Journal de bord des internes: «Les soignants n’ont pas signé pour mourir au front»

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Mediapart suit au quotidien plusieurs internes mobilisés. Interne en médecine du travail, Romain, 27 ans, accompagne les soignants face au Covid-19. Il explique les tensions entre intérêts collectif (soigner) et individuel (se protéger).

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Jour 19 : « Le médecin du travail est du côté de l’intérêt collectif, mais aussi du choix individuel »

Mardi 14 avril, Bretagne – Une thèse de philo ! La crise sanitaire du Covid-19 a fait mûrir dans la tête de Romain, 27 ans, un nouveau projet : l’étudiant planche sur une « thèse de philosophie sur la médecine du travail ».

L’interne en médecine du travail travaille actuellement dans un hôpital breton, où il accompagne le personnel soignant face au virus. Cette situation l’a poussé dans ses réflexions sur la tension entre l’« intérêt général », celui de la population et l’« intérêt individuel », celui de la sécurité des salariés. Notamment en ces temps de crise où, au « au nom d’un intérêt supérieur », soigner les gens, « on expose le personnel soignant ».

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« Avant le confinement, je travaillais dans un service inter-entreprises, mais j’ai annulé tous mes rendez-vous pour rejoindre le CHU après le 17 mars. Dès que le confinement a été annoncé, les appels de soignants se sont multipliés. Une note d’information a rapidement été diffusée à l’ensemble du personnel pour lister les pathologies pour lesquelles les personnes pouvaient être à risque face au Covid. On a immédiatement ressenti une certaine panique dans les équipes, qui ont perçu la réalité du risque. Rapidement, on a créé une ligne téléphonique pour que les soignants puissent nous joindre, puis deux, et trois. On reçoit environ quarante appels par heure pour 7 000 agents au total. »

« Il y a trois types de consultation. Le premier, ce sont les agents vulnérables dont il faut prendre soin. Le deuxième, ce sont les agents qui présentent des symptômes du Covid. Et le troisième, ce sont les agents qui sont au contact de patients ou soignants atteints du Covid. »

« Dans l’hôpital, on détecte le personnel selon les symptômes. Au début, on disait : “On teste toute personne présentant des symptômes ORL associés à une fièvre.” Ensuite, cela a été un peu élargi à la “sensation de fièvre”. Encore plus tard, on a encore élargi à l’anosmie parce qu’on a vu qu’il y avait une perte d’odorat ou du goût chez certains porteurs du Covid. Nous sommes ici dans une situation encore peu délicate en terme de contamination, donc nous avons pu rester larges sur les critères de tests. On sent que c’est conditionné par les capacités matérielles du laboratoire de virologie de l’hôpital. Parce que, sinon, ce serait pertinent de dépister tous les soignants au contact de personnes pouvant être porteur du Covid. À ces personnes-là, on dit : “Vous surveillez vos symptômes.” On dépiste dix à quinze soignants par jour, pour un ou deux cas positifs. »

« La première semaine, il y a eu une politique de rationnement des masques. Les soignants qui avaient le droit de porter des masques étaient ceux au contact de patients Covid suspectés ou avérés. Mais, parfois, un patient était dépisté Covid après avoir été pris en charge par une ribambelle de soignants qui n’avaient pas eu de masques. Toutes ces personnes nous appelaient d’un coup, la situation était intenable, elle provoquait des conséquences psychologiques très fortes. L’hôpital a mis fin au rationnement du masque la semaine suivante, celle du 23 mars. Depuis, on distribue des masques de manière systématique, on en a encore. »

Des ambulances devant la gare de Saint-Brieuc, début avril, dans l'attente du transfert de patients depuis le Grand Est. © Damien MEYER / AFP Des ambulances devant la gare de Saint-Brieuc, début avril, dans l'attente du transfert de patients depuis le Grand Est. © Damien MEYER / AFP

« Une autre question très difficile est apparue ; celle du risque auquel les soignants peuvent exposer leur entourage. Aujourd’hui, j’étais par exemple au téléphone avec un soignant qui va reprendre le travail et qui vit avec quelqu’un atteint d’une maladie génétique. L’hôpital prend en charge le risque du personnel dans l’établissement, y compris en protégeant les plus vulnérables. Mais après, quel est le risque que le soignant contamine son entourage ? C’est parfois très dur pour certains. Il y a des agents qui ont décidé de se mettre à l’écart de leur propre famille pour les protéger. Et c’est un choix qui n’est pas anodin. »

« Je suis assez en colère contre l’héroïsation des soignants. Ils ne vont pas en guerre, et ils n’ont pas signé pour mourir au front. Ce n’est pas vrai. Ils travaillent dans des conditions difficiles, et je pense que nous pouvons les protéger. Des agents ont intériorisé une partie du risque qui repose sur eux. En général, ceux-là ont tendance à être en bonne santé, et se disent qu’ils travaillent en étant exposés davantage que d’habitude. »

« À partir du 17 mars, pendant les deux premières semaines, nous avons fait du tri, on a dit : “Toi, tu peux aller travailler, pas toi.” La question du consentement n’était à mon sens pas assez présente ; la volonté de la personne n’est pas toujours centrale. Cela m’est arrivé de recontacter des personnes à qui on avait donné un avis pour avoir leur ressenti. Certains étaient satisfaits d’avoir été confinés, mais d’autres, pourtant vulnérables, avaient trouvé cela brutal. On peut ressentir une forme d’anxiété à l’idée d’être exposé, mais dans la situation inverse aussi. Il faut prendre en compte les effets psychologiques chez certaines personnes à qui on dit de ne pas venir aider à l’hôpital, qui restent chez elles et qui peuvent se demander à quoi elles servent. »

« La question du consentement est importante. Cela rejoint aussi les perspectives de déconfinement. Si on se fie à une réflexion purement scientifique et médicale, il faudrait attendre qu’on l’on atteigne l’immunité collective pour déconfiner, mais c’est impensable. Cette réflexion médicale est utile, mais elle est médicale et peut être contestée. Notamment en prenant en compte la dimension sociale et collective du déconfinement. »

« On peut se défaire d’une logique purement médicale en redonnant, aussi, la place à la personne. C’est-à-dire en maintenant à l’échelle individuelle le pouvoir d’agir, d’avoir le degré de connaissance sur les risques, d’exprimer sa volonté, etc. Même si cette somme de volontés individuelles peut se confronter à des difficultés autres, comme le risque de contamination au sein de la population si tout le monde, selon sa propre volonté, décide de sortir d’un coup. »

« Le médecin du travail est des deux côtés : il est à la fois du côté de l’intérêt collectif, mais aussi du côté individuel puisqu’il fait des consultations. En tant que citoyen, je suis dans l’intérêt collectif. Mais dans mon métier, je m’attache aussi à la question sur le plan individuel. Je me suis heurté à cette difficulté-là : je protège les soignants et leur service, sur une échelle collective, mais mes règles déontologiques, philosophiques et morales font aussi primer le choix individuel. »

« C’est un sujet difficile. Au nom de la nécessité de prodiguer des soins, aujourd’hui, ce qui est un intérêt supérieur au collectif professionnel, un intérêt général, on va laisser exposer des soignants au Covid. L’intérêt collectif limite la volonté individuelle dans les deux sens : celui des soignants vulnérables qui voulaient travailler, ou celui des soignants en bonne santé qui ne le veulent pas. »

 

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Modification : les médecins du travail reçoivent « quarante appels par heure » et non « par jour » comme indiqué dans une première version de l’article.