François Fillon, la revanche du besogneux

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L’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy sort vainqueur de la primaire de la droite et du centre. Pendant des années, il a travaillé ses ambitions personnelles dans l’ombre des autres, puis a réussi à faire oublier sa responsabilité dans l’échec de 2007-2012.

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Fin août 2014. L’UMP est encore groggy. Le parti de la rue de Vaugirard vient de traverser l’une des plus grandes crises de son histoire, désormais connue de tous sous le nom de “Bygmalion”. L’affaire, qui a éclaté quelques mois plus tôt, n’a pas seulement entraîné la démission de Jean-François Copé. Elle a aussi ravivé les multiples tensions qui divisent les ténors de la droite depuis la défaite de 2012. À Rouez-en-Champagne (Sarthe), devant un parterre de parlementaires, François Fillon redouble d’efforts pour montrer qu’il demeure plus que jamais dans la course de la primaire pour la présidentielle de 2017.

Alain Juppé vient de déclarer sa candidature. Nicolas Sarkozy n’a pas encore officialisé son retour en politique. Les soutiens de l’ancien premier ministre sont au rendez-vous, ils jouent le jeu, mais ne cachent pas le peu d'espoir qu’ils placent en son avenir. Tous vantent le projet du député de Paris, louent son caractère besogneux et regrettent son invisibilité. « Il faut qu’il s’affirme plus fort, insiste à l’époque Pierre Lellouche auprès de Mediapart. La droite française veut un chef qui s’affirme comme tel, alors que lui a plutôt tendance à fuir la presse qu’à la courtiser. » La fenêtre de tir est étroite pour l’enfant du Mans, mais qu’importe : il y croit.

Plus de deux ans ont passé. Des mois de campagne, de trahisons et de surprises. L’UMP est devenue LR. Nicolas Sarkozy a été balayé. Alain Juppé a perdu. Et contre toute attente, François Fillon, 62 ans, sort grand vainqueur de la primaire de la droite et du centre, avec plus de 68 % des voix selon les résultats des 3 000 premiers bureaux. Il est aujourd’hui officiellement candidat à l’élection présidentielle. Lui, l’éternel numéro 2, le « collaborateur » de l’ombre, le roi des départs manqués, tient enfin sa revanche. Il est le nouvel homme fort de la droite, celui qui en assume l’orthodoxie et la radicalité. Retour sur le parcours d’un véritable « professionnel de la politique ».

  • D’élection en élection, de la Sarthe à Matignon

François Fillon a d’abord construit son implantation électorale tel un seigneur féodal à l’ambition calculée, d’abord maître chez lui avant de conquérir Paris. De 1981 à 2007, à l’ombre de ses diverses fonctions ministérielles, l’ancien premier ministre n’a jamais cessé de labourer le sillon d’un territoire qu’il a peu à peu incarné. Fidèle à l’héritage politique local de Joël Le Theule, figure du gaullisme social, il a patiemment accumulé les mandats jusqu’à devenir incontournable.

À la mort de son mentor, dont il fut l’assistant parlementaire, il reprend un à un les mandats qu’il occupait et entreprend de se constituer son propre fief. Il est élu en 1981 député de la Sarthe à seulement 27 ans, puis cumule tous les mandats locaux. Pour asseoir son pouvoir dans le département, il se lance en 1992 dans une primaire interne au sein du groupe RPR-UDF pour la présidence du conseil général, qu’on dit perdue d’avance.

« C'est son premier grand coup politique, racontait en 2011 à Mediapart Jean-Paul Couasnon, ancien directeur de l’agence de développement du Mans et mémoire politique de la Sarthe. Il n’a alors que 38 ans mais s’impose comme un grand manœuvrier : il retourne deux élus pour qui il a mouillé la chemise dans des cantons de gauche, et parvient à en “neutraliser” un troisième en lui promettant une place de vice-président au conseil régional alors tenu par Olivier Guichard. » Résultat : par 16 voix contre 15, François Fillon l’emporte.

S’il est de plus en plus pris par Paris, Fillon tient à garder la haute main sur son fief, ne rechignant pas à se présenter lui-même devant les électeurs, et tant pis si ce sont les suppléants qui siègent dans la foulée. Pour contourner la loi sur le cumul des mandats, il n’hésite pas à se “délocaliser” à la mairie de Solesmes, petite commune voisine (moins de 3 500 habitants, donc pas concernée par cette loi) pour se faire élire à la présidence de la communauté de communes.

« La maîtrise du paramètre temporel est un élément primordial pour comprendre la construction politique selon Fillon, expliquait à l’époque son suppléant, Marc Joulaud. Il sait à la fois attendre et accélérer au moment opportun. Comme un félin, qui penserait toujours à l’objectif d’après. » Son accession à la présidence du conseil régional des Pays de la Loire, en 1998, relève de la même stratégie. Patiente et déterminée. En concurrence avec l’ancien ministre des affaires étrangères Hervé de Charette, il parvient à se faire adouber par Olivier Guichard, gaulliste historique et inaltérable président de région depuis 1974. « Au dernier moment, six mois avant l’élection. François aime les campagnes courtes », selon Joulaud.

François Fillon, maître du temps ? Le chercheur Goulven Boudic approuve : « La façon dont il sait patienter est l’une de ses grandes forces. Pour ces régionales comme pour la mairie de Sablé après la mort de Le Theule. Il parvient à se placer non pas dans la concurrence, mais dans la captation d'héritage. Il sait rester un numéro 2 le temps qu'il faut et se contente très bien d’une position de “meilleur allié”, afin d’en profiter ensuite. »

À Paris, il rencontre sur les bancs de l’Assemblée nationale Philippe Séguin, dont il devient le fidèle bras droit, participant à l’aventure des rénovateurs en 1989 puis à celle de Demain la France de Charles Pasqua en 1991. Il mène ensuite campagne contre le traité de Maastricht en 1992. Au nom de la souveraineté nationale, dit-il. « Séguin lui a beaucoup apporté en termes de rigueur de la pensée, de réflexion sur l’Europe et l’identité française », expliquait en 2009 à Mediapart Jean de Boishue, conseiller politique de François Fillon et compagnon de route depuis 1971.

Autres influences majeures : Édouard Balladur – dont il fut le ministre et qu’il a soutenu en 1995 –, mais aussi Jérôme Monod, conseiller politique de Jacques Chirac, qui lui a permis de se rapprocher de l’ancien président en 2000. Mais après ses passages au ministère des affaires sociales (2002-2004) puis à l’éducation nationale (2004-2005) dans le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin – passages qui ont largement participé à la maturation de sa doctrine –, François Fillon, abandonné par Chirac dans sa réforme du bac et oublié par Villepin lors de la formation du gouvernement en 2005, rompt pour de bon avec la chiraquie.

« Il a mal vécu cette éviction, il avait beaucoup de prétention – on se souvient de sa réplique “Des années Chirac, on ne retiendra que mes réformes” – et s’est vengé en se vendant corps et âme à Sarkozy », expliquait à l’époque François Baroin, ministre de l’outre-mer puis de l'intérieur du gouvernement Villepin. « Ses relations avec Chirac n’ont jamais été bonnes. La légende veut que Chirac avait un autre candidat que lui à la succession de Le Theule dans la Sarthe, rapportait encore Jean de Boishue. En 2004, Fillon comprend que le temps de Chirac est passé, qu’il n’a aucune sortie possible, donc il rejoint Sarkozy. »

Entre les deux hommes, le courant passe. « Il y avait une connivence de génération et d’envie de réformer, toujours selon le conseiller politique. Fillon est très pompidolien, il est pour une France qui se reconstruit et a trouvé chez Sarkozy cette volonté de faire. » Mais dès leur rapprochement fin 2004, le futur premier ministre prend soin de se démarquer de celui qui n’est encore que président de l’UMP. « Lui c’est Nicolas, moi c’est François », lance-t-il lors d’un discours, le 8 octobre de cette année-là.

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