pas donné suite.

Bien introduit dans les milieux intellectuels et littéraires parisiens, Giudicelli est l’un des dix jurés du prix Renaudot. À plusieurs reprises, il a poussé la candidature de Matzneff lors des délibérations, comme l’a relaté Le Monde. En 2013, son lobbying a payé : l’écrivain a reçu le Renaudot, catégorie essai, pour son livre Séraphin, c’est la fin !

Leur proximité transpire dans les ouvrages de Giudicelli. Dans Les Spectres joyeux (2019), il se définit ainsi comme le « fidèle complice » de Matzneff. Dans un texte intitulé « Gabriel infiniment aimable », publié dans le livre hommage des éditions du Sandre (2010), il évoque un « coup de foudre » amical avec « un homme qui [lui] est si proche depuis environ trente-cinq ans ». Il souligne « l’inaltérable complicité qui [les] unit » depuis « la fin des années 70, lors d’un dîner chez Pia Daix, avenue de l’Opéra ».

Gabriel Matzneff a affirmé, mardi, au New York Times, que son ami Christian Giudicelli avait accepté de cacher chez lui des lettres et les photos de Vanessa Springora qui étaient compromettantes pour lui.

Ce n’est pas la complaisance de l’éditeur avec son écrivain qui intéresse les enquêteurs, mais son éventuelle complicité. Christian Giudicelli fut aussi, si ce n’est surtout, le partenaire de voyage de Matzneff lorsque celui-ci se rendait aux Philippines pour avoir des relations sexuelles avec des petits garçons mineurs. Les policiers s’interrogent sur l’implication de Christian Giudicelli. D’autant que le duo a, au fil des années, semé des indices dans ses livres et interviews, que Mediapart a retrouvés.

Sur le site internet dédié à Matzneff (matzneff.com) – supprimé fin décembre après les premiers articles chroniquant le livre de Vanessa Springora –, une chronologie détaillée évoque les voyages de l’écrivain aux Philippines. L’écrivain s’y rend pour la première fois le 14 décembre 1978, d’après ce site. La décennie 1980 mentionne une série de voyages à Manille « avec Christian Giudicelli » (30 mars-17 avril 1985 ; 26 avril-26 mai 1986 ; février 1988) :

Extrait de la chronologie du site internet dédié à Matzneff (matzneff.com), supprimé fin décembre 2019. Extrait de la chronologie du site internet dédié à Matzneff (matzneff.com), supprimé fin décembre 2019.

Extrait de la chronologie du site internet dédié à Matzneff (matzneff.com), supprimé fin décembre 2019. Extrait de la chronologie du site internet dédié à Matzneff (matzneff.com), supprimé fin décembre 2019.

Cette chronologie est confirmée par une série d’éléments. Notamment deux photographies publiées dans le livre hommage des éditions du Sandre. Sur l’une, on voit Christian Giudicelli aux côtés de Matzneff aux Philippines ; sur l’autre, Matzneff pose, avec, à l’arrière-plan, deux petits garçons philippins :

Les deux photographies issues du livre hommage à Gabriel Matzneff publié aux éditions du Sandre en 2010. Les deux photographies issues du livre hommage à Gabriel Matzneff publié aux éditions du Sandre en 2010.

Gabriel Matzneff, dans un tome de son journal consacré à Vanessa Springora (La Prunelle de mes yeux, 1993), mentionne ses « semaines vécues aux Philippines » avec Christian Giudicelli, au printemps 1986. Il relate l’un de leurs échanges, le « 13 mai 1986 », dans l’avion Air-France qui quitte Manille pour Paris, avec escale à Bangkok :

Extrait du livre "La prunelle de mes yeux" (1993). Extrait du livre "La prunelle de mes yeux" (1993).

Mais Matzneff et Giudicelli ont été plus explicites encore. Dans leurs livres respectifs, ils se désignent par des numéros – « 804 » pour le premier, « 811 » pour le second. Un clin d’œil à leurs chambres à l’hôtel Tropicana, à Manille. C’est ce qu’écrit noir sur blanc Christian Giudicelli dans un article compilé dans le même livre hommage :

  • « Nous nous sommes beaucoup promenés. […] Au Caire et surtout à Manille où, gagnés par le charme et épris de chaleur, nous sommes retournés à plusieurs reprises. Durant notre premier séjour, à l’hôtel Tropicana, lui habitait la chambre 804 (Eight o four) et moi la 811 (Eight one one) : ainsi, en bavardant, avons-nous pris l’habitude de nous désigner plutôt que par nos prénoms et, lorsqu’il s’agit d’évoquer, ici et là, en un court paragraphe, de menues coquineries et fredaines dont nous ne nous sentons guère coupables, mon cher Eight o four prend soin de dissimuler son cher Christian sous l’aile protectrice d’Eight one one : un tour de passe-passe qui n’abuse plus depuis longtemps ses fidèles lecteurs. »

Ces codes émaillent leurs ouvrages. Dans Station balnéaire (1986) – roman de Giudicelli où l’on retrouve un écrivain quadragénaire ayant des relations sexuelles avec un Portugais de 18 ans qui se prostitue –, le héros séjourne dans une chambre d’hôtel « 811 », « Eight one one », sur la Côte d’Azur. Dans La Planète Nemausa (2016), Giudicelli mentionne son « cher Gabriel Matzneff » en précisant : « Eight o four dans certains de mes livres, alors que je suis Eight one one dans les siens. »

Gabriel Matzneff se risque à poser un autre petit caillou – explicite celui-là – dans la dédicace de son livre Les Émiles de Gab la Rafale (2010) : « Pour Christian Giudicelli, alias Eight one one ».

Dans leurs écrits ne transparaissent pas seulement des codes de numéros de chambres. Dans ses Carnets noirs (2008), Matzneff aborde « ce que l’on appelle aujourd’hui (en fronçant les sourcils) le “tourisme sexuel” » qui « est toujours un tourisme de pauvres types de ratés, de pauvres types », à de « notables exceptions », souligne-t-il, en citant « Byron », « Gide », « Montherlant », et surtout « 811 et moi ». Il évoque les « galipettes en Orient avec le jeune Nelson ou le jeune Lito », avec « 811 ». 

On retrouve ce même Lito dans un chapitre entier de La Planète Nemausa, roman de Giudicelli dans lequel le narrateur, « un peu plus de la quarantaine », a des relations sexuelles pendant trois semaines, à Manille, avec ce « jeune Philippin de la middle class » qui « ne boit que du Coca », étudie au lycée (« high school »), et « transpir [e] du front comme les bébés ». Prudent, il affirme que Lito a 18-20 ans. Le Point avait vu dans ce livre un « autoportrait ».

Dans La Prunelle de mes yeux, Gabriel Matzneff relate une scène où il sodomise une jeune fille, qui a mal, et ajoute : « Je me suis aussitôt retiré du “sentier des épices” (ça, c’est une anecdote de Giudicelli, un private joke) ».

Extrait du livre "La prunelle de mes yeux" (1993). Nous avons masqué le nom de la jeune femme. Extrait du livre "La prunelle de mes yeux" (1993). Nous avons masqué le nom de la jeune femme.

Dans un entretien paru dans l’hebdomadaire Belgique no1 (10 mai 1990), Matzneff revient sur ses relations avec des filles de 14, 15, 16 ans (dont Vanessa Springora), et il exprime son attirance pour l’Asie, en particulier la Thaïlande et les Philippines. Il présente son journal comme « du vécu à l’état brut et pur ». « Je suis naturel, je ne peux truquer mon journal », dit-il. Le journaliste, Skender Sherifi, ironise sur cet écrivain « pervers » qui « collectionne mineurs et mineures, qui se tape les Philippines ». Dans Un galop d’enfer (1985), l'un des tomes de son journal, Matzneff est on ne peut plus explicite :

  • « Journée délicieuse, entièrement consacrée à l’amour, entre ma nouvelle passion, Esteban, beau et chaud comme un fruit mûr, douze ans, le petit que j’appelle Mickey Mouse, onze ans et quelques autres, dont un huit ans. (…) Il m’arrive d’avoir jusqu’à quatre gamins – âgés de 8 à 14 ans – dans mon lit en même temps, et de me livrer avec eux aux ébats les plus exquis, tandis qu’à la porte d’autres gosses, impatients de se joindre à nous ou de prendre la place de leurs camarades, font “toc-toc”. »

Dans Une leçon particulière, premier roman de Christian Giudicelli (1968), le narrateur évoque quant à lui ses jeunes maîtresses en ces termes : « À moi les filles. Dès quatorze ans elles m’intéressent et jusqu’à vingt-trois. Déflorer les vierges, j’adorerai ça. [...] Déchirer la jupe courte, ouvrir les cuisses. Mordre. Les yeux révulsés. Le cri. Satisfaire mon goût du saccage. Plus je détruirai, plus je serai fort. ». Quelques pages plus loin, il explique qu’« il serait bon de se disloquer sur les seins durs de Virginie. Il en coulerait du lait qui se mêlerait au sang. Avant de mourir, avoir la force de lui faire l’amour. Cette chair calme attend le saccage ».

Il décrit aussi une relation sexuelle avec une jeune fille. « Oh, monsieur, apprenez-moi le latin. Mais avec plaisir, mon enfant. [...] Descendez vos prunelles bleues jusqu’à mon bas-ventre. Impressionnant n’est-ce pas ? Oh, monsieur, monsieur, j’appelle maman. Mater. Mater. Dolorosa [Mère de douleur – ndlr]. Ouïe. Aïe. Pour un début ce n’est pas mal. [...] Venez demain, je vous ferai passer des tests plus approfondis. Je vous raccompagne. Acceptez mon mouchoir, vous avez du sang sur la jambe. »

Christian Giudicelli, recevant le prix Cazes en 2010 pour son roman Le square de la couronne. Christian Giudicelli, recevant le prix Cazes en 2010 pour son roman Le square de la couronne.

Matzneff et Giudicelli ont conscience que ces actes sont répréhensibles. Dans un entretien au site Biffures, en juin 2008 – qui figure lui aussi dans le livre hommage –, Gabriel Matzneff évoque en effet « le risque de poursuites judiciaires ». Dans cette même interview, l’écrivain déclare qu’« en 2001 » il a été « pour la première fois [...] censuré pour un volume de [son] journal, Les Soleils révolus, chez Gallimard ». Il dit avoir, sur « les conseils de prudence » de Philippe Sollers et Christian Giudicelli, qui « avaient lu le manuscrit », « décidé de couper certains passages que le nouvel ordre moral aurait jugés spécialement scandaleux ».

Que contenaient ces passages ? « Le genre de passages que Montherlant a détruits lorsqu’il a jeté son journal intime à la Seine… », répond Matzneff à la journaliste, ajoutant que leur publication entraînerait « un tollé », « l’indignation des bien-pensants » et potentiellement une action judiciaire. Ces pages cachaient-elles d'éventuels complices?

L'écrivain révèle en tout cas n’avoir pas détruit ces « pages censurées » : « Elles sont en sécurité dans un coffre de banque et seront publiées dès que les conditions atmosphériques le permettront. » C’est ce coffre-fort qu’ont localisé les enquêteurs. 

Contacté par Mediapart, Antoine Gallimard n'a pas répondu à nos questions. Début janvier, après avoir décidé d’arrêter de commercialiser le Journal de Matzneff qu’il publiait depuis trente ans, le patron de la maison d’édition avait affirmé, dans un entretien au JDD, qu’il avait « toujours été gêné que le Journal fasse état de faits réels concernant des personnes vivantes », tout en soulignant qu’il s’opposait à toute forme de censure. « Ce n'est ni une maison ni un milieu qui est ici en cause, s'est-il défendu, mais bien le fonctionnement d'une société tout entière, dont nous sommes. »

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Sollicités par Mediapart, Antoine Gallimard et Philippe Sollers n’ont pas répondu. Joint, Christian Giudicelli nous a expliqué être en rendez-vous, puis, relancé, il n’a plus répondu.