A peine lancée, la campagne de Fillon est «torpillée» de l’intérieur

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Peinant à défendre un projet « radical » qui inquiète jusque dans son propre camp, le candidat LR doit aussi composer avec les bourdes de ses porte-parole, les hésitations des centristes et l’amertume des sarkozystes qui l’attaquent publiquement. Ce samedi 14 janvier, au conseil national de son parti, il a réclamé un peu de « discipline ».

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Il avait presque tout pour lui. Une « dynamique puissante » suscitée par sa victoire écrasante à la primaire de la droite et du centre. De nouveaux amis. Des millions d’euros. Et la satisfaction d’avoir fait mentir tous « les scénarios écrits d’avance ». Presque deux mois après avoir évincé Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, François Fillon semble avoir déjà perdu les bénéfices du succès de novembre. Éclipsé par la primaire socialiste et la candidature d’Emmanuel Macron, l’ancien premier ministre doit également composer avec tous ceux qui, dans son propre camp, s’inquiètent de son projet. Et n’hésitent pas à le dire haut et fort.

Encore empêtré dans son revirement sur la Sécurité sociale« On n’a pas été bons », a-t-il fini par reconnaître le 11 janvier sur RMC et BFM-TV –, le candidat essaie tant bien que mal de mettre sa famille politique au diapason de son projet et de sa méthode. Ce samedi 14 janvier, à La Mutualité (Paris Ve), il assistait à son premier conseil national de LR en qualité de nouvel homme fort de la droite. L’occasion de réaffirmer les grandes lignes de son programme, mais aussi et surtout de siffler la fin de la récréation. Car depuis plusieurs semaines déjà, le vainqueur surprise de la primaire cristallise toutes les critiques. Y compris celles de ses prétendus alliés.

Conseil national de LR, le 14 janvier. © ES Conseil national de LR, le 14 janvier. © ES

« Les balles sifflent de partout, visiblement, je gêne certains », a lancé François Fillon à Nice (Alpes-Maritimes), mercredi 12 janvier, à l’occasion d’un déplacement sur l’immigration censé lui permettre de parler d’autre chose que du volet social de son projet. Le matin même, il ferraillait encore par matinales interposées avec le vice-président de LR, Laurent Wauquiez, lequel venait de déclarer sur RTL : « Un projet présidentiel en 2017, ça ne peut pas être que du sang et des larmes. » Réclamant un « enrichissement » du programme, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes indiquait encore : « Pour moi, ça s’incarne par une mesure symbolique, forte et concrète : la défiscalisation des heures supplémentaires. » Une proposition également défendue par Valérie Debord, une autre sarkozyste, mais à laquelle l’ancien premier ministre continue d’opposer une fin de non-recevoir.

« On est en 2017, on est pas en 2007. Il y a 10 ans, on a défiscalisé les heures supplémentaires. Aujourd’hui ça n’aurait aucun sens », a-t-il été contraint de rappeler sur RMC et BFM-TV, avant de poursuivre : « Je pense que c’est inutile de reprendre le mot de la gauche. “Le sang et les larmes”, c’est aujourd’hui, c’est pas le programme que je propose. […] Mon programme ne sera pas amendé. Il sera enrichi – si Laurent Wauquiez a des idées supplémentaires pour enrichir le programme, il est le bienvenu – mais il ne sera pas amendé. » Ce samedi 14 janvier, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes s’est défendu en s’adressant à François Fillon en ces termes : « L’unité, ce n’est pas l’uniformité. Tu n’as pas besoin de clones ni de courtisans. » Quant à Valérie Debord, elle s’est contentée de botter en touche : « Je n’avais pas vu sa déclaration, sinon je n’aurais évidemment pas posté ce tweet, a-t-elle expliqué vendredi. Il est notre candidat à la présidentielle, je me rallie à ses positions. »

L’ancien premier ministre a tout de même profité de son discours pour mettre les points sur les i. « Pas de calcul, pas de dispersion, pas d’ego, je n’ai qu’un mot d’ordre : unité et engagement total pour la victoire ! a-t-il lancé à la tribune. Il m’arrive d’entendre certains à droite utiliser les mêmes mots que la gauche. [...] Que ma victoire ait pu décevoir certains, je puis le concevoir, mais j’attends de mon parti de la responsabilité et de la discipline. » Il a ensuite développé les raisons pour lesquelles il ne reviendrait pas sur les heures supplémentaires défiscalisées, en totale contradiction, a-t-il expliqué, avec son idée d’allonger la durée du travail « par la négociation ». Assis à quelques mètres derrière, Laurent Wauquiez ne pouvait qu’applaudir... mollement.

Fin de la polémique ? Pas tout à fait. Jeudi soir encore, à Nice, un troisième sarkozyste a poursuivi les hostilités. Passablement agacé d’avoir été écarté du dispositif de campagne pour la présidentielle, Christian Estrosi a profité du passage du candidat LR dans sa ville pour régler ses comptes. Se présentant en « ami de François Fillon » sans être « filloniste », le président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca) a expliqué à la tribune que « le mot social [n’était] pas une grossièreté ». « En laisser le monopole à d’autres serait courir à notre perte. On ne gagnera pas sans s’adresser aux millions de Français délaissés », a-t-il encore prévenu, avant de retourner s’asseoir au premier rang pour pianoter frénétiquement sur son téléphone portable.

François Fillon et Christian Estrosi au meeting de Nice, le 11 janvier. © Reuters François Fillon et Christian Estrosi au meeting de Nice, le 11 janvier. © Reuters

« Chacun pense ce qu’il veut, moi je trace ma route, a répliqué François Fillon le lendemain, toujours en marge de sa visite dans les Alpes-Maritimes. C’est moi qui suis candidat à l’élection présidentielle. […] Ce n’est pas l’élection d’un parti. Ce n’est pas une élection qui se négocie avec des parlementaires ou avec des responsables politiques, c’est la rencontre d’un homme avec le peuple français. » En arrivant à Nice, le candidat avait d’ailleurs anticipé l’attaque et fourbi ses armes. Ainsi a-t-il rappelé dans son discours qu’« il ne suffit pas d’équiper nos gares ou nos aéroports en caméras de vidéosurveillance, encore faut-il exploiter de manière rigoureuse les images issues de la vidéosurveillance ». Deux semaines après l’enquête de Mediapart sur les repérages effectués par le terroriste du 14-Juillet sous l’œil des caméras de la ville, cette sortie ne devait rien au hasard.

Laurent Wauquiez, Valérie Debord, Christian Estrosi, et avant eux Gérald Darmanin assurant à tort que « les fonctionnaires qui travailleront 39 heures, seront payés 39 heures »… Les sarkozystes semblent s’être donné le mot pour mettre des bâtons dans les roues de l’ancien premier ministre. « Ils le torpillent, souffle un proche de ce dernier. Et je ne suis pas loin de penser que c’est orchestré… » Depuis que la nouvelle équipe dirigeante de LR et l’organigramme de campagne ont été dévoilés, les proches de l’ex-chef de l’État n’en finissent pas de se plaindre. Et de critiquer. « On veut qu’il gagne, mais on est un peu désespérés, on ne comprend pas ce qu’il se passe, confie l’un d’entre eux à Mediapart. Il va tout se prendre dans la tête. Lui qui a toujours été en deuxième ligne, il n’est pas habitué… Il doit faire appel aux spécialistes que nous sommes. »

La volonté de François Fillon de mettre en place un « commando » de 15 ministres, pour moitié issus de la société civile, n’est pas étrangère à ces aigreurs. Si la droite arrive au pouvoir en mai, les places au gouvernement seront chères. Et même si le candidat LR reste encore volontairement flou sur la question des secrétaires d’État et de la parité, les sarkozystes savent pertinemment qu’ils n’auront pas la priorité des postes clefs.

Au-delà des querelles d’égos et des velléités de chacun, la fronde qui se dessine chez LR en dit long sur les doutes que pose le programme de l’ancien premier ministre. Dans leur ligne de mire : le fameux « choc libéral » (100 milliards d’économies, augmentation du taux de la TVA de 2 points, suppression de 500 000 postes de fonctionnaires…) dont certains craignent qu’il ne pousse l’électorat populaire et les classes moyennes vers le Front national. Pourtant, François Fillon n’en démord pas. « Mon programme est plus social que tous les autres, puisque c’est celui qui permettra le retour au plein-emploi », martèle-t-il. Partant pour arrondir les angles sur le plan personnel – il a déjeuné avec Nicolas Sarkozy vendredi 13 janvier, rue de Miromesnil, dans les bureaux de l’ex-chef de l’État –, il entend bien rester inflexible sur celui des idées.

« Je sais que je ne suis pas pour vous un “client” facile. Vous devrez faire avec ma réserve et mes sourcils broussailleux. Dur travail ! » a-t-il prévenu le 10 janvier, lors de ses vœux à la presse et aux parlementaires. Avant de poursuivre : « La radicalité et la franchise de mon projet m’exposent aux critiques et aux caricatures. [...] Il y a deux mois, je n’étais pas le candidat de l’establishment et je n’ai pas l’intention de le devenir. [...] La démocratie, ça n’est pas un programme pour les primaires, un autre pour les présidentielles et pourquoi pas encore un programme pour les législatives ! »

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Mise à jour : cet article a été enrichi le samedi 14 janvier, à l’issue du conseil national de LR.