Tensions et panique gagnent les centres de rétention de la région parisienne

Par Olivier Bertrand

Au Mesnil-Amelot et à Vincennes, la colère des personnes retenues est nourrie depuis des semaines par l’impossibilité d’expulser qui rend leur rétention inutile, alors que la peur de la maladie est accentuée par les conditions de promiscuité. Le ton est monté et les CRS sont intervenus.

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Depuis le début du confinement des informations alarmantes s’échappaient du centre de rétention administrative (CRA) du Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne) – comme celui de Vincennes, également en région parisienne. Conditions d’hygiène catastrophiques, suspicion de cas de Covid-19 parmi les retenus, violences… Deux élus y ont effectué dimanche après-midi une visite surprise pour s’en rendre compte par eux-mêmes. L’un d’entre eux témoigne que tensions et panique ont gagné le centre.

« Nous avions été alertés dimanche d’un début de rébellion », raconte Pascal Troadec, adjoint France insoumise de Grigny (Essonne). Il a effectué la visite avec le député de son parti Éric Coquerel et appris qu’un détenu était sorti du réfectoire vendredi avec un morceau de pain, ce qui est interdit par le règlement. Selon des personnes retenues, le ton serait monté avec un policier, celui-ci aurait sorti sa matraque et porté des coups, étincelle mettant le feu aux poudres alors que la situation est explosive depuis des semaines.

Samedi, les retenus ont sorti leurs matelas dans la cour de promenade et refusé de réintégrer les « unités de vie ». Le directeur du centre est venu parlementer avec eux dans la nuit de samedi à dimanche. Selon Gabriel Alexandrescu, un homme de nationalité roumaine placé en rétention mardi dernier après un contrôle de police sur la voie publique, les retenus auraient écouté puis échangé dans le calme. Mais dimanche après-midi, la situation serait devenue beaucoup plus tendue. Gabriel Alexandrescu affirme que des CRS sont intervenus pour obliger les hommes à quitter la cour. « Il y a eu des coups de matraque et des jets de gaz lacrymogène. »

La préfecture de Seine-et-Marne confirme la rébellion mais conteste les violences. De leur côté, les policiers rencontrés ce lundi par le député et l’adjoint au maire affirment que l’intervention a eu lieu « avec discernement » pour opérer des menottages après que des hommes se furent approchés d’une zone qui leur est interdite…

Les matelas ont depuis réintégré les unités de vie, où l’hygiène est déplorable comme les élus en ont eu confirmation. « Une ou deux douches sur cinq ou six fonctionnaient, de même pour les sanitaires, avec même au moins un des WC qui débordait », décrit Pascal Troadec. Gabriel Alexandrescu raconte pour sa part que, depuis son arrivée mardi dernier, il n’a pu prendre de douche. « C’est impossible, vous ne pouvez pas respirer tellement ça sent la pisse. »

© ericcoquerel

Selon plusieurs retenus joints par téléphone, deux personnes seulement se partagent désormais le ménage dans tous les bâtiments ainsi que le service de la cantine. Cela évite de mettre trop de salariés en danger, mais cela ne permet pas de conserver un minimum de propreté.

Les élus ont également eu confirmation que les consignes minimales de sécurité ne peuvent être observées. Personne ne porte de gants ni de masques, ni les retenus ni les policiers. L’adjoint avait emporté avec lui soixante masques, il raconte que les fonctionnaires étaient aussi contents que les retenus de les récupérer. « Par ailleurs, nous avons pu vérifier que, dans plusieurs cellules, les hommes sont à deux, voire à trois. Dans la salle de télévision, impossible d’observer les distances et je ne vous parle pas du risque de transmission dans les toilettes avec leur état. »

La colère des retenus est nourrie depuis des semaines par l’impossibilité d’expulser, qui rend leur rétention inutile, et la peur de la maladie, dans ces conditions de promiscuité. Gabriel Alexandrescu confie qu’il a été placé en rétention sans aucun examen médical. « L’un de mes beaux-frères est malade du Covid, je pourrais très bien l’être, c’est complètement irresponsable, dit-il. Pour les policiers aussi d’ailleurs c’est très dangereux. »

Dans la semaine, une rumeur a parcouru le CRA : un homme qui toussait beaucoup a quitté le centre et tout le monde était persuadé qu’il était exfiltré parce qu’atteint du virus. La préfecture affirme qu’aucun cas n’a été détecté au Mesnil-Amelot – à ce jour les seuls cas décelés l’ont été au centre de rétention de Vincennes, d’ailleurs touché aussi par la révolte. « Je ne suis pas toubib, dit Troadec, mais au moins trois hommes présentaient des symptômes inquiétants, ils étaient très faibles, avec de fortes toux, ils n’ont pas été dépistés. » Avec le confinement des personnels, les retenus n’ont plus de visites et ne peuvent plus cantiner. Même pas de bouteilles d’eau, ce qui les oblige à utiliser les boutons pressoir des lavabos, deux pour dix personnes. « Au moins pour des raisons sanitaires, il faut absolument fermer ces centres. »

Saisi fin mars par des associations et avocats d’une demande de fermeture temporaire des centres de rétention, le temps que s’éloigne la pandémie, le Conseil d’État a rejeté la requête, mais rappelé prudemment qu’il ne lui appartient pas « de juger de la cohérence [du maintien de la rétention – ndlr] avec d’autres actions menées par les pouvoirs publics ».

Sur les vingt-quatre CRA français, quatorze sont désormais vides et quatre comptent moins de cinq personnes encore retenues. Mais il reste en région parisienne quarante-sept personnes au Mesnil-Amelot et une cinquantaine à Vincennes.

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