Attentat de Conflans-Sainte-Honorine: le terroriste affichait sa radicalisation sur les réseaux sociaux

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Mediapart révèle que le terroriste ayant décapité un professeur avait diffusé fin août sur Twitter un photomontage mettant en scène... une fausse décapitation. Son compte avait fait l’objet de plusieurs signalements aux forces de l’ordre ces derniers mois.

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Sur Twitter, le compte @Tchetchene_270 – fermé depuis – diffuse à 16 h 55 ce vendredi une photo d’une tête décapitée sur le bitume d’une chaussée à proximité d’un trottoir. Une image horrible assortie de ce commentaire : « De Abdullah, le serviteur d’Allah, à Marcon [sic], le dirigeant des infidèles, j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaisser Muhammad, calme ses semblables avant qu’on ne vous inflige un dur châtiment... » 

Le terroriste, qui vient de décapiter à l’aide d’un couteau de 35 centimètres Samuel Paty, un professeur d’histoire-géographie, près de son collège à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), prend le temps pour diffuser cette revendication de son acte, aussitôt l’horrible crime commis. À un follower qui lui demande à qui appartient cette tête, il prend là encore le temps de répondre : « C’est Mr Paty »

Quelques minutes plus tard et 200 mètres plus loin, l’auteur de la décapitation est retrouvé dans la ville voisine d’Éragny (Val-d’Oise) par les policiers de la brigade anti-criminalité de Conflans-Sainte-Honorine. Lorsqu’ils ont tenté de l’interpeller, l’homme aurait crié « Allah Akbar » et tiré à cinq reprises à l’aide d’une arme de poing de type Airsoft. Trois policiers ripostent et l’abattent. À terre, le terroriste a tenté de se relever et de donner des coups de couteau avant d’être définitivement « neutralisé ». Neuf impacts de balles seront recensés sur son corps.

Des policiers sur les lieux où le terroriste a été abattu, à Eragny © AFP Des policiers sur les lieux où le terroriste a été abattu, à Eragny © AFP

Lors d’une conférence de presse samedi après-midi, le procureur national antiterroriste Jean-François Ricard a donné l’identité du terroriste, un certain Abdoullakh Abouyezidovitch A., un Russe âgé de 18 ans, né à Moscou et d’origine tchétchène, domicilié à Évreux, dans l’Eure.

Il était présent légalement en France et bénéficiait du statut de réfugié, a précisé le magistrat. Le terroriste disposait d’un titre de séjour délivré le 4 mars 2020 et résidait à Évreux. Il n’avait jamais été condamné même s'il était connu pour des dégradations commises quand il était mineur.

Les investigations confiées à la sous-direction antiterroriste (SDAT) de la police et la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) vont devoir désormais s’attacher à déterminer « comment l’auteur a préparé son crime », a précisé le procureur Ricard qui a révélé que le terroriste se trouvait devant le collège durant l’après-midi et avait sollicité des élèves afin qu'ils lui désignent la future victime. La première exploitation du téléphone du terroriste a permis de découvrir le texte du message publié par le compte @Tchetchene_270, enregistré dans le bloc-notes de l’appareil dès 12 h 17, ainsi que la photographie de la victime, prise à 16 h 57. Abdoullakh Abouyezidovitch A. était « inconnu des services de renseignements », a répété le magistrat. À voir.

Selon nos informations, les autorités avaient repéré la photo de décapitation dès 17 h 10, donc un quart d’heure après sa publication sur Twitter. Détails sordides, la présence d’un masque chirurgical imbibé de sang pendant autour de la tête coupée de la victime et le bitume de la chaussée en arrière-plan indiquaient que l’image montrait une décapitation récente en Europe. 

Le second tweet de @Tchetchene_270 avec le nom du malheureux professeur alors inconnu ne permet guère d'avancer, le lien ne se fera qu’avec la vidéo diffusée sur YouTube d’un père d’élève s’offusquant qu’un professeur avait montré à ses élèves de 4e une photo d’un homme nu en disant que c’était le prophète des musulmans. Il n’en demeure pas moins que la corrélation a été très rapide.

Dès 18 h 30, le Parquet national antiterroriste (PNAT) ouvre une enquête pour « assassinat en relation avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste criminelle ».

Capture d'écran d’un tweet de @Tchetchene_270 mettant en scène à l’aide d’un montage photo la décapitation d’un homme fin août 2020. © DR Capture d'écran d’un tweet de @Tchetchene_270 mettant en scène à l’aide d’un montage photo la décapitation d’un homme fin août 2020. © DR

Comme Mediapart l’a révélé peu avant la conférence de presse du procureur antiterroriste, des internautes avaient déjà repéré le 30 août dernier le compte @Tchetchene_270 à cause d’un tweet mettant en scène à l’aide d’un montage photo la décapitation d’un homme que Mediapart n’a pas pu identifier (et que nous avons choisi de flouter sur la capture d’écran publiée). En revanche, l’image support est un détournement de la série épique turque Diriliş: Ertuğrul, qui raconte la vie du chef de guerre Ertugrul Gazi à l’origine de l’Empire ottoman. 

Le futur auteur de l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine avait rapidement supprimé ce tweet inquiétant, et aucun autre élément ne permettait de faire un lien avec un futur passage à l’acte, encore moins avec le professeur Paty.

Fin juillet, un internaute avait fait un signalement Pharos (du nom de la Plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements, réunissant les policiers et les gendarmes traitant ces informations) pour « apologie de la violence, incitation à la haine, homophobie et racisme ». Selon nos informations, son compte a fait l’objet de plusieurs signalements Pharos ces derniers mois.

« Les tensions s’apaisaient »

Très porté sur la religion, le titulaire de ce compte avait épinglé début octobre une vidéo de douaa, des invocations à Allah traduites en arabe et en russe. Le 1er octobre, il avait tweeté un nasheed « Ya Fawza Manal Shahadah Ta Sadiqan » faisant l'éloge de la mort en martyr et considéré comme un des chants religieux de l’État islamique. 

Le compte Twitter @Tchetchene_270 qui va annoncé l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine. © DR Le compte Twitter @Tchetchene_270 qui va annoncé l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine. © DR

Ce sont les quatre seules publications qui étaient encore accessibles hier en fin d’après-midi avant la suppression du compte. Il semblerait que le titulaire ait fait le ménage dans ses publications avant de passer à l’acte. Mais l’examen des followers et amis de @Tchetchene_270 brosse tout de même le portrait d’un jeune homme fidèle à ses origines, très ancré dans la religion et probablement dans le djihad. 

D’Abou Tchétchène à Ismaïl Ash-Shishani, en passant par Le_Tchétchène957 et TchétchèneM, on dénombre plusieurs pseudos affichant une origine commune avec le titulaire du compte. @BarbeNoire a pour biographie un énigmatique « Bientôt nous avons rendez-vous Patience Musulmans JUSTICE sera rendue ». Pour Lumber J@ck, c’est « Pour la racaille : Si tu crois que la violence ne résout rien, c’est que tu n’as pas tapé assez fort. Loi du Talion. » Hulker57, basé à Rennes, se définit comme « homophobe et antisémite ». Quant à Khidji, il indique habiter dans l’Émirat islamique d’Afghanistan ; Abou Talha se domicilie à « Dar al Kufr », la terre des mécréants. 

Les pseudos mêmes de certains followers sont inquiétants, tels « AminAttaque » et « MartyrFassi ». Un autre se fait appeler Al-Battar, qui est à la fois une référence à l’épée du Prophète mais aussi à une célèbre et sanguinaire katibat de l’État islamique dans laquelle sont passés plusieurs des auteurs des attentats du 13-Novembre à Paris et du 22-Mars à Bruxelles.

Outre le passé et les préparatifs du terroriste, l’enquête devra déterminer aussi les circonstances qui ont amené un jeune radicalisé de 18 ans habitant dans l’Eure à assassiner un enseignant, âgé de 47 ans et père d’un enfant, sur le chemin de son domicile dans les Yvelines, à la veille des vacances scolaires.

Samuel Paty. © Compte Twitter de Christophe Capuano, maître de conférences à l'université Lyon2 Samuel Paty. © Compte Twitter de Christophe Capuano, maître de conférences à l'université Lyon2
Samuel Paty avait suscité une polémique auprès de certains parents d’élèves pour avoir organisé un débat dans sa classe sur la liberté d’expression et montré des caricatures de Mahomet.

Un père d'élève avait informé, dans plusieurs vidéos diffusées sur son compte Facebook et sur YouTube la semaine dernière, que ce professeur, dont il donnait l’identité dans une de ses vidéos, avait montré à ses élèves de 4e une image d’un homme nu disant que c’était le prophète des musulmans. « Quel est le message qu’il a voulu passer à ces enfants ? Pourquoi cette haine ? Pourquoi un professeur d’histoire se comporte comme ça devant des élèves de 13 ans ? », s’indignait ce père d’élève.

Ce même père de famille restait sourd aux tentatives de la principale du collège « pour apaiser les choses » et déposait plainte pour diffusion d’images pédopornographiques. Ce qui allait conduire à l’audition du professeur qui, découvrant les vidéos où il était nommément désigné, portait plainte à son tour pour diffamation publique. Convoqués le 14 octobre, le père et sa fille ne se présentaient pas à la police pour leur audition, a raconté Jean-François Ricard.

Après que le collège eut reçu « de nombreux appels menaçants », la principale du collège recevait les parents d’élèves (à l’exception de l’auteur des vidéos) et, toujours d’après le magistrat, « les tensions s’apaisaient ».

Le procureur antiterroriste a confirmé que neuf personnes se trouvent en garde à vue. Quatre sont des proches « dans l’entourage familial » d’Abdoullakh Abouyezidovitch A. Deux personnes se sont présentées spontanément au commissariat d’Évreux, car elles ont été en contact avec le terroriste peu avant les faits. Parmi les trois autres personnes, le père d’élève qui avait désigné à la vindicte le professeur sur les réseaux sociaux.

Jean-François Ricard a précisé que « la demi-sœur de cet homme avait rejoint l’organisation État islamique en 2014 en Syrie et qu’elle fait à ce titre l’objet d’un mandat de recherche par un juge d’instruction anti-terroriste ». Les deux derniers gardés à vue sont un homme apparaissant sur des vidéos en compagnie du parent d’élève ainsi que sa compagne, qui ont été interpellés ce matin à Évry. Cet homme est, a insisté le procureur Ricard, connu des services de renseignements.

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