Les engrais de l’usine Timac polluent l’atmosphère de Saint-Malo

Par Caroline Trouillet (Splann !)

Dans la cité corsaire, cette filiale du géant des fertilisants Roullier a développé en toute discrétion la fabrication d’engrais azotés, dégageant de l’ammoniac, un gaz très polluant. Surveillée depuis 2017 seulement pour ses rejets, l’entreprise a émis, jusqu’en avril 2020, des doses dépassant jusqu’à quinze fois les seuils autorisés.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Plantée au cœur de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), l’usine Timac trône dans le port de commerce depuis soixante ans. Son quai laisse défiler, sur 500 mètres de long et 250 mètres de large, des hangars aux fenêtres en trompe-l’œil coiffés de silos et de cheminées. D’épaisses fumées grises rejoignent les nuages, et des milliers de sacs d’engrais blancs et bleus colorent cette scène industrielle.

À 500 mètres seulement à vol d’oiseau, les remparts et la plage dessinent une carte postale familière. Saint-Malo est la première destination touristique de Bretagne où affluent chaque année un million de personnes. Où transitent aussi 416 210 tonnes d’engrais et de produits chimiques. De fait, un fabriquant d’engrais, Roullier, assure à lui seul la moitié de l’activité commerciale du port à travers les usines de sa filiale Timac.

Depuis sa création en 1959 par Daniel Roullier, le groupe et sa filiale ont prospéré grâce au broyage du maërl, algue corallifère permettant d’amender les terres agricoles acides. Soixante ans plus tard, le premier employeur de la cité corsaire commercialise 4,6 millions de tonnes d’engrais dans le monde. Près de 340 000 tonnes sont fabriquées à Saint-Malo, dans deux usines du port et une autre en zone industrielle.

Pourtant, depuis 2006, l’usine portuaire, qui frôle parfois, selon ses stocks de matières dangereuses, le classement Seveso, est réglementée pour broyer des matières minérales mais pas pour fabriquer des fertilisants azotés… qui constituent 45 % de sa production. Par cette incohérence, ses rejets d’ammoniac, gaz causant une pollution de l’air par des particules très fines, sont passés sous les radars des autorités durant 15 ans.

L’usine Timac à Saint-Malo, en juillet 2020. © Damien Meyer / AFP L’usine Timac à Saint-Malo, en juillet 2020. © Damien Meyer / AFP

La Timac explose les seuils autorisés en rejets d’ammoniac

« Là, en ce moment, vous ne vous en rendez pas compte, mais quand on est habitué, on la sent tout de suite, cette odeur de patate pourrie. Avec elle viennent des manifestations irritantes : ça prend les muqueuses, la gorge, le nez, les yeux, comme un phénomène allergique », décrit une riveraine, Pascale Nowicki, en humant l’air depuis une terrasse de la gare, toute proche du port de commerce.

Près de la zone industrielle où elle habite, Caroline Ruffault précise : « L’odeur est telle que parfois, on ne peut pas sortir dans notre jardin. Nos voitures, nos vitres sont recouvertes d’un voile de pollution. »

Leurs inquiétudes ne sont pas isolées. En mai 2020, douze habitants et l’association citoyenne Osons ! ont assigné en référé la Timac pour « troubles anormaux de voisinage ». Deux mois plus tard, le tribunal de Saint-Malo a ouvert une expertise judiciaire visant les activités de l’entreprise. Le rapport est attendu pour novembre 2021.

La décision fait suite à des infractions massives de l’entreprise. Entre 2017 et avril 2020, ses cheminées ont émis des doses d’ammoniac bien supérieures au seuil réglementaire, fixé par arrêté ministériel à 50 mg/m³.

Selon un rapport de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), daté du 28 janvier 2020, des pics ont été atteints en 2019 avec 16 jours d’infractions en octobre et 24 jours en novembre. Les 26, 30, 31 octobre, le 1er et le 2 novembre, les concentrations ont atteint plus de douze fois la norme.

Dans ce même rapport, on apprend que « lors d’une réunion le 11 décembre 2019, l’exploitant a indiqué avoir conscience du fort potentiel émissif des produits fabriqués. S’agissant d’un produit phare de sa gamme, l’exploitant a tout de même maintenu sa production ».

Quinze ans de production azotée non déclarée

Ce produit phare est l’engrais azoté, fabriqué à base de sulfate d’ammonium. Or, en l’espace de quarante ans, la demande française a augmenté d’un tiers. « Si dans les années 2000 Roullier ne s’était pas mis à l’azote, il n’y aurait plus d’usines à Saint-Malo, explique un ancien cadre de la Timac. Mais il y a eu une mauvaise gestion des procédés de fabrication. »

La Dreal ne s’en inquiète qu’en 2015. Alertée par des habitants et les associations Eaux et rivières de Bretagne et Osons !, elle demande à la Timac de passer au peigne fin ses rejets atmosphériques (voir aussi sous l’onglet Prolonger).

Les résultats sont décrits en juillet 2018 par le directeur de la Dreal, Sébastien Mollet, dans un courriel adressé à la préfecture : « Les émissions relevées par l’exploitant […], 5 à 10 fois supérieures à la valeur limite […], le classeraient premier contributeur régional et dixième national. Les flux mesurés soumettent l’exploitant à une surveillance continue des teneurs en ammoniac dans ses rejets. Aucune de ces prescriptions n’est respectée. »

Contactée à plusieurs reprises par Splann !, la Timac n’a pas répondu à nos questions.

Le cadre imposé à l’industriel pour surveiller son impact sur l’environnement dépend des produits qu’il déclare utiliser, et dont il doit lui-même évaluer les risques. « Il n’y a pas, dans le dossier d’autorisation de la Timac, d’activité comme la fabrication de fertilisants qui corresponde réellement à ses procédés. Elle est plutôt réglementée pour du broyage de matières minérales. Ce qui est très généraliste, et n’implique pas de rejets d’ammoniac », explique Sébastien Mollet.

De fait, un courrier du préfet adressé à l’entreprise le 13 juin 2018 indique que l’industriel a opéré un changement de recette quinze ans plus tôt, en basculant sa production vers l’azote. Ce qu’il annonce à la Dreal lors d’une réunion le 28 mai 2018. « Cette évolution n’avait pas été identifiée dans son dossier, donc logiquement il y a pas eu d’arrêté qui est venu réglementer les émissions d’ammoniac », précise Sébastien Molet.

L’omission n’est pas anecdotique. Splann ! s’est procuré un document de la Timac faisant état de sa production en 2017. 74 000 tonnes de produits, soit 45 % des volumes de l’usine portuaire, étaient constituées d’azote et rejetaient de l’ammoniac. Élargi aux autres sites, on arrive à 66 %. Or « [l’ammoniac] est un précurseur de particules fines dont la nocivité n’est plus à démontrer », convient le préfet en personne dans le courrier du 13 juin 2018.

Fumées d’ammoniac et accident de travail : la Timac nie toute relation

En 2004, déjà, une salariée affirmait en être victime. « Nos bureaux étaient sur le quai intérieur, juste à côté du site de production, presque dedans, raconte Jessica. Une fin d’hiver, j’ai senti des odeurs épouvantables dans le bureau, venant de nuages poussiéreux. Des journées comme celles-là étaient courantes. J’ai continué à travailler, jusqu’au moment où je suis tombée par terre. Décompensation respiratoire, crise d’asthme, je n’avais jamais fait ça. »

L’accident de travail a bien été reconnu par la Sécurité sociale mais la Timac l’a contesté et a licencié l’employée pour « inaptitude ». « Mon plus grand malheur est d’avoir nommé l’odeur, l’ammoniac, car mes responsables ont nié l’utiliser », se souvient Jessica, chimiste de formation.

Parmi les deux responsables qui ont mené son entretien de licenciement, elle cite Jean-Luc Favre, alors secrétaire général de la Timac et président de l’Union des industries chimiques (UIC) Ouest Atlantique. Trois ans plus tard, il est devenu président de la Santé au travail du pays de Saint-Malo (STSM), poste qu’il occupe toujours en 2021. 

Contacté par Splann !, il explique ne pas se souvenir de l’incident, tout en évoquant une « obligation de réserve et de discrétion vis-à-vis de l’entreprise ».

Pendant que Jessica, sous traitements lourds, passait sa dernière année dans l’entreprise, la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (Ddass) émettait le 24 novembre 2005 un avis défavorable à la demande d’autorisation d’exploiter de la Timac. Elle désignait comme « gratuite, excessive et non fondée » l’affirmation de l’entreprise selon laquelle « aucun impact sanitaire de l’activité sur les populations environnantes n’a été mis en évidence ».

Suite aux réponses fournies par l’entreprise, la Ddass maintenait sa position : « Des engagements fermes sont indispensables. » Ces mises en garde énoncées, le commissaire enquêteur et l’inspection des installations classées ont donné leur aval, et la préfecture a accordé en 2006 cette autorisation.

Une étude insuffisante sur les risques sanitaires

« Immédiatement après les infractions, nous avons voulu traiter cette question : quelles conséquences sur la santé humaine ? », assure, quatorze ans plus tard, Vincent Lagoguey, sous-préfet de Saint-Malo. Un cabinet d’expertise, le GES, apporte sa réponse dans un rapport rendu en janvier 2020 : « En considérant une exposition continue des populations […] le risque sanitaire apparaît comme faible. »

Pour autant, le dossier ne semble pas être clos. L’enjeu sanitaire sur l’ammoniac est plus complexe que le dit la conclusion du GES, financé par la Timac et piloté par un agronome controversé, Christian Buson.

En tant que président de l’Institut technique et scientifique de l’environnement (ISTE), fondé entre autres par Lactalis, Daucy et Doux en 1996, celui-ci est un habitué des missions de consulting pour les industriels de l’agro-industrie.

Également secrétaire général de l’Association française des climato-optimistes (AFCO), il écrivait en 2012 : « Sur le plan sanitaire, les émissions atmosphériques d’ammoniac restent sans effet notable. » À l’époque, le NH3 est pourtant identifié comme un polluant contribuant à la formation de particules fines dans l’atmosphère.

Pour faire ses calculs liés aux émissions de la Timac, le GES s’est en tout cas référé au seuil d’alerte préconisé en 2018 par l’Anses : 0,5 mg d’ammoniac par mètre cube. Au-delà, une exposition longue affecte le système respiratoire. « Encore heureux qu’on ne mesure pas ce niveau à Saint-Malo parce qu’il indique des effets immédiats sur la santé », réagit Gaël Lefeuvre, directeur d’Air Breizh, l’association de surveillance de la qualité de l’air bretonne.

Les seuils d’alerte, en effet, ne font pas consensus dans la littérature scientifique. Des valeurs cinq fois plus basses sont appliquées par plusieurs États américains : 0,1 mg/m³ dans l’air ambiant.

« Le GES compare des valeurs avec un effet quasi immédiat sur l’humain, en milieu fermé, industriel, à un niveau dans l’air ambiant. Ce ne sont pas les mêmes échelles. Il faudrait observer ce niveau d’ammoniac sur une année entière, voire plusieurs années, pour comprendre à quelles concentrations sont réellement exposées les populations », poursuit Gaël Lefeuvre.

L’ammoniac n’étant pas en France un polluant réglementé dans l’air, aucune investigation de cette ampleur n’a été réalisée à Saint-Malo. Air Breizh a toutefois mené une évaluation des émissions malouines en 2016 : 36 tonnes d’ammoniac pour la ville et 403 tonnes pour son agglomération. Données qui ne prennent pas en compte les rejets industriels de la Timac puisque l’entreprise ne les déclarait pas avant 2017. Sachant qu’elle aura émis à elle seule 43 et 46 tonnes les deux années suivantes, selon le site Géorisques.

Des sacs d’engrais produits par la Timac, à Saint-Malo, en juin 2020. © Damien Meyer / AFP Des sacs d’engrais produits par la Timac, à Saint-Malo, en juin 2020. © Damien Meyer / AFP

Autre biais, le GES n’a pas observé un polluant atmosphérique auquel l’ammoniac contribue grandement : les particules très fines. Dites PM 2,5, elles provoquent des maladies cardiovasculaires, respiratoires et des cancers responsables de 67 000 morts prématurés en France, selon un rapport du prestigieux institut allemand Max-Planck.

Air Breizh a lancé depuis juillet 2020 une campagne de mesures à Saint-Malo. Un bilan est attendu cet été. En 2018 et en 2019, l’association avait déjà montré que la moyenne des particules fines PM 10 était de 10 % puis 30 % supérieure à celles mesurées dans les communes bretonnes de Saint-Brieuc et Rennes. Les PM 2,5, plus petites, passent à travers les poumons et nuisent encore davantage à la santé.

Une surmortalité par cancer qui interroge

Pour ces infractions, la Timac a reçu une mise en demeure et deux amendes préfectorales de 5 000 euros et 1 500 euros. Soit à peine 0,004 % du dernier chiffre d’affaires connu de l’entreprise, en 2006. La Timac annonce avoir transféré ses productions les plus émissives d’ammoniac sur d’autres usines et investi trois millions d’euros pour se mettre aux normes.

En mai 2021, la Dreal a en tout cas jugé bon de rattraper quinze années de défaillance en inscrivant les obligations de la Timac dans un arrêté préfectoral complémentaire. Désormais, l’entreprise doit surveiller en continu ses rejets d’ammoniac. Elle doit aussi veiller à la gestion de ses stocks pour ne pas dépasser le seuil Seveso. Et analyser la teneur en métaux lourds de ses fumées, jusque-là jamais observée. Telle était la demande de l’association environnementale Eau et rivières de Bretagne.

Cet autre angle mort, en effet, interroge. En 2016 et 2017, la Dreal de Charente-Maritime avait justement révélé que la Timac, dans son usine de Tonnay Charente, avait dépassé les seuils réglementaires concernant le plomb et différents métaux lourds.

Les résultats de la recherche sont d’autant plus attendus que les eaux du port de Saint-Malo sont déjà concernées. Le dernier rapport du réseau de surveillance des ports maritimes (Repom), publié en 2012, montre qu’il est le port breton où les sédiments sont les plus pollués par le plomb, le mercure, le cuivre, le zinc. Et le seul port breton où du cadmium est détecté en rouge. Des analyses de la Direction départementale des territoires et de la mer confirment sa présence en 2018.

La région Bretagne informe de son côté qu’aucune recherche n’a été et ne sera menée prochainement pour attribuer ou non la présence de ces métaux au transit d’engrais. Le cadmium est pourtant à surveiller : il est considéré par l’OMS comme un cancérogène certain pour l’homme. En milieu professionnel, l’inhalation est la principale voie d’exposition. Or le cadmium est contenu dans une matière première, le phosphate, importé par la Timac depuis des gisements algériens et marocains pour fabriquer ses engrais.

Déchargé sur le port, envoyé dans des trémies, laissant ainsi s’envoler des poussières fines, puis broyé dans l’usine, le phosphate a-t-il lui aussi touché l’air ambiant malouin ?

L’enjeu des recherches est vif au vu des données du diagnostic local de santé. En septembre 2019, il pointait une surmortalité générale de 11 % par cancer dans l’agglomération. L’Observatoire régional de la santé avait déjà observé, entre 2000 et 2006, que la mortalité des hommes par cancer des voies aéro-digestives était supérieure de 45 % à la moyenne nationale.

Le 26 avril 2016, un gastro-entérologue du CHU de Saint-Malo, Philippe Thévenet, écrivait justement en ces termes à la mairie : « L’ensemble du personnel du centre hospitalier et les malades hospitalisés sont exposés à des odeurs désagréables. Il s’agit manifestement d’une pollution atmosphérique provenant de la zone portuaire. Lorsque les odeurs sont plus marquées, le personnel se plaint de signes respiratoires, digestifs et neurologiques. » 

Sans réponse en retour, il réitère l’alerte le 24 février 2020, en précisant que « le service de pédiatrie de l’hôpital est le plus exposé à cette pollution ».

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Cet article a été réalisé par Splann !, une ONG lancée en février 2021 et dédiée à l’investigation journalistique en Bretagne.

Ce travail a été entièrement financé par des dons, versés à 92 % par des particuliers et à 8 % par des associations, au premier rang desquelles Les Amis de la Terre. Par souci d’indépendance, Splann ! ne veut recevoir ni subventions ni mécénat d’entreprise. De plus, aucune fondation ne peut verser plus de 10 % du budget annuel de l’association. Aucune intervention éditoriale des donateurs n’est admise.

Cette première enquête en trois volets est diffusée sur son site, en français et en breton, et mise gratuitement à disposition de plusieurs médias partenaires : Mediapart, la chaîne de télévision France 3 Bretagne, le réseau des radios associatives en langue bretonne (Radio Kreiz Breizh, Radio Kerne, Arvorig FM, Radio Bro Gwened et Radio Naoned) et le mensuel Le Peuple breton.