De Gaulle à tous les étages

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La Ve République est structurée par de grandes certitudes, que personne ne discute, et qui sont fausses ou incomplètes. Quatrième volet de notre série en cinq épisodes : de Gaulle est toujours vivant. Il aurait même participé à la dernière présidentielle.

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De Gaulle est un alchimiste. Il a transformé le plomb en or. La haine en admiration. Tous les courants qui ne l’aimaient pas, qui le détestaient, le haïssaient, rêvaient de l’abattre physiquement, lui vouent un culte éternel et se réclament de sa mémoire. Sa tombe à Colombey n’est plus une sépulture, mais une station de métro aux heures de pointe, où la foule des successeurs et prétendants (sauf François Mitterrand) est venue se ressourcer. Mis à part quelques pétainistes dont l’aigreur est un mode de vie, genre Jean-Marie Le Pen, presque tous les candidats à la fonction suprême se sont réclamés de son inspiration.

De Gaulle, de Gaulle, de Gaulle… un demi-siècle après sa mort, jamais grand disparu n’a occupé autant d’espace, y compris médiatique. Et ce n’est plus un fantôme qui rôde, c’est carrément un acteur, un Jupiter en action, oui, un Jupiter qui tient encore la foudre et carbonise les prétendants qui voudraient la lui voler.

Parlez-en à François Fillon ! Le 28 août 2016, à la ramasse dans les sondages, il a cru malin d’emprunter son tonnerre au Grand Patron pour détruire l’adversaire Sarkozy, à la primaire de la droite, et s’est écrié : « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? » La formule a fait mal, mais pas autant que le retour de flamme. Fillon mis en examen six mois plus tard sera réduit en cendres. Ainsi, à sa manière, Charles de Gaulle, décédé le 9 novembre 1970, a puissamment contribué à l’élection d’Emmanuel Macron, le 7 mai 2017.

Emmanuel Macron assiste aux cérémonies du 78e anniversaire de l’appel du 18-Juin, le 18 juin 2018 au mont Valérien. © Reuters Emmanuel Macron assiste aux cérémonies du 78e anniversaire de l’appel du 18-Juin, le 18 juin 2018 au mont Valérien. © Reuters

Il est la vertu incarnée qui payait son électricité à l’Élysée. Une anecdote si emblématique qu’elle s’est transformée en vecteur de communication pour l’actuel président : dans le journal Le Parisien du 29 avril dernier, on apprend que « Macron la joue comme de Gaulle : le couple règle chacune de ses dépenses personnelles, des déplacements privés aux courses quotidiennes les plus élémentaires ». Sauf la piscine.

Mais le parallèle entre l’homme du 18 juin 1940 et celui du 5 mai 2017 ne s’arrête pas là. Tout un débat fait rage. Le jeune successeur est-il ou n’est-il pas gaullien ? Pour l’éditorialiste Olivier Mazerolle : « Il y a une similitude entre le comportement du général de Gaulle en 1968 et celui d’Emmanuel Macron aujourd’hui : de Gaulle refusait la chienlit, Macron combat les fainéants. » Un parallèle qui met en rage l’Union des jeunes pour le progrès, l’une des plus anciennes associations de soutien au Général : « Les gaullistes qui rejoignent Macron ne savent pas ce qu’ils font. Le président est l’antithèse du Général. Quand de Gaulle avait “une certaine idée de la France”, Macron en a une de la finance. »

Ce qui n’a pas empêché Jacques Chirac d’offrir au nouveau président un portrait du fondateur de la Ve République, le 13 septembre 2017.

Giscard « le traître » et Chirac le liquidateur

La polémique au sujet de l’actuel locataire de l’Élysée est pour ainsi dire rituelle depuis la démission du grand homme après le référendum perdu, en 1969. Si tous les présidents, même ses ennemis irréductibles comme François Mitterrand, se sont réclamés de lui, ou ont adopté cette attitude qu’on appelle « gaullienne », ils ont tous été critiqués pour leur gaullisme de façade.

Même Pompidou, le premier successeur, n’y a pas échappé. Il avait politiquement rompu après Mai 68, et soupçonnait les barbouzes du Général (car le héros avait aussi sa police parallèle) d’avoir fait courir des rumeurs (on ne disait pas fake news) au sujet de sa femme dans l’affaire Markovic. Il en était tellement ulcéré qu’il s’était fait un plaisir, depuis Rome, d’enterrer le Général encore en fonctions, en déclarant : « J’aurai peut-être, si Dieu le veut, un destin national. »

De plus Pompidou n’était pas un « compagnon » du Général. Il avait été directeur de la banque Rothschild, il représentait une bourgeoisie d’affaires qui ne portait pas de Gaulle dans son cœur. C’est d’ailleurs lui, devenu président, qui réintégra « le traître » au poste emblématique de ministre des finances, en la personne de Valéry Giscard d’Estaing que de Gaulle avait écarté en 1966.

Giscard aussi cite de Gaulle plus souvent qu’à son tour, avec l’admiration requise, et tant pis si les gaullistes le détestaient, et s’il leur rendait coup pour coup. Après avoir pratiqué le « Oui mais » du vivant du Général, il avait fini par le « Non avec regret, mais avec certitude » au référendum de 1969, et rêvait d’en finir avec « les copains et les coquins », c’est-à-dire les fidèles du Général. Ça ne l’a pas empêché de donner des cours d’orthodoxie à Jacques Chirac, en 1997, après la dissolution : « Le président vient de demander à l’opposition de faire un projet rassembleur. Jamais de Gaulle n’aurait dit ça au RPF ou à l’UNR. »  

Il faut dire que Giscard s’adressait à un grand maître en termes de retournement. S’il avait gagné en 1974, en devançant Jacques Chaban-Delmas, un gaulliste intégral, au premier tour de la présidentielle, c’est parce que le jeune Chirac l’avait rejoint avec quatre ministres et 39 parlementaires, dont 34 UDR (le parti gaulliste de l’époque), dans un « Appel des 43 » qui avait changé la face de l’élection.

Par la suite, les deux liquidateurs du gaullisme originel, devenus président et premier ministre, entreprirent de se liquider entre eux, ce que Chirac, devenu maire de Paris, mena à bien en faisant voter en sous-main pour Mitterrand en 1981. Entre-temps, Chirac avait allègrement « dégaullisé » le parti en créant le RPR et en se débarrassant des « barons » du Général. Après une longue patience, il est entré à l’Élysée en 1995.  

Qu’il soit fidèle ou pas, Jacques Chirac a toujours été considéré comme un fils spirituel de l’homme du 18-Juin et du 13 mai 1958, et au soir de son second mandat c’est à Colombey-les-Deux-Églises qu’il a voulu inscrire sa propre action devant l’Histoire. Il a implanté un mémorial dédié au grand homme, le vendredi 10 novembre 2006, en évoquant « le combattant, le visionnaire, le héros ».

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