Blanquer, l’école à la renverse

Collèges et lycées: Blanquer pas vacciné contre les suppressions de postes

Les établissements scolaires prennent connaissance, depuis deux semaines, des moyens dont ils disposeront pour la rentrée 2021. Malgré le Covid, les dotations sont au plus bas pour les collèges et lycées, annonçant une rentrée très dégradée.

Juliette Loiseau

16 février 2021 à 18h47

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L’ombre planait depuis septembre, lorsque le « budget 2021 » de l’Éducation nationale a été rendu public, avec la suppression de 1 883 postes dans le secondaire. Mais depuis deux semaines, collèges et lycées reçoivent ce qu’on appelle leur « dotation horaire globale », soit le nombre d’heures d’enseignement dont disposera chaque discipline. Et là, « tous les établissements connaissent une forte diminution des moyens, que ce soit des suppressions de postes, une hausse des effectifs en classe ou une baisse de l’offre doptions et spécialités », indique Sophie Vénétitay, secrétaire générale adjointe du syndicat Snes-FSU (premier syndicat dans le secondaire).

« Ce qui est assez frappant, c’est que tous les types d’établissement sont concernés, ceux de zone rurale comme urbaine, ainsi que l’éducation prioritaire, jusque-là épargnée. »

Le ministre de l'éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, visite le lycée de Nort-sur-Erdre (Loire-Atlantique), le 15 février 2021. © Baptiste Roman / Hans Lucas via AFP

Pourtant, en 2021, le budget de l’Éducation nationale sera le plus élevé de l’État, avec 55,1 milliards d’euros, dont 53,6 milliards dédiés à l’éducation, en hausse de 1,6 milliard par rapport à 2020. Si le solde d’emplois reste stable, c’est parce que 2 039 postes doivent être créés dans le premier degré, la priorité de Jean-Michel Blanquer. « Le ministre n’a jamais caché que le second degré n’était pas sa priorité et qu’il allait supprimer des moyens, mais ça n’avait jamais atteint une telle ampleur », pointe Sophie Vénétitay, du Snes.  

Depuis plusieurs années, l’enseignement secondaire perd des postes, dont environ 5 000 emplois supprimés dans les collèges et lycées depuis la rentrée 2018, malgré 30 000 élèves en plus chaque année. Concrètement, avec cette baisse de la « dotation horaire globale », ce sont 53 postes en moins dans les collèges et lycées de la Manche, 35 dans l’Aveyron, 54 dans le Puy-de-Dôme, 60 sur l’académie d’Aix-Marseille…

« Les heures d’enseignement représentent des postes mais aussi les modalités d’accompagnement des élèves, traduit Nicolas Anoto, délégué national collèges-lycées du syndicat SE-Unsa. C’est impossible, avec 30 élèves, de faire des débats en éducation morale et civique, d’utiliser les laboratoires de sciences, d’avoir des petits groupes en langues… Ces heures sont donc supprimées faute de dotations supplémentaires. » Des classes ferment, d’autres sont en sureffectif. Ce sont des options et des spécialités qui sont supprimées, des travaux pratiques qui n’auront plus lieu, des heures d’accompagnement d’élèves en difficulté qui ne pourront être assurées.

Dans l’éducation prioritaire, les collèges et lycées de REP et REP+ perdent des moyens et devront gérer des classes de plus de 28 élèves, là où elles devraient être limitées en principe à 24 ou 25 élèves.

Pourtant, l’Éducation nationale se défend de toute coupe budgétaire : les postes supprimés seront compensés par des heures supplémentaires, l’équivalent de 1 000 postes selon le ministère. Les professeurs ont d’ailleurs, depuis 2019, l’obligation d’en accepter deux par semaine, portant à 20 heures le temps devant les élèves – auxquelles s’ajoute évidemment la préparation des cours.

« Les heures supplémentaires ne se répartissent pas sur tous les personnels », indique cependant Nicolas Anoto du SE-Unsa. Surtout, « elles ne sont jamais toutes pourvues dans les établissements ».  

D’après un rapport du sénateur LR Jacques Grosperrin (sur l’enseignement scolaire dans le cadre du projet de loi de finances pour 2021), « 12,3 millions d’euros de crédits pour les heures supplémentaires n’ont pas été consommés en 2019 ».  

Il établit également que ces heures en plus reposent sur « la moitié à peine des enseignants de la discipline concernée », et qu’il n’est pas rare de « demander à une personne d’effectuer trois, voire quatre [heures supplémentaires par semaine] ».

Pour Sophie Vénétitay, du Snes-FSU, ces heures supplémentaires ne sont qu’un « tour de passe-passe » qui ne permet pas de remplacer tous les emplois. « Tous les enseignants n’ont pas envie de faire d’heures supplémentaires et l’Éducation nationale refuse de plus en plus de temps partiels à cause du manque d’heures, réagit aussi Laurent Frajerman, professeur agrégé d’histoire au lycée Lamartine (à Paris) et chercheur au Centre d’histoire sociale de Paris. On est en train de créer de la souffrance du côté des professeurs mais aussi des personnels de direction. Ce sont eux qui doivent faire accepter les heures supplémentaires, et cela crée des tensions dans les établissements. »

L’incompréhension est d’autant plus grande qu’à la fin janvier, l’Éducation nationale a annoncé avoir économisé 200 millions d’euros sur son budget 2020, l’équivalent de 4 200 postes d’enseignants. Pour le chercheur, il y a une véritable tendance à la réduction des dotations dans le second degré, qui « n’est pas que du fait de Jean-Michel Blanquer ».

« Les gouvernements cherchent tous à baisser la dépense publique et donc à diminuer les effectifs. Sauf que l’enseignement primaire en France est très mal classé au niveau international et a longtemps été moins doté que le secondaire. L’État a donc cherché à diminuer cet écart. En 1980, la France dépensait 80 % de plus pour les collèges-lycées, contre 51 % aujourd’hui. Mais plutôt que d’augmenter les dotations du premier degré, la France a choisi de couper dans celles du second, qui en paie le prix. »

Ainsi, alors que les inscriptions en collège et lycée augmentent, tout comme le nombre d’élèves par classe, en primaire, c’est l’inverse depuis quelques années. Dans le second degré, c’est le lycée qui coûte le plus cher, notamment les différentes options et spécialités, parce qu’elles nécessitent un travail en petits groupes et du matériel, comme la physique ou les langues. Alors quand il faut répartir les heures d’enseignement, ce sont d’abord elles qui disparaissent. « Il n’y a pas de réelles priorités pour le système d’enseignement », à part des motivations budgétaires, conclut Laurent Frajerman

Par ailleurs, du côté des personnels de « vie scolaire », il n’y aura pas de créations de postes, malgré l’augmentation du nombre d’élèves, la surcharge de travail due aux protocoles sanitaires et les effets du confinement. « En trois ans, il n’y a eu aucune création de postes de conseiller principal d’éducation (CPE) ou de psychologue de l’Éducation nationale, confirme la porte-parole du Snes-FSU. Pourtant, de nombreux établissements demandent des effectifs en plus car il y a, surtout en ce moment, un réel besoin d’écoute et d’accompagnement des élèves. » Et pas question d’heures supplémentaires pour les personnels éducatifs non enseignants.

Des postes en moins, des élèves en plus, et l’impossibilité de dédoubler des classes : pour les syndicats, l’équation est d’autant plus ahurissante que la crise sanitaire pèse. « Dans des pays comme l’Italie, il y a eu des embauches massives de personnels éducatifs pour gérer les petits groupes, mais la France, elle, fait l’inverse », réagit Nicolas Anoto (SE-Unsa). « Le quotidien est compliqué pour les élèves mais Blanquer n’en prend pas la mesure et maintient une rentrée dans des conditions déplorables, insiste Sophie Vénétitay (Snes-FSU). Il y a une obsession de l’économie à tout prix. Je ne sais pas comment on va faire pour mettre en place des dispositifs pour travailler avec les élèves en difficulté… »

Les syndicats demandent donc un gel des suppressions de postes, le temps de trouver où dégager des moyens pour une rentrée dans de meilleures conditions en septembre. Déjà, des parents d’élèves se mobilisent au côté des équipes pour dénoncer « la casse » de l’enseignement secondaire.

Juliette Loiseau


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