Au programme (7). Le retour de la police de proximité

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Benoît Hamon, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon veulent restaurer la police de proximité et lutter contre les contrôles au faciès. Sur cette question des relations entre police et population, c’est en revanche le néant complet à droite et à l’extrême droite.
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Déjà considérablement renforcées durant le quinquennat de François Hollande, les forces de de police et de gendarmerie devraient continuer à recruter, quelle que soit l’issue de l’élection présidentielle de 2017. Sept des onze candidats veulent en effet augmenter leurs effectifs.

C’est à l’extrême droite qu’on vise le plus large : 30 000 recrutements pour Nicolas Dupont-Aignan (en y incluant personnels administratifs et douaniers), la moitié pour Marine Le Pen. Emmanuel Macron propose, lui, 10 000 embauches, Benoît Hamon 5 000, de même que François Fillon, et Jean-Luc Mélenchon environ 3 000, pour revenir aux effectifs de 2007. Après avoir d’abord estimé, lors de la primaire des Républicains, que « la France n’a pas besoin de plus de policiers, de plus de gendarmes ou de plus de lois », Fillon a changé d’avis. Il veut désormais créer 5 000 emplois supplémentaires, auxquels s’ajouteraient 5 000 postes par redéploiement des personnels administratifs.

Sachant que la question risquait de donner lieu à des batailles de chiffres lors de la campagne présidentielle, le gouvernement socialiste a demandé en novembre 2016 à l’Inspection générale des finances (IGF) d’établir un constat « sur l’évolution des effectifs de la police et de la gendarmerie nationale ». Selon ce rapport, quelque 8 200 emplois temps plein (ETP) auront effectivement été créés dans la police et la gendarmerie entre 2013 et fin 2017, dont 5 800 en 2017. Ces recrutements n’ont pas encore permis à la police et la gendarmerie de revenir au niveau de 2007, avant les 10 316 suppressions de postes opérées par l’ancien président Nicolas Sarkozy. Et ils ont surtout servi à renforcer les services spécialisés antiterroristes, plutôt que la police en tenue à laquelle les Français ont affaire au quotidien.

Fin 2017, la France devrait compter quelque 247 200 policiers et gendarmes (effectifs constatés en fin d’année). Ils étaient 248 800 en 2007, avant les suppressions de postes de la droite, et 237 600 en 2013, au début du quinquennat de François Hollande. Les crédits d’investissement et de fonctionnement dédiés à la police et à la gendarmerie ont, quant à eux, connu une hausse continue depuis 2013, passant de 936 millions à 1,1 milliard en 2017.

Ces chiffres posés, la nécessité de continuer à recruter des policiers et gendarmes fait donc consensus parmi les candidats, mais pour quoi faire ? Vite effacée par la lutte antiterroriste et anti-migrants lors du quinquennat de François Hollande, la question des relations entre police et population revient en force dans le programme de Benoît Hamon, de Jean-Luc Mélenchon et d’Emmanuel Macron. Elle est en revanche totalement absente des programmes de Marine Le Pen et de François Fillon.

À part la volonté d’instaurer « une tolérance zéro » pour « les délits du quotidien » et de déléguer plus de pouvoirs aux polices municipales, qui pourraient effectuer des contrôles d’identité, le candidat LR n’a rien ou presque à dire sur le service public de la police. Même constat du côté du FN, qui s’en tient à un succinct « rétablir la sécurité en veillant à la protection des libertés individuelles ». « Pour eux, la police n’est pas le problème. C’est la justice, le problème, remarque Sébastian Roché, enseignant à l’Institut d’études politiques de Grenoble. Comme c'est la thématique préférée de leur électorat, on pourrait pourtant imaginer qu’ils ont autre chose à dire que : “Je soutiens la police”, ce qui n’est pas un programme. » Le sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherches au CNRS, relève une même « forte idéologisation » chez ces deux candidats, avec des boucs émissaires différents : l’« étranger musulman » chez Le Pen et « la figure du mauvais pauvre » du côté de Fillon, chez qui le chercheur décèle un « racisme de classe »

La campagne 2017 marque le grand retour de la police de proximité, tabou absolu lors des présidentielles de 2007 et 2012. Quinze ans après sa suppression par Nicolas Sarkozy, elle figure au programme de Hamon, de Mélenchon, de Macron – qui l’a pudiquement rebaptisée « police de sécurité quotidienne » – et de… Jacques Cheminade. Chacun a pu mesurer les dommages de cette disparition, notamment à l’occasion de l’agression, à Aulnay-sous-Bois, de Théo, le 2 février dernier, par des policiers de la brigade spécialisé de terrain (BST), une de ces unités musclées chargées de rétablir l’ordre en banlieue. La fin de l’expérience, limitée dans le temps – de 1998 à 2002 –, de la « pol’ prox » a marqué dans les quartiers populaires le retour à une police de projection au service de l’État, plutôt que des citoyens.

« Il ne s’agit pas de ressusciter, 20 ans plus tard, la police de proximité créée par Jean-Pierre Chevènement, a précisé Emmanuel Macron sur Facebook, deux jours après l’affaire Théo. Le contexte a changé et la délinquance s’est transformée. Toutefois, l’inspiration est la même. Il s’agit de déployer une police mieux ancrée dans les territoires dont elle a la charge. Une police qui connaît la population est plus à même de résoudre les problèmes locaux. » Sans entrer dans l’organisation matérielle de cette « police de sécurité quotidienne », le candidat compte sur le développement de « partenariats locaux innovants entre policiers et habitants », avec des outils pour « recueillir l’avis de la population », sur « la déconcentration des responsabilités », ainsi que sur « la formation continue des policiers en matière d’autorité, de dialogue culturel, de respect d’autrui, de gestion des situations de conflit et de déontologie ».

Et la possibilité pour les policiers de punir immédiatement les « incivilités » par des amendes immédiates. Le chercheur au CNRS Sébastian Roché voit dans ce programme « une liste affligeante de revendications catégorielles écrite par des policiers pour des policiers : c’est leur rêve de pouvoir constater le problème, l’élucider et le sanctionner eux-mêmes ».

Benoît Hamon en est lui aussi persuadé : « Si Théo avait connu les policiers de son quartier et si les policiers avaient connu Théo, il n’y aurait pas eu d’affaire Théo et il n’y aurait pas d’autres affaires Théo. » Il souligne que la police ne peut se résumer « à la mobilisation de la force, au flagrant délit, à l’interpellation », ni à une relation entre « les cowboys et les Indiens ». C’est lui qui se montre le plus précis sur le rôle de cette police de proximité.

Le candidat socialiste veut privilégier « les patrouilles pédestres ou portées avec un objectif de prise de contact des habitants au quotidien », afin de mettre fin au « cercle vicieux : distance, méfiance, discriminations et violence ». Ces patrouilles se feraient en tenue, à la différence des brigades anticriminalité (BAC) actuelles, car « les gardiens de la paix doivent être visibles aussi en temps de paix ». Cette police aura aussi une finalité de renseignement, en étant « l’œil de toutes les autres polices ». Pour fidéliser les agents travaillant dans les zones de sécurité prioritaires (ZSP), il propose de leur accorder une prime, « comme on rémunère mieux les enseignants en REP Plus », a-t-il précisé dans Les Inrocks.

Comment rétablir cette présence alors que les policiers français sont déjà très sollicités dans le cadre de l’état d’urgence ? Benoît Hamon envisage un « redéploiement », en soulignant que « certains commissariats, dans des zones moins tendues que d’autres, bénéficient d’effectifs très importants ». « Hamon ne pose pas du tout la question de la gouvernance : à qui la police rendrait-elle des comptes ? À quel endroit et comment les citoyens pourraient-ils lui réclamer ce qu’ils veulent ? », regrette Sébastian Roché, auteur de De la police en démocratie (Grasset, 2016).

Quant à Mélenchon, à l’instar de Philippe Poutou du NPA, il veut démanteler les brigades anticriminalité et dénonce « la police-shérif ». « Fidélisés sur un territoire à taille humaine », les policiers de proximité seraient chargés du « traitement quotidien des petits délits ». Le candidat propose de rouvrir des écoles de police pour allonger la formation des futur gardiens de la paix (deux années, comme en Allemagne, au lieu d’une en France).

Tout comme Philippe Poutou, il veut une police moins armée, en interdisant les pistolets à impulsion électrique, les lanceurs de balles de défense et grenades de désencerclement, « pour favoriser la désescalade des affrontements ». Mélenchon propose aussi de doubler l’Inspection générale de la police nationale (la « police des polices », composée uniquement de policiers) d’une « instance externe de contrôle des forces de police », qui associera « policiers, magistrats, services sociaux et éducatifs, enseignants-chercheurs et citoyens ».

Enfin, il s’inquiète de l’accueil dans les commissariats, du délai de traitement des plaintes et propose que la population puisse évaluer cette mission de service public par des questionnaires, en s’appuyant sur l’exemple de la Catalogne. En novembre 2016, lors de la présentation de son programme de sécurité, Jean-Luc Mélenchon avait signalé avec pertinence que la répartition des forces de l’ordre sur le territoire « ressemble de très près à la carte des zones riches et des zones pauvres », les dépôts de plainte étant « plus faciles » dans les zones riches et les contrôles d’identité « plus rapides » dans les pauvres. 

Le candidat des Insoumis est le seul à insister sur un point crucial pour réformer la police : la politique du chiffre et les primes aux résultats qu’il veut supprimer, notamment l’indemnité de responsabilité et de performance des commissaires (IRP), souvent pointée du doigt par les gardiens de la paix. « On demande l’arrêt de la “bâtonnite”, de la politique du chiffre. La police de proximité, c’est poser la question de la manière dont on évalue le travail de la police, a expliqué à l’AFP Élisa Martin, secrétaire nationale chargée de la sûreté au Parti de gauche et première adjointe au maire de Grenoble. Mais il faut aussi avoir l’adhésion des policiers pour qu’ils n’aient pas l’impression que cela soit de la sous-police. »

En échouant à modifier cette culture du chiffre instaurée par Nicolas Sarkozy, en continuant à cultiver la figure du flic guerrier et viril, le gouvernement socialiste a en effet perpétué une logique d’interpellation et de judiciarisation des conflits. C’est l’un des principaux défis qu’avait rencontrés, au tournant des années 2000, la police de proximité. Comment mesurer son efficacité ?

« La police ne sait pas vraiment ce qu’une action de prévention ou en résolution de problème a évité comme déviances ou délits », soulignait en 2003 le sociologue Frédéric Ocqueteau, dans un article qui est toujours d’actualité. Aucun des candidats ne précise non plus si cette restauration de la police de proximité s’accompagnera de la réouverture de locaux dans les quartiers populaires. En 1998, la réforme avait « nécessité d’importants moyens financiers pour ouvrir et équiper des centaines de nouveaux postes, bureaux et points de contacts de police », ainsi qu’un « important travail de formation initiale et continue », écrit le sociologue.

« Il n'y a pas forcéement besoin de recrutements massifs, nuance Laurent Mucchielli. C'est plus une question de mode d'organisation. Si on recrute des personnels administratifs pour tenir l'accueil, qu'on supprime les BAC et qu'on simplifie la procédure, on libère des fonctionnaires sur le terrain. La base de la police de proximité est d'affecter durablement des policiers à un quartier pour que les habitants les identifient positivement et puissent les aborder dans la rue.»

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