Masques : le contrat en or d’un ancien ministre

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Pendant la pénurie de masques, l’ancien député et ministre Yves Jégo a fait jouer son carnet d’adresses pour mettre en relation un importateur avec des collectivités territoriales. Au passage, il a encaissé plus de 100 000 euros de commissions, selon nos calculs.

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Même en temps de pandémie, Yves Jégo sait faire fructifier son carnet d’adresses. L’ancien vice-président centriste de l’Assemblée nationale (2018) et ministre de Nicolas Sarkozy (2008-2009) a signé un juteux contrat d’apporteurs d’affaires pour mettre en relation un importateur de masques avec des acheteurs publics, selon des informations de Mediapart.

La mission s’est conclue en avril 2021 entre la société de conseil d’Yves Jégo, alors encore adjoint au maire de Montereau (Seine-et-Marne), et l’entrepreneur Ludovic Gaudic, dirigeant d’un groupe textile qui a importé des millions de masques depuis la Chine et le Portugal pendant la crise.

Yves Jégo lors de l'inauguration du siège social de l’entreprise française Qwant à Paris, le 14 juin 2018. © Yann Castanier / Hans Lucas via AFP Yves Jégo lors de l'inauguration du siège social de l’entreprise française Qwant à Paris, le 14 juin 2018. © Yann Castanier / Hans Lucas via AFP

Yves Jégo, 60 ans, présidait à l’époque, en parallèle de ses activités politiques et professionnelles, l’organisme de certification Origine France garantie (OFG), qu’il avait cofondé quand il était parlementaire en 2011 pour promouvoir le « Made in France ». Après dix ans d’exercice, Yves Jégo a finalement quitté la présidence d’OFG en mai 2021.

Ni Yves Jégo ni Ludovic Gaudic n’ont souhaité répondre à nos questions sur la nature de leur contrat, rappelant qu’ils sont tous les deux soumis à des clauses de confidentialité.

Le partenariat prévoyait que l’« apporteur d’affaires » (la société Anthemius d’Yves Jégo), qui « dispose d’une connaissance approfondie des administrations publiques », trouve des « opportunités commerciales » à l’entreprise CJ Trade de M. Gaudic, selon un document consulté par Mediapart. En échange, Anthemius devait toucher une commission de 7,5 % du montant total de « chaque commande ». Le contrat prévoit aussi une exclusivité à la société d’Yves Jégo.

Le carnet d’adresses de l’ancien ministre lui a notamment permis d’ouvrir à CJ Trade, société enregistrée dans le Rhône, les portes de la métropole de Bordeaux, pour une commande de masques, le 22 avril 2020, d’un montant total de 1 656 000 euros. D’après un document de la métropole, il s’agit de l’achat de masques le plus important de la collectivité à cette période.

Comme la très grande majorité des achats d’équipements de protection à ce moment-là, le marché a été passé sur le motif de l’urgence impérieuse, règle de commande publique permettant, dans des circonstances exceptionnelles (d’urgence notamment), de contourner les règles de publicité et de mise en concurrence. Si l’on s’en fie à la règle de calcul de la commission de 7,5 %, Anthemius a touché 124 000 euros pour cette opération.

Cette mondialisation, guidée par les marges et les profits financiers, nous a rendus totalement dépendants de pays lointains d’Asie, ce qui est aberrant.

Yves Jégo, en avril 2020

Par quel moyen l’ancien ministre, au parcours politique fourni, a-t-il mis en relation CJ Trade et la métropole de Bordeaux ? À l’époque, la collectivité était présidée par le maire LR du Bouscat Patrick Bobet, avant de basculer à gauche à la suite des municipales de juin 2020. Or, une ancienne collaboratrice d’Yves Jégo au ministère puis à l’Assemblée (de 2009 à 2011), Mylène Villanove, était, sous la présidence de droite, conseillère métropolitaine en charge des coopérations territoriales.

Sollicitée par Mediapart, Mylène Villanove indique qu’elle ne s’est pas occupée du dossier et n’a pas intercédé en faveur d’Yves Jégo. Elle explique aussi avoir été avisée du contrat par les services de la métropole. Ces derniers n’ont pas précisé à Mediapart comment s’est nouée la relation d’affaires.

La métropole indique juste que les masques ont été fabriqués au Portugal et sont de catégorie UNS1 (non sanitaire, avec une filtration supérieure à 90 %).

Au moment de la signature du contrat avec la collectivité, Yves Jégo écumait les médias pour expliquer que « l’incohérence de la mondialisation éclate en plein jour » avec le Covid. « La France souffre de la perte de maîtrise de nombreuses filières industrielles, les productions ayant été éclatées dans le monde entier », estimait-il aussi, dans un entretien à Challenges.

Proposant d’organiser un « Grenelle du Made in France », l’ancien ministre dénonçait « cette mondialisation, guidée par les marges et les profits financiers, [qui] nous a rendus totalement dépendants de pays lointains d’Asie, ce qui est aberrant ».

En octobre, il visitait aussi une usine de fabrication de masques de la Drôme pour la certifier « Origine France garantie ». « Il y a deux entreprises, une ici dans la Drôme et une dans le Limousin, qui ont fait certifier leur production. Ce sont parmi les pionniers de ceux qui fabriquent des masques et on risque d’en avoir besoin encore dans les années qui viennent », louait alors Yves Jégo.

Questionné sur la cohérence de cet engagement avec le fait de participer à l’importation de masques pouvant concurrencer la filière de production textile française, qui s’est mobilisée en un temps record pour pallier la pénurie, Yves Jégo rappelle que « tout le monde était en panique à l’époque ». « On ne se rend pas compte de l’hystérie du moment, il a fallu se battre nuit et jour », ajoute-t-il, en indiquant avoir voulu aider une entreprise française : « Il faut bien créer des volants d’activité pour les aider à investir. » Selon l’ancien ministre, Ludovic Gaudic lui a assuré que ses masques étaient des « produits européens ».

Dans la région Grand Est, CJ Trade a fourni 750 000 masques chirurgicaux fabriqués dans une usine de Xiantao, en Chine, dans le cadre d’un marché passé en urgence impérieuse le 29 avril 2020, pour un montant de 474 750 euros.  « Le Grand Est, ce n’est pas moi », répond Yves Jégo. Sollicitée, la région indique également avoir contacté CJ Trade directement, sans passer par un intermédiaire.

La forte demande liée aux tensions exceptionnelles du printemps 2020 sur le marché des masques (demande mondiale qui explose, production au ralenti en Chine) a aiguisé l’appétit de nombreux acteurs.

Un ancien collaborateur d’Olivier Véran a par exemple cherché, en mars 2020, à monnayer son entregent auprès du ministre de la santé et des solidarités pour toucher une commission sur l’achat de masques FFP2, comme Mediapart l’a révélé. Devenu le collaborateur d’une députée LREM, il a démissionné immédiatement après nos révélations, tandis que le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour des faits présumés de « trafic d’influence commis par un particulier ».

Le groupe français Segetex, qui bénéficie de nombreux contrats avec les autorités, est pour sa part soupçonné d’avoir contourné, en mars 2020, le décret de réquisition des masques par l’État afin de vendre ses masques à des prix beaucoup plus élevés sur les marchés internationaux, en particulier à des clients chinois. Une enquête judiciaire est en cours pour des faits présumés de « refus de déférer à une réquisition de l’autorité administrative en cas de menace sanitaire grave », selon des informations de Mediapart publiées en juillet 2020.

Au Royaume-Uni, ce sont les contrats passés sans appel d’offres au profit de donateurs du parti conservateur ou de proches de certains ministres et conseillers qui ont suscité la polémique.

Après avoir analysé les 8 600 contrats signés dans le cadre de la lutte contre le Covid de mars à juillet 2020 par les autorités, pour un total de près de 20 milliards d’euros, le National Audit Office (NAO), équivalent de la Cour des comptes, a dénoncé, dans un rapport publié le 18 novembre 2020, « un manque de transparence et de documentation sur certaines décisions clés ». Le NAO a notamment relevé que plus de la moitié des contrats (pour un montant supérieur à 11,5 milliards d’euros) ont été attribués en dehors de tout appel d’offres, au nom de l’urgence liée à la crise sanitaire.

Le rapport a aussi permis de pointer l’existence d’un « canal prioritaire » pour traiter les offres de contrats qui ont été soutenues, pour certaines par des professionnels de santé, mais d’autres par des ministres, membres de cabinets, députés et lords.

Ce circuit parallèle, s’appuyant sur les carnets d’adresses des uns et des autres, s’est avéré très efficace puisqu’une offre sur dix passées par ce « canal » officieux a abouti à une signature. Soit un taux de réussite dix fois plus élevé que pour le reste des offres. Plusieurs titres de la presse britannique ont dénoncé l’instauration d’une « chumocracy » – soit « le régime des copains ».

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