France Reportage

Un an après l’assassinat de Samuel Paty, des profs témoignent de leur enseignement

Encore bouleversés par l’assassinat du professeur d’histoire-géographie, les enseignants d’une ville moyenne de la région Occitanie, Alès, confient leurs craintes, leurs relations complexes avec des élèves biberonnés aux « fake news » et leurs espoirs. Leur colère aussi, à l’encontre d’un système éducatif qu’ils jugent inerte.

Prisca Borrel

15 octobre 2021 à 09h49

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Alès (Gard).– « Samuel Paty, c’est moi. Enfin, ça aurait pu être moi… C’est la première chose que je me suis dite », se souvient un enseignant* d’histoire-géographie du lycée Jean-Baptiste-Dumas. Pour mémoire, le 16 octobre 2020, Samuel Paty a été victime d’un acte terroriste en pleine rue dans la ville de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), après avoir montré les caricatures de Mahomet à ses élèves. Un drame à jamais gravé dans la mémoire de l’Alésien. « J’ai appris la nouvelle en rentrant du bahut après une heure de route… Ça m’a complètement abattu. Et j’ai pleuré. »

Si elle a atteint l’ensemble de la population française, l’onde de choc a touché le corps enseignant avec une violence inouïe. « Sidéré », « choqué », « l’horreur », « touché dans ma dignité d’homme libre »… Dans la bouche des enseignants rencontrés en ce début du mois d’octobre, les mots manquent.

Au fil des discussions, ils évoquent tour à tour le piège des fake news et des réseaux sociaux, l’abondance des discours radicaux à la télé, l’inertie d’un système éducatif exsangue ou encore les difficultés à débattre dans les salles de classe… De but en blanc, certains se disent aussi très perturbés par le spectre de l’intégrisme. Depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, une petite voix intérieure semblait les préparer au pire. « En 2015, je m’étais fait cette réflexion : un jour, un prof d’histoire va se faire dessouder », raconte l’enseignant du lycée Dumas.

Il y a quelques années, j’aurais tout de suite réagi

Un professeur d’histoire-géo du lycée Dumas

S’il a mis un certain temps à se l’avouer, depuis le drame, le professeur n’a plus tout à fait les mêmes réflexes. À l’occasion d’un exposé sur le procès des attentats du 13 novembre 2015, alors qu’un élève le pousse dans ses retranchements, il se fige. « C’était lors d’un cours d’éducation morale et civique [EMC – ndlr], le mois dernier. Nous étions en train de discuter du Bataclan et des gens qui prenaient un verre en terrasse ce soir-là. Je voulais parler du fait que Salah Abdeslam visait “les mécréants” et une élève me dit : “Oui mais monsieur, les gens allaient à un concert, et chez nous, les musulmans, la musique, c’est pas tellement autorisé.” Je n’ai rien répondu, j’ai été pris de court. J’ai voulu me laisser le temps de la réflexion. Je pense qu’il y a quelques années, j’aurais tout de suite réagi », analyse l’enseignant, qui n’a cependant relevé aucune agressivité dans le propos de l’adolescente. Il a préféré temporiser. « Et puis, je me suis demandé quels étaient les canaux d’information auxquels ils avaient accès chez eux… »

Situés à 700 kilomètres l’une de l’autre, Alès n’a pas grand-chose à voir avec Conflans-Sainte-Honorine, si ce n’est sa taille (environ 40 000 habitants) et sa qualité de petite ville au quotidien plutôt tranquille. Bordée de friches industrielles et commerciales, cette ancienne cité minière du Gard est cependant plus pauvre. Dans certains quartiers, « la misère sociale et culturelle » est telle que Laurent Machetto préfère s’en tenir à l’essentiel. Ce professeur d’histoire-géographie du collège Daudet, un établissement passé entre les mailles de l’éducation prioritaire mais situé à deux pas du quartier populaire des Cévennes, est plutôt cash : « Pour moi, la religion, c’est de l’escroquerie, et je le leur dis. Je leur dis aussi que les “livres saints”, c’est de la propagande. »

Des propos qu’il assume volontiers pour faire face à toute tentative d’immixtion du religieux dans sa salle de classe. « Je le vois parfois le vendredi où plusieurs élèves sont absents. Il peut m’en manquer la moitié le jour de l’Aïd », regrette ce fils d’une longue lignée de communistes, plutôt très respecté malgré son appétence revendiquée pour la provocation. « Depuis Paty, certains collègues me disent que je vais trop loin. »

Des élèves et enseignants se rassemblent au lycée Aragon de Muret, le 2 novembre 2020, en hommage à Samuel Paty. © Photo Lionel Bonaventure / AFP

Cette présence du religieux, une autre professeure d’histoire* du collège Daudet l’a connue puissance dix lorsqu’elle enseignait dans les territoires d’outre-mer. « Là-bas, les élèves venaient nous voir avec une Bible à la fin des cours. C’était souvent des élèves adventistes ou néobaptistes. Nous avions des ateliers de sciences politiques le samedi matin, mais comme c’était sabbat, ils ne venaient pas. À la sortie de l’école, ils allaient directement au temple ; tout leur système de pensée était construit autour de ça. Et je passais mon temps à leur demander de mettre leur croix [sous] leur tee-shirt… Mais ils comprenaient », se souvient l’enseignante qui, désormais, ne peut s’empêcher de penser qu’à la moindre remarque, « tout peut basculer ».

Je suis athée et je leur dis que pour moi l’enfer, c’est peut-être le paradis

Un professeur de mathématiques

Dans son salon aux allures de riad comme dans sa classe, un professeur de mathématiques du lycée Jean-Baptiste-Dumas (dit « JBD »), situé en plein cœur du quartier prioritaire Près-Saint-Jean-Cévennes, ne cache pas son faible pour les digressions en tout genre. Devant un café fumant, il le confirme : « Tant que c’est dans le respect de l’autre ! » Au détour d’une équation et quand le cœur lui en dit, le scientifique évoque volontiers le sujet de la liberté d’expression ou des religions. « Il n’y a jamais eu d’agressivité entre nous, et pourtant je les provoque, je les titille. Je suis athée et je leur dis que pour moi l’enfer, c’est peut-être le paradis. Parce que si c’est pour finir avec les “barbus” de toutes les religions… » Sourire.

Convaincu que les chiffres mènent à tout, il profite de la moindre passerelle. « Nous raisonnons souvent avec des préjugés. Et notre façon de raisonner en mathématiques est comparable avec notre façon de raisonner dans la vie. J’essaie aussi de leur faire comprendre ça », souligne l’enseignant qui, depuis « Paty », se fait néanmoins sermonner par sa fille. « Attention à ce que tu dis à tes élèves, ça aurait pu être toi. »

Dans la maison de Gilles Roumieux, professeur d’histoire au collège Jean-Racine qui draine les petits Alésiens du centre-ville et les copains des villages alentour, quelque chose se prépare. Pile un an après l’assassinat de Samuel Paty, son salon déborde de centaines de brochures et de milliers de petits « papillons » – sortes de mini-tracts tirés de l’histoire de la Résistance – à l’effigie de l’enseignant de Conflans-Sainte-Honorine. Au verso, des mots d’adolescents s’interrogent sur la barbarie, sur leurs relations aux enseignants et sur la liberté…

« Après sa mort, c’était le black-out. Il y a eu quelques soutiens oraux, mais rien de plus… Un peu comme une catharsis, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose, il fallait tirer la parole des élèves », confie l’enseignant, qui s’est donné pour ambition d’amener ses élèves de 3e à réfléchir sur le rôle de l’école, de compiler leurs réactions et de porter leurs mots au sommet… C’est désormais chose faite, la brochure « Touche pas à mon professeur » ayant été distribuée aux 577 députés de l’Assemblée nationale et au ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer en personne, qui n’a pas jugé bon de leur adresser un message en retour.

Pourtant, un an après l’attentat, la machine à hommage se met en branle. Le 8 octobre, Gilles Roumieux était invité à Blois pour recevoir le prix de l’initiative laïque lors des Rendez-vous de l’histoire. Le 12 octobre, il était convié à l’Assemblée nationale avec ses anciens élèves de 3e. Une récupération à peine voilée, après des mois de solitude à courir seul les communes et les institutions pour porter son idée à bout de bras. « Pour le déplacement à Paris, j’ai dû avancer les billets de train de tous mes élèves avec ma propre carte bancaire. C’était quand même 2 500 euros… Dans ce projet, je me suis débrouillé tout seul, je n’ai jamais eu le soutien de ma hiérarchie, mise à part ma principale. Certains collègues vont réussir à avoir quatre heures supplémentaires pour un travail organisé un mercredi après-midi… Moi, je n’ai eu aucun dédommagement ni aucun mot de la rectrice pour complimenter les enfants », regrette l’homme. Un silence symptomatique de l’inertie et du double discours de l’institution.

Pour l’ensemble du corps enseignant, la façon dont s’est déroulé l’hommage à Samuel Paty après les vacances d’automne 2020 en témoigne. En grossissant légèrement le trait, ils se sont retrouvés à devoir parler religion, meurtre et laïcité, à chaud et sans filet.

« J’ai été surpris qu’on nous demande de réagir aussi vite, raconte le professeur de mathématiques du lycée Dumas. Quelques jeunes filles d’origine maghrébine ont eu peur de prendre la parole. Ce sont des copains qui se sont lancés pour elles. Ils nous ont dit qu’on s’en prenait toujours à l’islam et que c’était stigmatisant. C’est comme si ces filles ne se sentaient pas légitimes pour parler. Comme si en exprimant leur volonté de ne pas être stigmatisées, on les suspecterait de vouloir aller dans le sens du tueur. » Une réaction particulièrement bien sentie dans le contexte suspicieux de « l’après Paty ». Car ce que les jeunes filles ignoraient alors, c’est que la moindre de leur réaction était scrutée à la loupe. « On nous a demandé de faire remonter les réactions des élèves pendant le débat, lors de l’hommage. Si un élève avait une réaction vive, il fallait faire remonter l’info. Ça nous a choqués. C’était dans quel but ? On ne sait pas… »

Il n’y a eu aucun retour. Un froid sibérien

Une professeur du collège Daudet après l’hommage à Paty en 2020

Tous ces thèmes dilués dans les cours d’éducation civique, la professeure d’histoire du collège Daudet les connaît sur le bout des doigts. Accompagnée d’une collègue devant une classe habituellement acquise à sa cause, elle était persuadée de pouvoir aborder ces sujets sans problème trois semaines après l’attentat. Mais sans que nul ne sache pourquoi, ce jour-là, le lien s’est rompu. « J’ai essayé d’en parler, j’ai fait mon cours sur la laïcité, j’ai essayé de faire mon maximum… mais rien. Il n’y a eu aucun retour. Un froid sibérien. Je ne m’y attendais pas. » Seule réaction du groupe, quelques mains se sont levées pour demander « pourquoi ».

« Ils m’ont demandé pourquoi on en parlait, comme si c’était un non-événement… Ils avaient l’impression qu’on accordait beaucoup d’importance à un prof, mais que lorsque c’étaient des personnes de couleur ou d’origines diverses, on n’en parlait pas. » Comme si les blessures du racisme et de la stigmatisation devaient trouver un peu de réconfort dans cette indifférence feinte.

Mais une fois passé ce « grand moment de solitude », l’enseignante se rend à l’évidence : « De manière générale, ils ont du mal à prendre conscience de la gravité des choses. » D’après elle, les adolescents en viennent souvent à relativiser une insulte à un prof ou l’impact d’une bagarre… « Ces derniers temps, il est devenu très difficile de débattre, mais aussi de faire comprendre aux élèves que la liberté d’expression est conditionnée à des devoirs, ou qu’il y a des limites, notamment parce que cette question est médiatiquement très mal gérée. Par exemple, pour nos élèves, Éric Zemmour est déjà président et ils le craignent. Ils m’ont demandé : “Est-ce que c’est vrai, madame, qu’on va devoir changer de prénom ?” », raconte-t-elle, en référence à la volonté du polémiste d’extrême droite de rendre obligatoire l’attribution de prénoms uniquement français à la naissance.

Après une année de recul, le professeur de mathématique de « JBD » le constate : « L’institution a failli. L’hommage national de Macron était très bien, mais la réaction de Blanquer et de l’Éducation nationale n’étaient pas à la hauteur de la situation. Il y a encore beaucoup de travail. » Un avis partagé par son confrère Laurent Machetto, qui n’hésite pas à parler « d’hypocrisie ». « Paty n’a pas été protégé. Quand on dit certaines choses à la hiérarchie, elle botte en touche. C’est la politique du “pas de vagues”. On ne touche jamais au fond du problème », poursuit l’enseignant d’histoire. Un traitement de surface en somme, agrémenté de quelques faux-semblants.

Des élèves écoutent leur professeure lire une lettre de Jean Jaurès pour rendre hommage à Samuel Paty, à Armentières, le 2 novembre 2020. © Photo Sylvain Lefevre / Hans Lucas via AFP

« C’est de la mémoire vive. Tout s’écrase et on oublie le reste… On nous a incités à faire des ateliers, certains profs s’en sont saisis, mais il n’y a pas eu d’action globale, ajoute l’enseignant d’histoire du lycée JBD. C’est comme ces annonces de rentrée sur la laïcité. Moi, je ne vois rien de concret, juste de l’affichage. » Une inertie qui peut virer au malaise « quand on arrive dans des situations extrêmes. C’est là que l’on se rend compte qu’on est le dos au mur. Un peu comme dans l’armée », argue un professeur de français du collège Daudet.

Malgré un soutien unanime à Samuel Paty, dans les faits, rares sont les enseignants qui projettent les caricatures de Mahomet dans leurs cours. « Ce que Paty évoque, je l’évoque, mais je n’utilise pas les caricatures parce que cela serait trop difficile à comprendre », argumente Laurent Machetto, à Daudet, qui regrette que ses élèves soient parfois en proie à un véritable « bourrage de crâne [religieux – ndlr] sur les réseaux sociaux ».

Car plus qu’un simple battage, la Toile a joué un rôle à part entière dans le drame qui s’est noué à Conflans-Sainte-Honorine. En plus d’être pointé du doigt pour avoir montré les caricatures, Samuel Paty a été la cible de rumeurs nauséabondes. Dans l’une de ces vidéos, un parent d’élève l’accuse d’avoir diffusé des images pédopornographiques. La professeure d’histoire-géographie de Daudet s’inquiète : « Certains élèves sont proches de groupes communautaristes ou baignent dans la violence, c’est très clair. L’an dernier, peu de temps après l’attentat, je sais qu’une poignée d’entre eux avaient regardé des photos de combats ou des vidéos djihadistes. Mais je ne sais pas si cela circulait sur leurs réseaux ou s’ils allaient sur des sites spécialisés. » 

Un travail indispensable sur l’usage des réseaux sociaux

De manière générale, en cas de conflit avec un enseignant, le Web fait de plus en plus souvent office de base arrière. Sorte de bulle de liberté où la vengeance, la moquerie et les mauvaises blagues vont bon train, sans trop de risque. « Au printemps dernier, à Alès, un enseignant a été la cible de fausses rumeurs sur son orientation sexuelle, alors qu’il est marié à une femme », explique la professeure d’histoire de Daudet. Un autre aurait subi de graves accusations sur son comportement vis-à-vis de collégiennes. Des allégations qui dépassent rarement le stade du ragot, mais circulent dans les smartphones et les cours d’école avec davantage de vigueur depuis la fin du tout premier confinement. Et en la matière, certains enseignants regrettent que l’Éducation nationale n’ait pas tiré toutes les conséquences de l’assassinat de Samuel Paty.

À l’image de Gilles Roumieux, du collège Racine, qui recevait un message menaçant sur Facebook trois mois après le drame. « C’était au moment où je commençais à parler de notre projet de brochure dans le journal Midi libre. Le message disait : “Si vous continuez…” et il était suivi d’une image de couteau. Nous avons signalé cela à la hiérarchie mais je n’ai eu aucun retour. » Pas de quoi le perturber cependant, Gilles Roumieux n’en est plus à un paradoxe près.

Un an après Paty, le bilan dressé par le corps enseignant est consternant. Mais au-delà des critiques, les profs bouillonnent d’idées : moins de verticalité, plus de projets, un travail plus poussé sur les canaux d’informations des élèves, sur les fake news ou le décryptage des sujets qui monopolisent les temps d’antenne… Autant de questions connexes qui font partie du problème selon les enseignants, qui réclament plus de moyens et que ce travail soit absorbé de manière plus claire dans leurs plannings. Depuis son collège coincé dans l’un des angles morts de l’éducation prioritaire, Laurent Machetto fulmine : « On fonctionne avec des miettes. Et depuis la mort de Paty, rien n’a changé. »

Prisca Borrel


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