Place publique: tout ça pour ça?

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L’essayiste Raphaël Glucksmann a annoncé vendredi 15 mars qu’il prenait la tête d’une liste de rassemblement avec le Parti socialiste. Au grand dam d’une partie de certains de ses soutiens et du PS, qui réunit samedi son conseil national.

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«Changer les logiciels politiques », « garder une radicalité dans la sincérité », « produire un horizon qui fasse rêver », « rester frais, naïfs, candides »… Voilà la feuille de route que s’étaient donnée Claire Nouvian, Raphaël Glucksmann et Thomas Porcher, à la création de Place publique, le 7 novembre dernier. Leur mission : « sauver le monde » (dixit l’écolo Claire Nouvian) en créant un nouveau parti social-démocrate-écologique capable de rassembler la gauche. Leur méthode : réinventer les pratiques politiques. « Dès que les gens nous parlent d’alliance d’appareils, on dit “non capisco francese !” », assurait, au tout début de l’année, Raphaël Glucksmann.

Depuis, l’essayiste a, semble-t-il, appris à manier toutes les subtilités de la langue politique française. Car alliance il y aura aux prochaines élections européennes. Elle a été scellée mardi dernier, comme le rapporte Libération, lors d’une rencontre à huis clos entre Raphaël Glucksmann et Olivier Faure, le premier secrétaire du PS. Lors de ce rendez-vous, il aurait même été acté que la liste conduite par l’essayiste serait composée pour moitié de socialistes et pour moitié de « personnes extérieures » au PS.

Raphaël Glucksmann et Claire Nouvian, lors d'une conférence de presse à la Maison de l'Europe, vendredi 15 mars. © PG Raphaël Glucksmann et Claire Nouvian, lors d'une conférence de presse à la Maison de l'Europe, vendredi 15 mars. © PG

L’idée est un accord « gagnant-gagnant ». Pour Place publique, qui affiche 30 000 adhérents, s’allier avec le PS revient à s’assurer le soutien d’un réseau encore fourni d’élus et de militants. C’est aussi la garantie de disposer de l’argent nécessaire à la campagne des européennes, et d’« avoir un socle électoral de 6 % minimum », estime Jo Spiegel, le coprésident de Place publique. La garantie, donc, de voir Raphaël Glucksmann élu, puisqu’il faut rassembler au moins 5 % des suffrages le 26 mai prochain pour envoyer des candidats au Parlement européen.

Pour le PS, qui était, depuis des mois, en recherche d’une tête de liste (le Belge Paul Magnette, Christiane Taubira et Ségolène Royal ayant tour à tour décliné), le choix de Raphaël Glucksmann comporte un atout majeur : redonner des couleurs à ce parti abîmé par le quinquennat Hollande. La preuve par l’incarnation que la rupture a eu lieu avec l’ancien PS, en quelque sorte…

« Raphaël, il est grand, il est fort, il est beau », se félicite, sourire en coin, Olivier Faure, comme s’il espérait, au fond de lui, que ces qualités déteignent sur son parti. Le premier secrétaire se prend même à imaginer qu’avec l’essayiste pour étendard, le PS arrivera en tête de la gauche le 26 mai. Avec tout ce que cela comporte pour la suite de la recomposition politique.

Vendredi 15 mars au matin, Raphaël Glucksmann a annoncé, sur France Inter et dans Le Monde, son intention de prendre la tête d’une liste « polyphonique ». Des tout petits partis, comme Nouvelle Donne, le Parti radical de gauche, ou une partie de l’Union des démocrates et des écologistes, pourraient rejoindre le bloc central constitué par Place publique et le PS.

Un duo PS/Place publique ? Dans le parti de Claire Nouvian, on prend grand soin de ne pas présenter les choses de cette manière. On préfère dire : « On a lancé un appel, et on espère que le PS répondra à cet appel. » Pudique, le mail envoyé aux militants ne mentionne pas les autres partis qui pourraient rejoindre le mouvement – et surtout pas le parti dirigé pendant une décennie par François Hollande.

Reste que la tournure qu’est en train de prendre la campagne est loin de plaire à tout le monde. Au sein même de Place publique, qui regroupe « beaucoup de déçus de la gauche et de la politique », comme le souligne Jo Spiegel, l’annonce d’un mariage avec le PS a de quoi décontenancer.

Vendredi matin, l’économiste Thomas Porcher, l’un des trois fondateurs du mouvement, a brillé par son absence à la conférence de presse organisée à la Maison de l’Europe, à Paris, pour annoncer aux journalistes la candidature de Raphaël Glucksmann et de Claire Nouvian – qui devrait être, elle, en position non éligible. Contacté par Mediapart, Thomas Porcher n’a pas souhaité répondre à nos questions. Mais « l’économiste atterré » n’a jamais fait mystère que sa gauche à lui se trouvait davantage du côté de Jean-Luc Mélenchon, Cécile Duflot ou Benoît Hamon.

Sur la forme aussi, l’image donnée est, pour l’heure, compliquée à gérer. Loin des promesses de Place publique de faire de la politique autrement, l’alliance avec le PS apparaît, pour certains, comme un retour à la vieille politique politicienne. Barbara Romagnan, ancienne députée socialiste « frondeuse » qui s’était rapprochée du mouvement de Glucksmann et de Nouvian, juge ainsi la proposition de Place publique « intéressante ». « Mais ça fait quand même une liste de plus du côté de la gauche écolo. Et c’est difficile de se sortir d’une impression de tambouille en décalage avec l’ambition de clarté affichée », dit-elle.

D’autant qu’il faudra répartir sur la liste les candidats selon les tendances, les courants, les sous-courants… De la vraie tambouille, sauce socialiste. « On trouvera de la place pour tout le monde ! » veut rassurer Claire Nouvian, manifestement peu au fait de la culture de la maison.

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