Répression du salafisme: pistes et impasses

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Le récent rapport sénatorial sur le terrorisme et la présentation par le premier ministre du nouveau plan de lutte contre le terrorisme ont remis sur le devant de la scène la question de la gestion du salafisme par les pouvoirs publics. Mais la complexité de ce phénomène de radicalisation religieuse n’est pas encore prise en compte à sa juste mesure.

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Et maintenant, faire du salafisme une secte. C’est ce que les sénateurs ont proposé : inscrire la mouvance sur la liste des dérives sectaires de la Miviludes, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, dans le cadre d’un récent rapport, intitulé « Menace terroriste : pour une République juste mais plus ferme ». Une option qui en rejoint d’autres, dans un inventaire à la Prévert qui témoigne de la difficulté de l’État et de la société à cerner les enjeux de la progression de ce courant radical, et dont la plus drastique est celle de l’interdiction.

Pour savoir si interdire le salafisme est une idée pertinente, il faut d’abord avoir à l’esprit la manière dont le salafisme est parvenu en France. Tout commence en février 1989, du côté de Kaboul et d’Alger. Le 5 du mois, le gouvernement algérien amorce l’ouverture du régime au pluralisme démocratique. Des militants islamistes lancent un parti : le Front islamique du salut (FIS). Pour eux, il est temps de passer du prosélytisme religieux à la militance politique : « La conversion de ce capital constitué dans la sphère religieuse et l’importation de conceptions religieuses dans la sphère politique sont au cœur des processus de fabrication du FIS », indiquent les politistes Myriam Aït-Aoudia et Alexandre Dézé.

C’est une tout autre démarche qui commence le 15 du mois, quand l’armée soviétique quitte l’Afghanistan. Soutenus par les États-Unis, certains combattants afghans ont adopté le salafisme de leurs soutiens saoudiens. Au sortir de la guerre, note Gilles Kepel, leur « référence exclusive et obsessionnelle au djihad se substitue à la prédication religieuse, à la mobilisation sociale ou au travail politique ». Ayant vaincu l’Union soviétique, ils rêvent de porter le djihad salafiste contre les autres régimes « impies ».

Les deux perspectives sont bien divergentes. Mais si le salafisme arrive en France, c’est, dans un premier temps, à cause de la répression du FIS. Spécialiste du djihadisme, Bilel Ainine a montré comment l’interdiction et la répression du parti en Algérie ont d’abord nourri les structures clandestines.

Les groupes djihadistes présentent l’engagement chez eux comme une autodéfense face aux violences du régime. Ensuite, la cohérence et l’intensité de la répression ont nui au recrutement massif et provoqué des luttes entre groupes armés cherchant à avoir « le leadership djihadiste ». L’État algérien favorise alors l’installation de mouvements politiques légaux, de tendance « frériste » (relevant des Frères musulmans), afin qu’ils puissent recevoir les afflux militants. Divers anciens du FIS se réfugient en France et entament leur prosélytisme, en même temps qu’ils tentent une « OPA idéologique » sur les quartiers populaires.

Le résultat est mitigé. C’est le second temps de l’implantation salafiste en France, à travers l’influence de l’Arabie saoudite, comme le souligne, entre autres, le sociologue Samir Amghar. Le salafisme en France se fait moins politique et bien plus orienté vers la volonté de « purifier » l’islam. Cette stratégie de soft power s’avère nettement plus efficace.

Ce que montre cette histoire, c’est que la répression ne suffit pas. Face à une vision du monde, et non simplement une organisation subversive souhaitant prendre le pouvoir, la proposition d’« interdire le salafisme » brandie par Manuel Valls après l’attentat de Trèbes, en avril dernier, se révèle inopérante. L’idée a été reprise par le polémiste Mohamed Sifaoui, auditionné par la commission sénatoriale. Après la parution du rapport, Marine Le Pen a surenchéri et déclaré qu’il fallait « criminaliser cette dérive qui vise à l’assassinat de la terre entière ».

La confusion est souvent de mise chez les politiques, notamment quand il s’agit de distinguer les diverses tendances du salafisme. Or amalgamer les quiétistes et les djihadistes est inefficace en termes de maintien de l’ordre, puisque cela aboutit à s’interdire de faire dévier les militants radicaux vers les voies d’expression pacifique de leur idéologie. En effet, quelle que soit la radicalité en jeu, on aboutit toujours à cette question d’une transaction entre une radicalisation de l’espace public et l’existence de marges radicalisées violentes.

À défaut de pouvoir interdire un courant, la proposition de fermer des mosquées salafistes, comme le réclame Marine Le Pen depuis 2015, non sans en profiter pour faire le buzz, souffre aussi d’un manque certain de connaissance de la complexité du djihadisme.

Personnage central de la filière des Buttes-Chaumont, formateur idéologique des frères Kouachi, le prédicateur salafiste Farid Benyettou (qui s’affirme aujourd’hui repenti) ne prêchait pas dans une mosquée. Spécialiste des islamismes, le chercheur Romain Sèze (auditionné par les sénateurs) met les faits en perspective : « Le salafisme peut bien sûr alimenter des attitudes et des comportements radicaux. Nombre d’individus impliqués dans des faits de terrorisme dans les années 2000 avaient fréquenté des groupes ou des mosquées salafies. Mais depuis 2015, le phénomène est beaucoup moins automatique. Les jeunes partis faire le djihad en Syrie et Irak avaient souvent une socialisation religieuse assez faible. »

Si la fermeture de toutes les mosquées salafistes n’est donc pas envisageable, celle des mosquées radicales a déjà lieu. Dans le cadre de l’État d’urgence, le Conseil constitutionnel a bien spécifié que l’équilibre juridique se trouvait dans ce cas par cas, entre « le droit d’expression collective des idées et des opinions et l’objectif de valeur constitutionnelle de sauvegarde de l’ordre public ».

Exemple avec la mosquées salafie et radicale de Lagny-sur-Marne, en décembre 2015, fermée par arrêté préfectoral. Ses soutiens saisissent le Conseil d’État, qui statue que « la liberté du culte a le caractère d’une liberté fondamentale » et qu’une telle décision est « susceptible de porter atteinte à cette liberté fondamentale ». Mais il ajoute que cette décision a été motivée par des notes de police « précises et circonstanciées » montrant que cette mosquée est un « lieu d’endoctrinement et de recrutement de combattants volontaires, dont plusieurs ont rejoint les rangs de Daech » et où se déroulent « des activités de prêche et d’enseignement en faveur d’un islamisme radical, prônant le rejet des valeurs de la République et de l’Occident, l’hostilité aux chrétiens et aux chiites et faisant l’apologie du djihad armé ». Par suite, la fermeture a été approuvée.

« Fermer les mosquées salafistes » est un slogan, « fermer les mosquées radicales » est une méthode de maintien de l’ordre démocratique. Mais il est d’autres méthodes et d’autres lieux.

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