Valls tente de se construire un espace politique avec l'affaire Ramadan

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L'ancien premier ministre saute d'un plateau télé à une radio pour dire tout le mal qu'il pense de Mediapart et d'Edwy Plenel, entre autres. Son offensive pour remettre les questions de la laïcité et de l'islam au centre du débat remonte à quelques semaines. Jusqu'à demander désormais à Emmanuel Macron de se prononcer. 

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Un gros goût de revanche. Vendredi 17 novembre, dans une interview au Parisien, l’ancien premier ministre Manuel Valls, désormais député apparenté La République en marche, a sommé le président de la République, Emmanuel Macron, de « parler fort » dans le conflit qui l'oppose ces derniers jours à Mediapart et à d'autres (Le Bondy Blog, Les Inrockuptibles). « Il doit — enfin ça n’est pas une injonction — rappeler quels sont ces principes qui nous permettent depuis des décennies de vivre ensemble. Il doit parler fort. Il doit aussi très clairement rappeler la protection que nous devons à la presse, aux journalistes, aux dessinateurs… », déclare Valls dans cet entretien.

Depuis une dizaine de jours, l’ancien premier ministre se refait une santé cathodique sur le dos de l’affaire Tariq Ramadan, l’universitaire musulman accusé d’agressions sexuelles et de viol, sous le coup de plusieurs plaintes (lire ici notre dernière enquête). Au travers de cette affaire, Valls entend régler de vieux comptes avec ce qu’il nomme l’islamo-gauchisme, en réaffirmant sa ligne d’une laïcité intransigeante, voire agressive. 

Ainsi, Emmanuel Macron est aujourd’hui sommé de réagir, et on peut y voir le match retour d’une polémique qui avait opposé les deux hommes à la fin de l’année 2015. Peu après les attentats visant Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, Manuel Valls alors premier ministre avait lancé son fameux « expliquer, c’est excuser » : « Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille, car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser », avait-il lancé.

Ce à quoi Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie, avait répliqué : « Le défi est sécuritaire, mais aussi économique, social et culturel. Il faut comprendre, non pas pour excuser. » La balle est de nouveau dans les mains du président de la République, alors que Manuel Valls, à présent simple député dépourvu de parti et de troupes, squatte les plateaux télés, les journaux, les radios, sur son thème de prédilection.

La séquence qui, ces derniers jours, est résumée par les éditorialistes à une « bataille Charlie-Mediapart », mérite d’être revisitée, tant l’ancien premier ministre y joue en réalité le premier rôle. Début octobre, avant même les accusations à l’encontre de Tariq Ramadan, un premier épisode permettait à Valls de reprendre ses thèses et sa position favorite. Tout juste nommé à la tête de la mission parlementaire sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie, Valls essuyait la démission du leader de La France insoumise et député de Marseille, Jean-Luc Mélenchon, de cette mission parlementaire. Les deux hommes ont, semble-t-il, échangé quelques noms d’oiseaux, provoquant l’ire de l’ancien premier ministre qui se répand alors, plusieurs jours durant, sur les députés France insoumise, les taxant d’abord d’islamo-gauchistes, avant de monter en gamme en les accusant de flirter avec l’antisémitisme.

Le 12 octobre, Manuel Valls estime sur Europe 1 qu'une partie des responsables LFI font preuve de complaisance à l'égard de l'islamisme : « Je pense que c'est théorisé aujourd'hui au sein de La France insoumise. » Il vise explicitement la députée de Paris Danielle Obono, accusée de soutenir le Parti des indigènes de la République. La polémique finit par se calmer quand les députés insoumis, Jean-Luc Mélenchon en tête, disent tout le mal qu’ils pensent du PIR, sans désavouer totalement leur collègue Obono. 

La pause n’est que de courte durée. Après le 20 octobre – et les premières accusations contre Tariq Ramadan – Valls change de cible mais pas de discours. Le 28 octobre, dans un entretien à L’Obs, Manuel Valls dénonce « ceux qui considèrent que la gauche doit se cantonner aux questions économiques ou sociales et éviter soigneusement les questions identitaires. Moi, je ne le crois pas », avant d’affirmer qu’il s’opposerait « toujours aux voix qui s’élèvent pour dire qu’il existerait un État raciste discriminatoire qui, sur fond de relents colonisateurs, stigmatiserait les musulmans. Dire cela, ou prétendre qu’ils sont les “nouveaux damnés de la terre”, c’est admettre au fond que les musulmans n’ont pas leur place dans notre République. C’est nourrir l’islam politique. Et une partie de la gauche, je pense aux thèses d’Edwy Plenel, se trahit lorsqu’elle véhicule ce genre de discours ».

Le 30 octobre, il tweete directement sur Tariq Ramadan : 

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Puis le 5 novembre, sur CNews, c’est la synthèse : « Il faut que la vérité éclate sur ce soi-disant intellectuel, promoteur de la charia, prédicateur islamiste, qui a fait un mal terrible dans notre jeunesse avec ses cassettes, ses prêches dans nos mosquées, ses invitations sur tous les plateaux, ses amitiés, ses complicités – je pense à Edwy Plenel. Il y a un moment où il faut dire : ça suffit ! » Il tient ces propos trois jours avant, donc, la une de Charlie Hebdo accusant Edwy Plenel en particulier, et Mediapart en général, d’avoir « su » pour Tariq Ramadan et n’avoir rien dit.

Rebelote le 13 novembre, cette fois dans l’émission Quotidien : « Une partie de la gauche ou de l'extrême gauche a été complaisante à l'égard de l'islam politique, de l'islamisme. On le trouve aussi dans la presse. J'ai cité clairement le Bondy Blog, on le trouve avec Edwy Plenel dans son livre Pour les musulmans, il enferme les musulmans dans une définition, ce sont les damnés de la terre. » Lors de cette émission, il déclare par ailleurs : « Je crois qu’[Edwy Plenel et ses amis] ne sont pas [républicains] du point de vue de l'idée qu'on se fait de la République, incontestablement. Ils sont en difficulté, ils sont sur le reculoir. Leur défense de Tariq Ramadan et de personnages qui ont essayé de faire rentrer des gens dans l'espace – je pense à Dieudonné, à Soral, à ceux qui voulaient faire la synthèse entre l'antisémitisme qui venaient de l'extrême droite – je pense à Soral – et à l’antisionisme qu'on retrouve dans un certain nombre de quartiers… Je pense que sur les valeurs, certains sont perdus, et largement perdus, depuis un moment. »

Avant d’enfoncer le clou le 15 novembre sur BFM TV. « Je veux qu'ils [Mediapart] reculent, je veux qu'ils rendent gorge, je veux qu'ils soient écartés du débat public. Non pas par l'interdiction, ce n'est pas le sujet. Mais qu’ils perdent, qu’ils perdent ce combat, cette bataille d’idées. Nous la menons pour la République et je la mène pour les musulmans de France. Parce que c’est nous qui les protégeons. C’est pas Edwy Plenel et ses sbires. »

On en arrive à cette interview du Parisien et son injonction à Emmanuel Macron de choisir son camp. Si l’ancien premier ministre insiste, c’est qu’il sait que l’exécutif n’a aucune envie pour l’instant de rentrer dans l’arène (lire l’enquête d’Ellen Salvi). Car politiquement, Manuel Valls n’est pas sorti de son isolement. Il a certes reçu les soutiens appuyés de Bruno Retailleau et Éric Ciotti, tous deux Les Républicains, mais ses nouveaux collègues d’En Marche! sont restés bien plus discrets. « On l’applaudit dans l’hémicycle pour sa lutte contre l’antisémitisme mais là, on ne l’applaudit plus », affirme une source parlementaire citée par l’AFP, quand une autre estime les termes de l’ancien premier ministre « excessifs » ou encore une autre qu’il « a été trop agressif »

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