Le procès Benalla, l’ombre de Macron (6/7) Reportage

Au tribunal, Alexandre Benalla s’accroche à son « pistolet à eau »

Au premier jour de son procès, l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron maintient que c’est une arme factice qu’il a braquée sur une serveuse dans l’affaire du selfie.

Michel Deléan

14 septembre 2021 à 07h43

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L’audience avait pourtant bien commencé pour Alexandre Benalla. Silhouette massive, costume noir et cravate sombre, l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron se montre très à l’aise à la barre du tribunal correctionnel, ce lundi 13 septembre, au premier jour de son procès. Jambes bien écartées, mains derrière le dos à la manière d’un militaire au repos, le jeune homme s’exprime avec facilité, se montre d’une politesse exquise avec la présidente Isabelle Prévost-Desprez, et semble avoir réponse à tout.

De fait, la magistrate commence son interrogatoire de personnalité avec tact, voire un semblant d’empathie pour son parcours. L’ancien « Monsieur sécurité » du président de la République se sent-il en confiance ? Il déroule en tout cas fièrement son CV qui fleure bon la méritocratie républicaine. Issu d’un milieu très modeste, il décroche une licence de droit puis un master spécialisé « sécurité publique ». Le tout en devenant réserviste opérationnel de la gendarmerie nationale, et en assurant des missions de service d’ordre pour le PS depuis ses 18 ans.

Après avoir assuré la protection de Martine Aubry puis de François Hollande jusqu’à l’élection présidentielle de 2012, Alexandre Benalla se constitue un réseau et décroche des jobs bien payés, d’abord dans une société de sécurité privée, Velours international, puis à l’Office européen des brevets, et enfin auprès du délégué ministériel à l’égalité des chances, l’ancien boxeur Jean-Marc Mormeck.

En 2016, Ludovic Chaker, qu’il a connu au PS, lui propose de travailler pour En Marche!, et le voici bombardé « directeur de la sûreté et de la sécurité » du nouveau parti. Une campagne présidentielle s’annonce. « J’ai dit oui pour l’aventure humaine. Le titre ne m’intéressait pas plus que ça, mais j’allais avoir des moyens. Pendant une campagne, on construit des amitiés, on visite la France, c’est intense », explique Alexandre Benalla.

Alexandre Benalla au tribunal judiciaire de Paris, le 13 septembre. © Thomas Coex/AFP

Ce beau parcours l’emmène jusqu’à l’Élysée avec Emmanuel Macron, en tant que chargé de mission puis adjoint au chef de cabinet. À 27 ans, il reçoit même un grade honorifique de lieutenant-colonel de réserve, pour qu’il puisse siéger dans une commission militaire. « Je n’ai rien demandé. Disons que c’était intéressant pour la DGGN [direction générale de la gendarmerie nationale – ndlr] d’avoir un contact privilégié à l’Élysée », explique-t-il.

Se voit-il alors trop beau ? Est-il dans la toute-puissance ? Alexandre Benalla jure que non. À l’entendre, quand son affaire a éclaté en juillet 2018, il n’a fait aucune difficulté pour que la police perquisitionne son domicile, ni pour restituer son téléphone et ses armes, alors que le dossier judiciaire est parsemé d’incidents.

De même, si des policiers se sont plaints de son attitude lorsqu’ils ont été appelés pour se rendre deux fois à son domicile en 2016, c’est à cause d’un voisin malfaisant « qui s’amusait à appeler la police », et d’un policier « qui a mis le pied dans la porte, est entré de force et a eu des mots déplacés ». Benalla assure qu’il n’a pas eu de comportement agressif ni irrespectueux, et n’a pas brandi de carte tricolore en se prétendant policier, comme l’indique une procédure qui n’a pas eu de suite.

La présidente du tribunal cherche à comprendre pourquoi il a fait autant de demandes de port d’arme, rejetées jusqu’à octobre 2017, après qu’il eut rejoint l’Élysée. Alexandre Benalla explique longuement que les locaux d’En Marche! ne bénéficiaient pas d’une garde statique de la police jusqu’au premier tour de la présidentielle, et qu’il avait obtenu non pas un permis de port d’arme, mais uniquement l’autorisation de détenir trois armes dans le QG du parti, pour des raisons de sécurité.

Mais pourquoi demander un permis de port d’arme une fois nommé à l’Élysée, où la sécurité des locaux et celle du chef de l’État sont déjà assurées par des policiers et des gendarmes ? « C’était pour les déplacements privés du PR [président de la République – ndlr]. Le nombre de policiers du GSPR [groupe de sécurité de la présidence de la République – ndlr] était réduit », assure Benalla. Pas convaincue, la présidente lève un sourcil, et insiste.

« Ça aurait pu être aussi pour me protéger, moi. Un ancien ministre du budget [Michel Charasse – ndlr] a bien eu une arme jusqu’à ses 80 ans », se justifie Alexandre Benalla. « On me voit en permanence à côté du PR, on aurait pu s’en prendre à moi sur le chemin de mon domicile, il y a un précédent à Magnanville… », tente Benalla, faisant référence à l’assassinat d’un couple de policiers en juin 2016. « C’est très limite ce que vous faites, là, monsieur Benalla », avertit Isabelle Prévost-Desprez.

Une chose est sûre, en tout cas, il n’avait pas l’autorisation de porter une arme lorsque a été pris le fameux selfie armé dans un restaurant, en avril 2017. La photo est projetée sur un grand écran dans la salle d’audience. Trois gardes du corps encadrent une jeune serveuse souriante, et l’un d’eux, Alexandre Benalla, braque une arme de poing sur son cou. L’affaire a été révélée par Mediapart en septembre 2018.

« Quand Mediapart m’a téléphoné, je n’avais aucun souvenir de cette photo. C’était la fin de la campagne, on était très fatigués. » « L’ambiance était un peu festive au restaurant », « c’est une arme factice », assure Alexandre Benalla. Il maintient qu’il s’agissait d’un pistolet à eau, comme il l’a assuré pendant l’instruction.

« Ce soir-là, il y avait une trentaine de membres du SO, et il y avait zéro arme, sauf celles de la dizaine de policiers du GSPR », explique Alexandre Benalla. Il assure n’avoir pas eu sur lui ni l’un des Glock d’En Marche!, ni l’un de ses Glock personnels (il pratique le tir sportif). Le malheur pour lui, c’est que la photo montre bien un Glock. Même les deux autres gardes du corps du SO l’ont reconnu pendant l’enquête, en indiquant qu’il n’y avait pas de pistolet à eau ni de cotillons ce soir-là.

J’étais rigoureux avec la gestion des armes.

Alexandre Benalla

« Le problème, c’est la force des images, philosophe Benalla. Très sincèrement, je regrette. Ce n’est pas une photo intelligente, mais il ne faut pas dramatiser, c’est une saynète de trois secondes complètement idiote, et ce n’est pas une vraie arme », insiste-t-il.

Quel membre du service d’ordre aurait eu un pistolet à eau ?, demande la présidente.

Je ne sais pas.

— Vous venez de demander un permis de port d’arme, il y a des menaces, et on voit un rigolo qui joue avec un Glock et le met sur le cou d’une jeune femme ? On est dans l’incohérence…

— Vous avez tout à fait raison, madame la présidente. Simplement, j’avais des armes avant… Cette image n’est pas bonne, ça ne fait pas sérieux. Oui, on dirait une vraie arme.

— Vous ne vous souvenez pas comment elle a atterri dans votre main ?

— Non. J’étais rigoureux avec la gestion des armes, je ne plaisantais pas avec ça. »

L’audience reprend ce mardi à 13 h 30.

Michel Deléan


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