Le magazine «Marianne» comme un bateau ivre

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Des journalistes de Marianne ont pressé secrètement Arnaud Montebourg de les aider à trouver des financements pour sauver leur journal. L’ex-ministre de l’économie n’y est pas parvenu. Preuve des difficultés auxquelles fait face le magazine, même si la période de sauvegarde est prolongée de six mois.

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C’est une étrange rumeur qui a circulé ces dernières semaines au sujet du magazine Marianne. Une rumeur un peu folle, comme une ultime bouffée d’espoir pour une rédaction désemparée qui voit son journal s’enfoncer chaque jour un peu plus dans une crise risquant de lui être fatale. Le bruit a ainsi couru qu’un tandem baroque, composé de l’ancien ministre socialiste de l’économie Arnaud Montebourg et de la journaliste Natacha Polony, pourrait s’intéresser à l'hebdomadaire et faire une offre de reprise.

Cette rumeur avait quelque chose de bancal. Car si Arnaud Montebourg et Natacha Polony ont comme point commun de se réclamer l’un et l’autre du chevènementisme, leur proximité s’arrête là. Dans les joutes auxquelles elle participe, Natacha Polony s’applique certes à donner d’elle-même une image de souverainiste de gauche. Mais les apparences sont trompeuses car, à la manière de Nicolas Dupont-Aignan qui, dans la sphère politique, s’est longtemps attaché à cacher son cousinage avec l’extrême droite, avant de faire alliance avec le Front national après le premier tour de l’élection présidentielle, la journaliste dévoile elle-même parfois le fond de sa pensée. Comme le 23 mars 2013, lors d’un numéro de l’émission « On n’est pas couché » (c’est à visionner ici, à partir de 26 min 30 s), où elle a commenté en ces termes le dernier livre du chroniqueur d’extrême droite Éric Zemmour : « Je suis d’accord à 95 % grosso modo. Je vous rejoins sur beaucoup, beaucoup d’analyses, sur la question européenne […] et sur la question de l’immigration, parce qu’il y a une nécessité de dire certaines choses, et vous avez ce mérite. » Or, cette petite musique n’est assurément pas celle d’Arnaud Montebourg.

La rumeur, qui a alimenté beaucoup de conversations au sein de la rédaction de Marianne, était donc fausse. Tout juste Natacha Polony a-t-elle pendant un temps caressé l’espoir de pouvoir déposer une offre pour reprendre le magazine, épaulée par son mari, le critique culinaire Périco Légasse (soutien de Nicolas Dupont-Aignan lors de la présidentielle en 2012), mais son projet n’a pas prospéré. De son côté, Arnaud Montebourg a été approché par un petit groupe de journalistes de Marianne, qui lui ont apporté les comptes délabrés de l’entreprise et lui ont demandé s’il avait les moyens de les aider à trouver des financements pour construire un plan de reprise, en mettant son carnet d’adresses à leur service pour essayer de les sauver de la catastrophe. Ce à quoi il n’est pas parvenu.

Ces péripéties minuscules n’ont, avec le recul, qu’un seul intérêt : elles révèlent à quel point Marianne se porte mal. Le magazine attise les projets farfelus, et les tentatives désespérées des journalistes pour le sortir de l’ornière capotent.

Sans grande surprise, le PDG et principal actionnaire de Marianne Yves de Chaisemartin a, dans ce contexte, obtenu le 5 juillet du tribunal de commerce la prolongation pour six mois de la période d’observation dont profite la société. Celle-ci durera jusqu’au 5 janvier 2018. Selon les dispositions du « plan de redressement » avalisé par le tribunal de commerce, et qui a été présenté lors d’une réunion extraordinaire du comité d’entreprise le 6 juin, les créanciers et surtout les salariés vont payer chèrement les difficultés extrêmes du journal.

Dans le cas des créanciers (au-delà de 500 euros), deux options sont proposées : « La première [consiste en un] remboursement du passif sur neuf annuités progressives ; la seconde consiste en un paiement, dans le mois de l’arrêté du plan, d’une somme correspondant à 25 % du montant des créanciers, en contrepartie de l’abandon du solde. » Pour la petite rédaction de Marianne, déjà éprouvée par des crises en cascade, économiques mais aussi éditoriales et éthiques (lire La face cachée de Marianne), la pilule sera aussi socialement très dure à avaler, car le plan de « redressement » prévoit huit licenciements, ce qui à l’échelle du journal est très important. Le magazine se porte d’autant plus mal qu’à ces licenciements s’ajoutent des départs volontaires, au nombre de quatre ces dernières semaines –, preuve que beaucoup de journalistes ont de plus en plus l’envie de quitter un journal en train de couler.

Dans ce séisme, même la direction du journal devient clairsemée. L’ex-directeur général de Marianne Frédérick Cassegrain, écarté de ses fonctions, a été recasé à Paris-Normandie. Le PDG Yves de Chaisemartin est seul à la barre, étonnamment heureux de rendre lui-même tous les arbitrages, même les moins importants, ou alors les plus étranges ou biscornus. Parmi les suppressions de postes annoncées, il y en a ainsi trois qui concernent la correction, dont le service est donc voué à la disparition.

Le projet a légitimement suscité l’indignation des journalistes siégeant au comité d’entreprise, devant lequel il a été présenté le 13 juin. « Demain, si on supprime le service de correction sans plus de réflexion, on fera un journal qui n’aura pas le circuit nécessaire pour avoir des pages de qualité, avec un fort risque pour les ventes », s’est inquiété non sans raison l’un d’eux. Ce qui a déclenché un échange surréaliste : « Comment font les autres journaux qui vous disent qu’ils n’ont plus de service correction ? », a demandé une autre journaliste. Réponse d’Yves de Chaisemartin, se croyant drôle : « Permettez-moi une boutade : ils ont peut-être appris aux journalistes à écrire. »

Triste nouvelle pour la liberté et le pluralisme de la presse, déjà fort mal en point : l’un des grands magazines français est en train de faire naufrage…

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