«Les milliardaires ont trouvé une occasion de passer pour des héros»

Par

Anand Giridharadas, ancien chroniqueur du New York Times, a publié, l’an dernier aux États-Unis, un livre remarqué sur les riches philanthropes américains et leur art consommé d’apparaître en toutes circonstances comme des moteurs du progrès et du changement. L’empressement des milliardaires français à promettre des centaines de millions d’euros, en grande partie défiscalisés, pour rénover Notre-Dame l’a frappé.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

New York (États-Unis), de notre correspondant.– Depuis l'incendie de Notre-Dame, Anand Giridharadas a beaucoup tweeté. Bien sûr, pour exprimer sa sympathie à la France : l'ancien chroniqueur du New York Times âgé de 37 ans a passé une partie de son enfance à Paris. « J'ai mal au cœur pour Paris, les Français : c'est une perte immense », nous a-t-il dit dès les premières secondes de notre échange.

Mais aussi pour s'étonner de voir les plus grandes fortunes du pays (Bernard Arnault, François Pinault, les héritiers L’Oréal, etc.) annoncer des dons de centaines de millions d'euros… qui seront en grande partie défiscalisés et in fine payés par l’État.

Précision: après la mise en ligne de cet entretien, la famille Pinault a annoncé renoncer à la déduction fiscale de 60% sur les dons. A cette heure, ce n'est pas le cas des autres fortunes ayant elles aussi promis des dons.

« Ce qui se passe depuis l'incendie en France est ce qui arrive si souvent aux États-Unis, a-t-il dit sur Twitter. Des gens très riches qui devraient en réalité implorer notre indulgence pour leur évasion fiscale deviennent des héros parce qu'ils amènent des solutions aux problèmes qu'ils ont en partie causés. »

Anand Giridharadas. © Mackenzie Stroh Anand Giridharadas. © Mackenzie Stroh
L'an dernier, Giridharadas a publié outre-Atlantique Winners Take All, the Elite Charade of Changing the World (éd. Knopf, non traduit en France). Dans ce livre imprimé à 85 000 exemplaires, Giridharadas, ancien consultant chez McKinsey devenu journaliste, analyse la privatisation aux États-Unis de pans entiers des interventions sociales ou culturelles, via la philanthropie, les mécènes et les fondations privées (Rockefeller, Ford, Carnegie, Fondation Gates, Open Society de George Soros, et bien d'autres donateurs).

« Aux États-Unis, nous dit-il, la poursuite du bien commun est de plus en plus privatisée. Les philanthropes sont devenus les “solutionneurs” héroïques des problèmes qu'ils causent. » Cette logique court-circuite l'intervention publique, neutralise les tentatives de changement social et conforte, à peu de chose près, la perpétuation de l'hypercapitalisme.

Dans le monde actuel, écrit-il (sans relation évidemment avec le drame de la fameuse cathédrale), « les incendiaires font les meilleurs pompiers ». « Partout dans le monde, les gagnants du très inégalitaire statu quo se proclament partisans du changement. Ils croient que leurs solutions doivent être à l'avant-garde du changement social. » Bien sûr, l'émotion peut expliquer la précipitation des milliardaires français à sauter au chevet de Notre-Dame. Mais il y a d'autres explications, nous prévient Giridharadas. Entretien.

Mediapart. L'annonce de « dons » de centaines de millions d'euros par les plus grandes fortunes de France après l'incendie de Notre-Dame vous a fait réagir. Pourquoi ?

 © Penguin Random House © Penguin Random House
Anand Giridharadas. Pendant un instant, j'ai cru que cet incendie allait être un de ces moments où la France se réunit, elle en a bien besoin en ce moment ! Et puis au fil des heures, j'ai commencé à entrevoir un scénario très courant aux États-Unis : le recours aux milliardaires pour régler, à la place de l’État, les crises et les problèmes de la société.

Quand j'ai vu la France s'embarquer dans ce GoFundMe [site de cagnottes en ligne célèbre aux États-Unis – ndlr] géant pour reconstruire l’un de ses monuments les plus emblématiques, cela m'a rappelé des choses très familières, décrites dans mon livre. Bien sûr, quand vous voyez ces milliardaires proposer autant d'argent, le premier réflexe est de se dire que c'est très bien. Mais la plupart de ces noms-là sont par ailleurs connus pour leurs pratiques d'évasion ou d'optimisation fiscales à travers des sociétés-écrans ou des montages financiers, à une échelle souvent bien plus massive que les dons annoncés…

Vous avez étrillé le message de Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la culture… et directeur général de la collection Pinault, qui a « invit[é] le Parlement à voter en urgence une disposition fiscale ouvrant une réduction d'impôt de 90 % sur les dons qui seront faits en faveur du grand chantier de restauration » de Notre-Dame…

Le feu était à peine éteint que cet ancien ministre de la culture travaillant désormais pour un des hommes les plus riches du pays demande que le Parlement vote « en urgence » une loi… dont la conséquence serait que l’État paie quasiment tous les frais, tandis que les mécènes en tireront un très grand profit en termes d’image ! Cela me rappelle ce qui s'est passé avec les banques pendant la crise : « On privatise les gains, on socialise les pertes. »

C'est exactement le mauvais chemin que nous avons emprunté aux États-Unis depuis deux décennies, en permettant à des milliardaires de ne pas payer leurs impôts, légalement ou en tolérant des actions immorales voire illégales. Tout en leur donnant l'occasion de se réinventer en sauveurs à l'armure rutilante, tout en détournant le regard de leurs évitements fiscaux passés !

Pas de doute, les « gagnants » savent profiter des opportunités qui passent. Soyons sûrs qu'ils feront une énorme publicité de leurs dons de 100 ou 200 millions d'euros. Ces ploutocrates veulent nous faire croire qu'ils renflouent l’État, mais c'est en grande partie l’État qui va payer.

Pour vous, ces grands donateurs devraient au moins s'engager à ne plus pratiquer l'évasion ou l'optimisation fiscales s'ils veulent participer à la rénovation de la cathédrale…

Tout à fait. L’État français n'a pas assez de ressources à cause de l'austérité et de ressources fiscales manquantes. Et voilà que ceux qui sont en partie comptables de cette situation veulent apparaître comme les héros. C'est une opportunité incroyable pour s'acheter une rédemption à peu de frais. Attendez-vous à de belles histoires dans les médias, les récits de cette rénovation, des hommages à ces donateurs prodigues.

Pour reprendre le titre de mon livre, « les gagnants emportent tout ». Ils diminuent leurs taxes par toutes sortes de moyens, vont trouver le moyen d'accoler leur nom à la rénovation héroïque de ce bâtiment et, à l'instar de monsieur Aillagon, demandent aux pouvoirs publics de rendre leur contribution quasiment gratuite.

Si vous êtes conducteur de bus, commis de cuisine ou enseignant français, vous devrez concrètement payer plus d'impôt pour rembourser leurs déductions fiscales. Ce que j'aime à propos de la France, c'est la résistance courageuse de ce pays à certaines des tendances les plus vulgaires du capitalisme extrême. Je ne pense pas que le futur de la France, ce soit des logos de marques de luxe sur Notre-Dame pendant les travaux, de grosses lettres « G » comme Gucci sur les tours de la cathédrale, ou des tapis Louis-Vuitton (rires). Nous Américains avons déjà exporté en France Coca-Cola, Starbucks et McDonald’s. J'aimerais bien que nous cessions de vous envoyer nos pires inventions.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale