Plongée dans la France où se déplacer est une épreuve

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À Denain (Nord), Emmanuel Macron a fait en 2017 un de ses plus mauvais scores. Dans le roman-photos Les Racines de la colère, Vincent Jarousseau documente ce quinquennat qui se voulait « en marche » mais n’a pas accru les possibilités de se déplacer.

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Jean-Yves travaille sur le chantier de la gare d’Austerlitz, à Paris. © Vincent Jarousseau. Les Arènes. Jean-Yves travaille sur le chantier de la gare d’Austerlitz, à Paris. © Vincent Jarousseau. Les Arènes.
Loïc, Guillaume, Aline, Tanguy, Christian et Christiane, Fatma, les enfants, les grands-parents… Denain (Nord) les unit, les tient et les retient. Denain, autrefois prospère du temps des aciéries Usinor, est désormais l’une des villes les plus pauvres de France.

Denain et ses habitant·e·s, photographié·e·s pendant 18 mois par Vincent Jarousseau, les abonné·e·s de Mediapart en ont déjà rencontré certain·e·s dans trois portfolios publiés depuis l’été 2018. Leurs vies, et d’autres, font aujourd’hui l’objet d’un livre, publié aux Arènes, Les Racines de la colère. Sous la forme du roman-photo documentaire, leurs histoires s’écrivent avec leurs mots.

Vincent Jarousseau a voulu poursuivre « ce mode de narration extrêmement démocratique » qu’il avait déjà expérimenté avec L’Illusion nationale, coécrit avec Valérie Igounet en 2017 (voir aussi le portfolio sur Mediapart), et qui « parle à tout le monde ». L’empathie de son regard n’est certainement pas pour rien dans la capacité du photographe de « rendre visible ce qui ne l’est pas toujours », de nous faire pénétrer dans l’intimité de ces familles que l’on a, en refermant le livre, l’impression de connaître un peu. Un travail qui répond selon lui « à une attente » des personnes qu’il a rencontrées : être écoutées. Tout simplement.

Christian et Christine se déplaçaient en scooter. Mais depuis, le scooter a été volé. © Vincent Jarousseau. Les Arènes. Christian et Christine se déplaçaient en scooter. Mais depuis, le scooter a été volé. © Vincent Jarousseau. Les Arènes.

Au cœur des problématiques de vie des habitants, il y a d’abord le manque de travail : plus d’un tiers de la population active est au chômage (34,4 % des hommes et 35,5 % des femmes). Mais chercher et trouver un emploi, cela veut dire pouvoir se déplacer. Et se déplacer, quand on n’a souvent ni permis ni voiture, n’a rien d’une sinécure.

C’est même une « épreuve, tant physique que sociale », explique en fin d’ouvrage la géographe Sylvie Landriève, directrice du Forum vies mobiles, institut de recherche sur la mobilité qui a soutenu ce projet d’enquête photographique : « Plus on est modeste, moins on dispose d’informations (les applications numériques restent coûteuses), moins on a d’alternatives en cas d’incident de parcours (comme la capacité financière de se payer le taxi pour pallier la suppression d’un train), plus il est nécessaire de planifier ses déplacements et de prendre de la marge pour ne pas transformer cette mobilité en calvaire. »

Ce sont les paradoxes d’une France voulue « en marche » par son président que rend visible le travail de Vincent Jarousseau, les défis quotidiens, les choix sous contrainte, au fil des journées qui passent et de la vie qui défile. « En Marche!, avec un point d’exclamation ! Ça ne vient pas de nulle part, cette idée. Il y a une injonction des élites à la mobilité, on dit aux gens “il faut bouger”, sauf que c’est un peu plus compliqué que ça. »

Martine, photographiée alors qu’elle travaille. © Vincent Jarousseau. Les Arènes. Martine, photographiée alors qu’elle travaille. © Vincent Jarousseau. Les Arènes.

Guillaume, 44 ans, sans travail mais avec une voiture et le permis, a refusé un emploi à Lesquin : « Ça m’aurait rapporté quoi d’aller aussi loin ? Quarante-cinq minutes de route avec l’essence à mes frais, qu’est-ce que j’aurais gagné ? Rien. On m’aurait diminué mon RSA. » Guillaume a quatre enfants, deux filles et deux fils. L’aîné, Tanguy, BTS de maintenance industrielle en poche, a accepté un emploi de livreur de nuit. La mobilité fait partie de sa vie : « Je livre en moyenne une tonne et demie de brioches et de pains dans tout le nord de la France. Selon les nuits, je peux parcourir jusqu’à 500 km. »

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