Civitas, une formation national-catholique isolée

Par Nicolas Lebourg

Les intégristes catholiques de Civitas, devenu un parti politique en 2016, tiennent leur université d’été à partir du jeudi 16 août, près de Poitiers. Que représente ce courant national-catholique, qui prend encore l’Espagne de Franco ou le Chili de Pinochet pour modèle ?

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Les intégristes catholiques de Civitas tiennent leur université d’été, dite « du pays réel », du 16 au 18 août près de Poitiers, dans la Vienne. Alors que la gestion des radicalités religieuses et politiques demeure toujours source de débats houleux, que représente ce courant national-catholique ?

  • Des liens complexes entre catholicismes et extrêmes droites

Le catholicisme n’est pas un facteur de polarisation politique à l’extrême droite. Les enquêtes d’opinion montrent que, lors des élections présidentielles, le vote lepéniste se situe autour de 13 % chez les catholiques pratiquants réguliers de 1988 à 2012. Lorsque Marine Le Pen atteint le second tour en 2017, elle n’en rassemble que 15 % au premier tour et 29 % au second – en deçà, donc, des scores généraux.

En revanche, chez les catholiques peu et non pratiquants, le taux a évolué de 16 à 20 % entre 1988 et 2012, et a atteint 46 % au second tour de 2017, dépassant ainsi constamment la moyenne nationale. À l’encontre des idées reçues, la socialisation religieuse peut donc aller à rebours de la politisation extrémiste. C’est la représentation identitaire du catholicisme, et non son vécu évangélique, qui sert de levier à la radicalisation idéologique.

Malgré la visibilité conquise dans les médias par Civitas lors des manifestations contre le mariage pour tous, le catholicisme dont il est ici question est celui d’une marge politique, culturelle, sociale et amplement externe à l’Église elle-même. L’université d’été de Civitas est d'ailleurs organisée avec la communauté des capucins de Morgon. Si les capucins sont des frères mendiants franciscains, ceux de Morgon forment un ordre de rite latin en délicatesse non seulement avec l’Église, mais aussi avec la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), trop moderniste à son goût. Civitas fut liée à la FSSPX avant que de bifurquer vers ces capucins.

La FSSPX a été fondée en Suisse en 1970 par monseigneur Marcel Lefebvre, d’où l’appellation plus connue de « lefebvristes ». Elle revendique aujourd’hui une implantation dans 72 pays, avec 40 prieurés en France. Considérant que l’Église a renié ses fondements avec le concile Vatican II et que la Révolution française serait d’inspiration maçonnique, la FSSPX est allé jusqu’à ordonner ses propres évêques en 1988, entraînant l’excommunication de Lefebvre par Jean-Paul II.

Les papes Benoît XVI puis François ont partiellement réintroduit la FSSPX dans le giron de Rome. François l’a fait à l’occasion du Jubilé de la Miséricorde (2016). Mais les capucins de Morgon sont allés jusqu’à refuser cet événement, entraînant leur quasi-rupture avec la FSSPX à l’hiver 2018. Cette césure avec les lefebvristes n’a guère été soutenue que par les groupements nationaux-catholiques, à l'instar des fidèles de Bernard Antony. Tête de file des intégristes au Front national (FN) durant deux décennies, ce dernier a été poussé à la scission avec ses ouailles afin de permettre l’ascension de Marine Le Pen, à laquelle il préférait Bruno Gollnisch.

Le Belge Alain Escada (au centre), le 29 janvier 2013 devant l’Assemblée nationale à Paris, lors d'une manifestation contre le mariage pour tous. © Reuters/Gonzalo Fuentes Le Belge Alain Escada (au centre), le 29 janvier 2013 devant l’Assemblée nationale à Paris, lors d'une manifestation contre le mariage pour tous. © Reuters/Gonzalo Fuentes

  • Une formation isolée au sein de la nébuleuse radicale

En 1977, la FSSPX se faisait connaître du grand public en occupant l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet à Paris. À partir de 1999, Saint-Nicolas-du-Chardonnet devient le centre des activités de Civitas, mené par le Belge Alain Escada. Ce dernier est passé par diverses formations d’extrême droite, cherchant souvent l’action unitaire dans la perspective du « compromis nationaliste » cher à Charles Maurras et Jean-Marie Le Pen. Ainsi, son groupe Belgique et Chrétienté avait manifesté avec les identitaires post-rexistes belges de Nation contre les « islamistes barbus poseurs de bombes », selon ses mots.

Dès l’origine, Civitas a aussi tenté de nouer des liens dans la nébuleuse radicale française, par exemple avec les jeunes identitaires parisiens. Si l’organisation a paru surgir du néant lors des manifs pour tous de 2013, elle avait en fait déjà réussi certains coups, constituant en partie les rangs des « catholiques en colère » manifestant en 2011 lors des protestations contre l'exposition de l’œuvre « Piss Christ » à Avignon, puis contre la pièce de théâtre « Sur le concept du visage du fils de Dieu » à Paris. Alain Escada dénonce alors devant les caméras de télévision la « christianophobie » qui régnerait en France, tout en répétant qu’il ne roule pour aucun parti politique.

Mais la rigidité culturelle et morale de Civitas, son comportement de contre-société cloisonnée contre le monde, se sont peu prêtés à ce que ces démarches aboutissent. L’organisation ne se sent que très peu d'affinités avec Marine Le Pen et encore moins avec Frigide Barjot, la pasionaria anti-mariage pour les personnes du même sexe, qu'elle a évitée le plus soigneusement possible en 2013. De même, la montée de l’argumentaire laïque au sein des extrêmes droites contribue à l’isolement du groupe.

Riposte laïque a ainsi tenu une conférence commune avec Civitas en 2016, avant de s’effarer que les nationaux-catholiques y aient paru beaucoup plus obsédés par « le complot juif » que par « l’invasion migratoire ». Cette année-là est marquante pour le mouvement. La FSSPX le tient à distance, lasse de son agitation. Le fisc lui réclame 55 000 euros. L’enquête sur les attentats ayant ensanglanté Bruxelles le 22 mars 2016 révèle qu’il était une cible étudiée par les djihadistes. Sa manifestation organisée à Paris contre les conceptions du pape François sur la famille ne rassemble que quelques dizaines de personnes. Comment rebondir ? Civitas va tenter la politique.

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Nicolas Lebourg est historien, spécialiste des radicalités politiques. Il a notamment publié Les Droites extrêmes (Seuil, 2015) avec Jean-Yves Camus et Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (Les Échappés, 2016). Il a fait partie des chercheurs mobilisés par Mediapart pour décortiquer les enjeux politiques autour du FN lors de la dernière campagne présidentielle. Il collabore régulièrement à Mediapart.