Groupe de Tarnac: un début de procès chaotique

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Confuse, parsemée d’incidents, la première semaine de procès du « groupe de Tarnac » a servi de tribune à Julien Coupat et Mathieu Burnel. Mais la défense politique des huit prévenus ne garantit pas qu’ils seront entendus par le tribunal.

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D’un côté, la version policière. Deux membres de la redoutable « mouvance anarcho-autonome », filochés et écoutés depuis plusieurs mois, sèment à plusieurs reprises la vingtaine de limiers qui les surveillent longuement, du vendredi 7 novembre 2008 à 11 h 10 au samedi 8 novembre à 5 heures du matin, dans un parcours compliqué allant de Paris jusqu’à des petites routes serpentant à l’est de Meaux, en Seine-et-Marne. Après plusieurs changements de direction, des demi-tours et des arrêts pour déjouer la filature, ils font des repérages sur la voie du TGV et arrivent à saboter une caténaire sans se faire voir. De vrais pros. Le couple, qui a jeté des objets dans la Marne, est identifié lorsqu’il se débarrasse de plans de lignes TGV dans une poubelle.

De l’autre, le récit de Julien Coupat et Yildune Lévy. Il était une fois un jeune couple d’amoureux. Il fait une escapade improvisée en voiture à la campagne, un vendredi soir de novembre, sans but précis. On écoute de la musique, on parle. Le conducteur roule en Seine-et-Marne. Il se sent suivi et zigzague au hasard, d’un village à l’autre, pour distancer ses poursuivants. Le couple dîne dans une modeste pizzeria de la Nationale 3, tente de trouver une chambre dans un hôtel qui est complet, roule encore et, faute de mieux, se gare sur un petit chemin perdu pour faire l’amour, en pleine nuit. Justement là où un sabotage est commis dans le même créneau horaire, selon l’accusation.

Dhuisy, Coulombs-en-Valois, Trilport… des noms de villages, des numéros de routes départementales et de points kilométriques de TGV se succèdent pendant des heures, dans la salle des Criées du vieux palais de justice de Paris, ou des cartes détaillées sont projetées sur de grands écrans, pour suivre l’itinéraire compliqué de la vieille Mercedes prêtée à Julien Coupat par un ami. La tension est maximale depuis l’ouverture du procès, mardi 13 mars.

Exhumé des scellés du tribunal, le légendaire crochet en fer à béton – il pèse deux kilos et semble plus petit que sur les photos – passe de main en main, jeudi 15 mars. « Il est très bien conçu, il est parfait », lâche un vieil expert ferroviaire en hochant la tête, faisant rire toute la salle. Repêchés dans la Marne, les tubes en PVC boueux qui auraient servi à suspendre ce crochet à la caténaire sont présentés le lendemain. Les débats sont longs. Mais il n’y a pas de témoin direct du sabotage, pas d’empreinte digitale, de trace ADN, de photo ou de vidéo qui feraient figure de preuve contre ce jeune couple aujourd’hui séparé.

Toute la difficulté de ce procès est là. Le dossier judiciaire, longtemps considéré comme de nature terroriste, est essentiellement basé sur du travail de renseignement et ne comporte que des indices et des charges. Les deux principaux prévenus, Julien Coupat et Yildune Lévy, doivent ainsi répondre de réunions clandestines (aux États-Unis, au Canada, à Tarnac), ainsi que de manifestations violentes pour Coupat (au Canada, en Grèce, en Allemagne, ou encore à Vichy), faits disparates auxquels ils auraient pris part en 2008, et qui constituent, pour la justice, une association de malfaiteurs (délit passible de cinq ans de prison).

Ils doivent également répondre de la pose de ce fameux crochet en fer à béton sur une caténaire de TGV, dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008, synonyme de dégradations volontaires en réunion (délit également passible de cinq ans de prison). Mathieu Burnel, très volubile au point d’apparaître comme le porte-parole du groupe, n’est jugé que pour un refus d’ADN. On n’entend quasiment que lui et son ami Julien Coupat, les six autres prévenus restant la plupart du temps silencieux.

D’autres sabotages de TGV du même type ont été commis quelques jours plus tôt en Moselle, puis dans la Somme et dans l’Yonne, la même nuit qu’en Seine-et-Marne, mais ces enquêtes-là ont fait chou blanc. Quant à la revendication allemande de ces actions, elle n’a pas été considérée comme probante par les enquêteurs, qui se sont concentrés sur le « groupe de Tarnac », surveillé depuis début 2008.

La revendication allemande a été écartée par la SDAT parce qu’elle « est arrivée après la conférence de presse de la ministre de l’intérieur » (Michèle Alliot-Marie), fulmine Coupat. « C’est un parti pris ! On voulait nous abattre, c’était déjà dans les tuyaux ! » Pour la justice française, au contraire, cette revendication relate des faits qui étaient déjà connus. Elle n’est pas vérifiable, et le modus operandi des sabotages de train en Allemagne était différent. Le crochet est plus sophistiqué que ceux qui ont été utilisés en Allemagne, où 142 sabotages de ce type ont été recensés entre 1994 et 2006, alors que les dernières actions contre les trains Castor avaient pris d'autres formes.

L'arme du crime : un crochet en fer à béton © DR L'arme du crime : un crochet en fer à béton © DR
La première semaine de ce procès a été chaotique, éreintante. Pendant trois jours, la présidente du tribunal a accepté d’être interrompue sans cesse, et d’écouter patiemment de longues prises de parole de Coupat et Burnel (encore plus bavards et irrévérencieux que leur avocat, Jérémie Assous), tout à leur soif de « déconstruire le récit policier », tandis que le procureur pouvait à peine ouvrir la bouche sans être hué par une partie du public, toujours nombreux et largement acquis au « groupe de Tarnac ».

Vendredi, la présidente Corinne Goetzmann a toutefois repris la maîtrise de l’audience, après un rappel au « respect du principe du contradictoire ». « Le tribunal a conscience de la colère des prévenus qui avait besoin d’être exprimée, d’où la place qui leur a été laissée pour s’exprimer les premiers jours, et des débats atypiques, le mot est faible », reconnaît la magistrate, demandant à ce qu’on « écoute tout le monde ». « Ce procès est une affaire sérieuse, et les peines encourues sont loin d’être négligeables », rappelle-t-elle. Au-dessus des « possibles enjeux médiatiques », la présidente de la XIVe chambre correctionnelle place « des enjeux humains majeurs ». Elle précise enfin que « ce ne sont pas seulement un ou deux prévenus qui sont concernés par cette affaire ».

L’essentiel des débats porte sur le fameux procès-verbal D 104 des policiers de la sous-direction anti-terroriste (SDAT), qui est le pivot de l’accusation. Il a été signé le 8 novembre 2008, à 5 h 55 du matin, par un policier de retour dans ses bureaux de Levallois-Perret après avoir pris part à la surveillance nocturne de Julien Coupat et Yildune Lévy par la SDAT et la DCRI, qui aurait pris fin vers 5 heures.

Ce document leur attribue le sabotage du TGV à Dhuisy. Mais il est truffé d’erreurs et d’incohérences, comme le martèle la défense depuis des années. Les policiers auraient bidonné le PV. « Au fond, vous le savez, lance Julien Coupat au procureur Olivier Christen, ce vendredi, ils ont fait de la filature jusqu’à 23 h 30, et ils sont allés se coucher pour prendre leur week-end. Le lendemain matin [en apprenant qu’il y avait eu un sabotage – ndlr], ils se sont dit “aïe aïe aïe !”, ils sont retournés au bureau et ils ont voulu nous faire tomber. »

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Cet article a été enrichi dimanche 18 mars au matin avec une précision sur les sabotages de trains en Allemagne évoqués au cours du procès.