Le «groupe de Tarnac» adopte une défense politique

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Refusant de répondre aux questions du tribunal qu’ils estiment illégitimes, les huit prévenus discourent plus volontiers sur les tares supposées de l’antiterrorisme à la française.

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Dix ans qu’ils traînent ce boulet. Une partie des membres présumés du « groupe de Tarnac », présentés comme de dangereux terroristes en 2008, comparaît depuis mardi devant le tribunal correctionnel de Paris, finalement poursuivis pour de simples délits, au terme d’un processus judiciaire pour le moins tortueux. Cinq hommes et trois femmes sont là. Les visages juvéniles de l’époque des arrestations médiatiques sont légèrement marqués. Certains cheveux grisonnent. Les uns ont aujourd’hui 45 ans, comme Julien Coupat. D’autres 35, comme Yildune Lévy. Quelques-uns ont connu la détention provisoire, et leur jeunesse semble avoir été en partie mangée par cette affaire.

Est-ce le plaisir tout simple de se retrouver ? La disposition en forme de quasi-hémicycle de la salle des Criées du vieux Palais de justice de Paris, où leurs nombreux soutiens s’entassent sur les bancs et les encouragent ? Toujours est-il que la petite bande pouffe de rire, bavarde et s’agite comme à une rentrée des classes, mardi 13 mars, à l’ouverture de ce curieux procès.

Peut-être afin de marquer son mépris pour l’ordre établi et les institutions, ou alors par simple décontraction, l’un des « anarcho-autonomes » (Mathieu Burnel) engouffre de grosses parts de pizza dans la salle d’audience. Un autre (Julien Coupat) grignote des barres de céréales pendants les débats, et se sert de larges tasses de maté avec une Thermos tout en répondant vaguement aux questions du tribunal.

Quelle est la part de spontanéité dans ces postures ? L’un des prévenus se vautre sur sa table comme un collégien fatigué, tous papotent entre eux et se retournent pendant les débats. La plupart ne daignent même pas se déplacer à la barre pour répondre aux questions, parlent depuis leur chaise, interrompant la présidente à tout bout de champ, parfois après avoir levé la main, comme dans une assemblée générale ou un débat public.

Julien Coupat et Mathieu Burnel, dans « Envoyé spécial ». © France 2 Julien Coupat et Mathieu Burnel, dans « Envoyé spécial ». © France 2
Sur le fond, on n’apprend rien au cours des deux premiers jours d’audience de ce procès. Aux questions du tribunal, Julien Coupat répond d’un air ennuyé, en fixant une fenêtre, avec des phrases interminables qui ne visent qu’à démolir l’enquête des policiers, la position du parquet et celle des juges.

Docteur en langue de bois antisystème, Coupat refuse même d’expliquer leur projet de vie en commun à la ferme du Goutailloux, à Tarnac (Corrèze), préférant dénoncer sur un ton sentencieux « la trame de suspicion posée par le récit initial » des policiers. Suggérant à la présidente du tribunal de « changer de regard », alors qu’elle lui demande justement d’apporter aux débats d’autres éléments que ceux qui figurent au dossier, il se borne à pourfendre une « procédure secrète, écrite et non contradictoire, une permanence de l’ancien régime », qui conduit automatiquement de la garde à vue à la prison.

« Le dossier sur lequel vous pensez pouvoir nous juger est strictement le récit du ministère public », lance Coupat, qui refuse de s'abaisser à jouer le rôle du « vermisseau humain qui se tire-bouchonne devant l’auguste justice ». Dès lors, la plupart des questions restent sans réponse. « On a mis notre argent en commun pour vivre ensemble, consent-il à ânonner, mais vous avez 27 000 pages qui vous disent le contraire. Bon... »

Mathieu Burnel est beaucoup plus volubile. La main sans cesse levée, l’œil malicieux, gentiment provocateur et amateur de bons mots, il se donne des airs de porte-parole du groupe, peut-être parce qu’il n’est jugé que pour un pauvre refus de prélèvement ADN et risque peu.

Mais lui aussi récite le même bréviaire, sans rien lâcher. « Ce que font aujourd’hui les uns et les autres n’a pas vocation à être transparent aux yeux de la justice », prévient Mathieu Burnel. Sa cible est identique : la procédure judiciaire. « On vous dit d’abord : vous êtes le chef. Puis : démontrez que vous n’êtes pas le chef. On ne peut pas ! Ce qui est dit sous la torture est toujours considéré comme plus vrai. On le regarde ici de façon théâtrale, mais je ne souhaite à personne 96 heures de garde à vue antiterroriste, après avoir été braqué, tiré du lit, à poil devant ses enfants, et menacé par les flics », dit-il avec véhémence.

« On a tous perdu 5 kilos en garde à vue. Alors au bout d’un moment, on répond des bêtises. Tout ce qui est écrit dans les PV est débile », car signé sous la contrainte. Dès lors, même face au tribunal, il est hors de question de « répondre avec le nombre de chèvres et de faire les gentils. On ne va pas jouer cette mauvaise pièce de théâtre », coupe Burnel.

Benjamin Rosoux, plus sobre, ne dit pas autre chose. « J’ai fait 85 heures de garde à vue, trois semaines de prison, un an d’assignation à résidence, et neuf ans de mise en examen pour un refus d’ADN. Je suis présent aujourd’hui devant vous, mais je ne me soumettrai pas à ce type de questions », assène-t-il à la présidente du tribunal. Ajoutant, pour mieux enfoncer le clou : « Je ne me soumets pas à La question »

Le moment le plus spontané et le plus rafraîchissant de ce début de procès vient de Yildune Lévy, l’ancienne compagne de Julien Coupat. Malgré la gêne, elle raconte avec simplicité leur voyage au Canada et à New York, en janvier 2008, qui a nourri les soupçons des services de renseignement. « On a arraché un bout de ma vie, qui était en fait un voyage en amoureux », dit-elle.

Une virée où le couple passe la frontière à pied, en forêt, par refus des passeports biométriques, est hébergé par des amis et rencontre d’autres militants du mouvement antiglobalisation, raconte la jeune femme. Des discussions informelles qui seront transformées en prétendues réunions conspiratrices, à cause de l’agent infiltré britannique Mark Kennedy, assure-t-elle, comme les autres membres du « groupe de Tarnac » et leurs avocats. « Les choses s’autoalimentent, le FBI est là et parle de nous parce qu’il y a Kennedy, qui invente et grossit les choses. Il joue sa place. Il faut dire qu’il y a une menace, explique Yildune Lévy. C’est du storytelling : créer la menace pour justifier de sa fonction et de son emploi. C’est tautologique. »

Corinne Goetzmann, la présidente de la XIVe chambre correctionnelle, gère avec une certaine souplesse cette défense groupée et militante qui pourrait rendre les débats chaotiques. La magistrate ne se braque pas quand le public, acquis aux prévenus, applaudit, hue et rigole comme au spectacle. Helyette Bess, 87 ans, figure iconique des milieux anarchistes et autonomes, ne loupe pas une audience et a droit à une ovation. Ceux qui n’ont pas pu entrer crient et sifflent dans la salle des pas perdus. À l'ouverture du procès, certains soutiens arboraient des masques avec le visage du procureur Olivier Christen et d’autres haranguaient les photographes, sous le regard blasé des gendarmes.

Mardi 13 mars, la présidente du tribunal n’a pas accepté de lever l’anonymat des cinq policiers qui témoigneront par visioconférence. Mais elle a accordé une demande de transport sur les lieux, qui conduira le tribunal le long des voies de TGV, autour de Dhuisy (Seine-et-Marne), le 23 mars. Une décision rarissime en correctionnelle, qui doit permettre de faire la lumière sur les accusations de sabotage de caténaires contestées par la défense.

D’illustres témoins se sont, quant à eux, déclarés indisponibles pendant les trois semaines du procès : Michèle Alliot-Marie, Bernard Squarcini, Jean-Claude Marin et François Molins, notamment.

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