Notre dossier: gilets jaunes, Six mois de révolte des oubliés Reportage

A Toulouse, Reims et Paris... le ras-le-bol des «gilets jaunes»

Plusieurs dizaines de milliers de « gilets jaunes » ont manifesté ce samedi sur tout le territoire en faveur du pouvoir d’achat. Le mouvement, déstructuré et protéiforme, a dépassé la seule protestation contre la hausse des taxes sur les carburants. Reportages à Toulouse, Reims et Paris. 

Manuel Jardinaud, Emmanuel Riondé et Ellen Salvi

17 novembre 2018 à 19h42

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Ce devait être une manifestation contre la hausse des taxes sur les carburants, ce fut un cri de colère de la France des oubliés. Ce samedi 17 novembre, plusieurs dizaines de milliers de « gilets jaunes » ont manifesté dans tout le pays en faveur du pouvoir d’achat.

Contre la hausse du prix du gaz, de l’électricité, pour une meilleure répartition des richesses, contre l’injustice fiscale, contre la disparition des services publics ou encore la hausse de la CSG… Chaque manifestant a lui-même choisi une bonne raison de se rendre sur l’un des 2 000 blocages identifiés par les autorités sur le territoire.

Des « gilets jaunes » à Paris. © ES

Selon les derniers chiffres du ministère de l’intérieur publiés dimanche 18 novembre, environ 287 000 personnes, auto-organisées sur les réseaux sociaux, se sont mobilisées sur l’ensemble de la journée. Une évaluation invérifiable en l’absence de comptage indépendant et d’organisateurs identifiés du mouvement. S’il correspond à la réalité, le nombre de manifestants serait dans la fourchette des mobilisations sociales de l’année. Ce serait par exemple plus que la manifestation des retraités du 15 mars (200 000 personnes, selon les syndicats), mais moins que la grande mobilisation syndicale en défense des services publics du 22 mars (320 000 personnes, selon le ministère).

La journée des « gilets jaunes » a aussi été marquée par le décès d’une manifestante de 63 ans au niveau d’un barrage à Pont-de-Beauvoisin, en Savoie. Au cours de la journée, 404 personnes ont été blessées dont quatorze gravement, a précisé le ministre de l’intérieur. La plupart ont été percutées par des automobilistes qui ont tenté de forcer les barrages. Christophe Castaner a annoncé que 282 personnes avaient été interpellées, dont 78 pendant la nuit, et 157 gardes à vue effectuées. Des barrages étaient maintenus dimanche matin, notamment dans le Nord, l'Hérault et en Alsace.

Au-delà de l’affluence, l’importance de la mobilisation réside dans l’irruption, en quelques semaines à peine, d’un mouvement citoyen protéiforme et éclaté, qui échappe jusqu’ici à toutes les logiques politiques ou syndicales et attire un public souvent peu rompu aux manifestations. Reportages à Toulouse, Reims et Paris.

  • À Toulouse : « Il y a quelques années, on s’en sortait, maintenant c'est dur »

Il n’est pas encore 8 heures et à l’entrée de l’A61 sur le périphérique de Toulouse en direction de Montpellier, ils sont déjà plusieurs dizaines à avoir pris possession des lieux. De la barrière de péage ne reste qu’un moignon qui tremblote, pathétique. « C’est quelqu’un de Vinci qui nous a montré comment démonter les barrières, pour ne pas dégrader le matériel », explique un « gilet jaune » qui, comme cela sera répété à plusieurs reprises dans la matinée, se veut « pacifiste ».

À Toulouse, Medaji, syndicaliste de 28 ans, espère que le mouvement va se structurer. © ER

Une trentaine de kilomètres plus loin, à Villefranche-de-Lauragais, ils sont plusieurs centaines à bloquer six points autour de la ville : péage d’autoroute, stations-essence, rond-point d’accès à des zones artisanales et commerciales. Le rendez-vous avait été donné à 7 heures sur le parking du Super U, une enseigne omniprésente dans tout le périurbain toulousain. « On était au moins 300, assure Danny, 60 ans, aide-soignante. On s’est réparti les lieux à bloquer et on s’y est mis. » Coordination sommaire. Pas de chef, pas de référent particulier. Les infos tournent et s’échangent sur les smartphones. Le principal outil de communication a été la page Facebook « Blocage 17 novembre Toulouse » qui comptait samedi après-midi 14 773 membres.

« On en a ras-le-bol d’être des vaches à lait, marre de beaucoup de choses. On nous demande de plus en plus avec de moins en moins de salaires », résume Danny. « Contre la violence », elle veut « montrer la colère du peuple » et s’inquiète : « On veut nous appauvrir, on veut faire des classes sociales… » Les difficultés à boucler les fins de mois sont dans toutes les bouches. Isabelle, 45 ans, assistante maternelle : « Il y a quelques années, on s’en sortait, maintenant c’est dur. On ne part plus en vacances, le budget pour les enfants, il est limité. On a des voitures anciennes, pas d’argent pour les changer et quand on tombe en panne, c’est compliqué. Le contrôle technique, aussi, c’est compliqué… Il y en a marre de galérer, alors qu’on a deux salaires. »

À ses côtés, Didier, 53 ans, ex de Zodiac, tente de s’en sortir avec « 1 100 euros par mois, un loyer à 600 euros, deux voitures, deux assurances, l’électricité, le gaz… » et a le regard fatigué. Il égrène les prélèvements honnis : « Le carburant, les impôts, les taxes, la TVA… Macron, il n'en a rien à foutre lui, il a son chauffeur, son château là… Il s’en met plein les poches. » Alain, 56 ans, chauffeur de bus, au Smic, qui n’a « plus de crédit à payer mais on aide les enfants », est lui aussi très remonté contre le président : « Il arrive même à nous insulter : “Gaulois réfractaires”, qu’est-ce que ça veut dire ? Et l’autre fois, il a dit qu’on était des… poujadistes. J’ai été voir dans le dico, mais c’est qui ce blaireau pour nous insulter comme ça ?! » Il ne veut pas parler de politique. Plusieurs « gilets jaunes » nous expliquent qu’il s’agit de leur première manifestation.

Un peu à l’écart, accoudés à une barrière, se trouvent Maryse, 63 ans, Luc, 60 ans, Christian, 60 ans, Alain 69 ans et David, 72 ans, un anglais installé depuis vingt-cinq ans en France qui rêve de « Namibie ». Quand on demande son prénom à Christian, qui « travaille à l'international », il répond « Mohamed » et tous ses amis rigolent. Très vite, on délaisse les taxes pour épingler, en vrac, « les bourgeois des centres-ville hyperconnectés qui prennent l’avion », les migrants « marocains » qui touchent « l’AME » – l’aide médicale d’État –, les « mecs d’Afrique qui viennent alors qu’il n’y a pas la guerre chez eux », les « Chinois » qui « ont pris l’aéroport de Toulouse », les « plus de 800 attaques d’églises en France », les « Juifs qui repartent en Israël parce qu’ils se sentent mal », les « chrétiens d’Orient massacrés », « la viande halal »… Christian est en roue libre : « La France est un pays de racines chrétiennes, ici on mange du saucisson et on boit du vin rouge. C’est comme ça, je le dis ! » Alain, un peu gêné, ose quand même : « On n'a aucun rapport avec l’extrême droite. »

Des manifestants au péage de Montgiscard, dans la périphérie de Toulouse. © ER

Dans la matinée, le concessionnaire Vinci a fermé plusieurs accès aux autoroutes, il faut rejoindre Toulouse par les départementales. Au rond-point de Balma, sur le périphérique, un important barrage filtrant a été mis en place. On y croise Medaji, 28 ans, noir, casquette de la CGT vissée sur le crâne et militant de La France insoumise (FI), aspirant au métier et au statut de cheminot : « Ceux qui portent ce type de discours sur les réfugiés, on ne les voit jamais pour défendre le service public et le code du travail », note-t-il, ne souhaitant pas accorder de l’importance à leur présence dans un mouvement qu’il voudrait mieux organisé. Il a essayé de discuter dans la matinée avec d’autres pour « structurer un peu la sécurité. C’est un départ, il faudrait que ça se passe sur plusieurs jours, que ça dure comme en 36… ».

Des motards font hurler leur moteur, des pétards explosent, on commence à parler sandwichs et le « Sacré Charlemagne » de France Gall est pastiché : « Qui a eu cette idée folle un jour de monter le prix du gazole ? Sacré Jupiter… » Ensuite arrive Bella Ciao. Le mouvement se donne à voir tel qu’il est : composite, protéiforme, bien difficile à cerner. Matrice commune : une sourde colère, profonde. Mais ses ramifications partent dans tous les sens. Plus tôt dans la matinée, Benoît, venu avec sa famille (père, oncle, cousine, etc.), toute réunie sur un point de blocage dans une zone artisanale de Villefranche, résumait ainsi : « Ils tapent sur tout le monde : les travailleurs, les retraités, les femmes, les jeunes… Donc la mobilisation est intergénérationnelle et tout le monde est concerné. »

  • À Reims : « Il y a beaucoup de désespoir »

À 6 h 30, Gary Trub remplit le coffre de sa voiture. La nuit est encore noire et le thermomètre proche de zéro. Chaises pliantes, couvertures, thermos de café chaud et même une table de camping s’entassent dans le véhicule. L’intérimaire trentenaire s’est improvisé depuis un mois comme le coordonnateur du mouvement des « gilets jaunes » dans la Marne, et particulièrement dans la région de Reims. Il n’avait jamais participé au moindre mouvement social auparavant.

Le rendez-vous a été fixé à partir de 8 heures à Thillois, dans une zone d’activité à la périphérie de Reims comme la France en connaît tant, où s’alignent de grandes enseignes de la distribution, du bricolage et de l’ameublement. À mesure que la matinée avance, le soleil pointe derrière les grandes surfaces, des hommes et des femmes vêtus de fluo s’agrègent au petit groupe arrivé avant l’aube.

Une trentaine de motards vient leur prêter main-forte pour mettre en place un barrage filtrant au niveau d’un rond-point. À partir de 9 heures, une poignée de voitures et de camions est autorisée à passer toutes les vingt minutes. De part et d’autre de l’ouvrage routier, les bouchons se forment. À la mi-journée, ils sont plus d’une centaine de « gilets jaunes » à discuter et à se relayer auprès des automobilistes parfois nerveux. Un peu plus tôt dans la matinée, l’un d’eux a tenté de forcer le barrage, fait crisser ses pneus en frôlant une participante, sans toutefois provoquer d’accident.

Au sein de ce regroupement fluo hétéroclite, très peu de militants politiques et syndiqués, mais des Marnais qui veulent alerter sur leurs problèmes du quotidien. « La taxe sur l’essence et diesel, c’est la goutte d’eau, résume Gary Trub. Après les augmentations de l’électricité et du gaz, on n’a plus rien à la fin du mois. » Christian, 40 ans, est conducteur d’engin dans les travaux publics. « La masse la plus calme et la plus docile est victime des politiques. On nous donne juste assez pour qu’on ait peur de perdre le peu qu’on a », analyse-t-il. Aujourd’hui, la crainte s’est envolée et une petite fraction de la majorité silencieuse a, comme lui, enfilé son gilet jaune.

Autour, chacun discute de ses difficultés financières, l’une évoque les travaux à faire dans la maison, un autre les études des enfants à payer. À côté, ce sont les prix à la caisse des supermarchés qui sont critiqués. « Aujourd’hui, c’est pour les jeunes qu’on est là », confie un retraité qui souhaite rester anonyme. Lionel porte un discours identique sur le besoin de solidarité entre générations. D’ailleurs, il réfute toute accusation d’une mobilisation contre la transition écologique en manifestant à la suite de la hausse du carburant et des taxes associées : « Le tout voiture électrique, ça ne tient pas la route. Que fera-t-on pour recycler les batteries ? »

Âgé de 56 ans, ce gérant d’une entreprise dans l’immobilier dit ne pas se sentir écouté par les dirigeants et veut enfin faire entendre sa voix. La dernière fois qu’il l’a fait, c’était au début des années 1980, il était alors sidérurgiste et manifestait pour sauver son emploi. Yohan, intérimaire cariste de 26 ans, et Estelle, 20 ans et au chômage, sont, eux, venus ensemble manifester pour la première fois de leur vie. Ils ne votent pas. « Il y a beaucoup de désespoir, on nous prend encore et encore, même pour les retraites. On se retrouve sans argent, on ne peut même plus se faire un peu plaisir », témoigne Johan.

Estelle, 20 ans, et Yohan, 26 ans, manifestent pour la première fois de leur vie. © MJ

Estelle, elle, évoque sa mère qui travaille à temps partiel au domicile de personnes âgées et gagne 1 200 euros les meilleurs mois. « À la fin de mois, elle ne peut plus faire ses courses », affirme la jeune femme. Elle insiste sur « cette colère » qui rassemble les gens autour de ce rond-point. Un autre participant hésite à qualifier le sentiment commun : « désespoir » ou « résignation » ? Une forme de fraternité, en tout cas, traverse l’assemblée qui n’entonne pas de slogans outranciers et réactionnaires.

« Je suis venu en soutien citoyen contre l’injustice fiscale, ajoute Romain, la trentaine, technicien chez un sous-traitant automobile. Où est donc l’égalité par rapport à un millionnaire ? » Le jeune homme précise qu’il n’est pas contre les taxes – « la France en a besoin », dit-il –, mais veut lutter pour un meilleur partage des richesses. Son gilet jaune endossé aujourd’hui est le symbole de son message à l’adresse de l’exécutif.

Dans l’après-midi, l’ambiance jusque-là bon enfant évolue. Certains automobilistes sont de plus en plus excédés par le barrage routier non autorisé par la préfecture, mais sous surveillance d’une dizaine de gendarmes. La coordination pèche par son amateurisme, sans autre moyen de communication qu’un haut-parleur pour dicter les consignes. Vers 14 heures, un conducteur est immobilisé, soupçonné d’avoir renversé une femme en amont du barrage.

  • À Paris : « On a eu du mal à se retrouver, mais on a fini par se reconnaître »

Il faisait encore nuit, samedi matin, lorsque Mélo a quitté Marne-la-Vallée pour se rendre Porte Maillot, à Paris, accompagnée de sa mère. C’est là, sur le parvis du Palais des Congrès, que la jeune femme de 35 ans – « mariée, deux enfants », précise-t-elle – a rejoint dans le froid un petit groupe de « gilets jaunes » qui s’est épaissi au fil des heures et de l’arrivée du soleil. « Ça fait un mois que j’ai mon gilet jaune sur le pare-brise, explique-t-elle. La taxe sur les carburants, ça a mis le feu aux poudres, mais le ras-le-bol est plus général. On est taxés de toutes parts ! »

Porte Maillot, les forces de l’ordre encerclent les « gilets jaunes ». © ES

Toute la matinée, Mélo a gardé le sourire. Malgré la présence en nombre des forces de l’ordre qui empêchaient les manifestants d’avancer ; malgré le manque d’organisation du mouvement qui en a découragé plus d’un ; malgré la présence de l’élu Rassemblement national (RN) Wallerand de Saint-Just, et celle de Florian Philippot, ancien bras droit de Marine Le Pen et désormais responsable du mouvement Les Patriotes, arrivé les bras chargés de sandwichs. « Ça me gonfle qu’ils soient là parce qu’on est un mouvement apolitique, dit-elle. Gauche, droite, extrême droite, on n’en veut pas ! Bon après, Philippot, je ne savais même pas qui c’était… »

Cette salariée dans l’aéronautique préfère retenir le nom de tous les « gilets jaunes » qu’elle a rencontrés aujourd’hui. « On a eu du mal à se retrouver ce matin, mais on a fini par se reconnaître », affirme-t-elle. La petite centaine de manifestants réunis Porte Maillot viennent de tous les horizons politiques, mais ils partagent les mêmes colères. Véronique, qui a voté Hamon au premier tour de la présidentielle, puis Macron au second, « pour faire barrage à Marine Le Pen », est en train de discuter avec Cédric, 36 ans, originaire d’Eure-et-Loir, qui, lui, avait choisi Asselineau.

Florian Philippot. © ES

Cette quinquagénaire, qui « bosse dans le logement social », n’avait plus manifesté depuis ses années lycées. « Si je suis venue aujourd’hui, c’est parce que je n’arrive plus à nourrir mes enfants, indique-t-elle. On est taxés sur tout, je suis arrivée au bout du bout. Toutes les mesures que Macron a prises depuis un an, c’est pour ses amis les riches et pas pour le peuple du bas. » C’est également ce que pense Cédric : « Macron mène une politique de banquier pour les riches qui appauvrit les citoyens, c’est encore pire que sous François Hollande. »

Beaucoup des personnes présentes estiment que l’argument écologique du gouvernement pour taxer les carburants n’est qu’un « prétexte ». « C’est des mensonges tout ça, assure Hugo, 29 ans. Y a de l’argent ailleurs. Ils ont supprimé l’ISF et ils augmentent le reste ! À la télé, ils disent que le CAC 40 fait plus d’un milliard de bénéfices par an. Pourquoi ils ne vont pas taxer ça ? » « S’il y avait une urgence climatique, ils taxeraient le kérosène des paquebots et des avions plutôt que de taxer les véhicules qui roulent à essence. C’est beaucoup plus polluant ! », complète Cédric.

Encerclés par les forces de l’ordre, les manifestants commencent à s’agacer de ne pouvoir circuler librement. Le mot « dictature » est sur toutes les lèvres. « Je dois rentrer mon gilet sinon je reste parqué, explique un jeune directeur de sociétés, au chômage depuis quelques mois. Je suis censé vivre dans un pays démocratique, non ? Je suis content d’avoir vécu ça parce que ça me conforte dans pourquoi je suis venu. » Pourquoi justement ? « Parce que j’ai une fille de un an et demi et que je ne veux pas qu’elle grandisse dans une société qui se renie, une société où on va checker votre Facebook pour vous faire un redressement fiscal », détaille-t-il.

Ainsi regroupés, les manifestants n’ont d’autre choix que de faire connaissance. Deux hommes sont en train d’expliquer à une femme pourquoi ils ont choisi de militer pour Jacques Cheminade. Silence gêné de leur interlocutrice. D’autres sont en train d’échanger sur la façon dont ils perçoivent Emmanuel Macron. « On a un président qui nous a ravivé Pétain et invité Trump en une semaine, c’est quand même pas mal ça ! » lance un sexagénaire. « Macron ou un autre, on s’en fout. Le seul truc, c’est qu’il faut arrêter la monarchie », lui répond un trentenaire. « Et la fête de la musique, la gay pride, là ? C’est ça l’image de la France à l’étranger ? » lâche une femme, sans offusquer personne autour d’elle. « Il est oooùù Benalla ? » se met à hurler un autre homme.

© ES

Faute de meneur et de structuration, la manifestation part un peu dans tous les sens. « On s’en fiche ! L’essentiel, c’est d’être là et puis c’est pas si mal le bordel », s’amuse Mélo, qui n’était plus descendue dans la rue depuis la marche Charlie du 11 janvier 2015. « Le truc, c’est qu’on est dispersés un peu partout, du coup, on a du mal à faire masse pour bouger les policiers », souligne un artisan. « C’est clair qu’on n’est pas des pros de la manif… », lance un homme à sa femme, qui lui répond du tac au tac : « Ouais, enfin, quand y a eu la Coupe du monde, on n’a pas empêché les gens d’aller sur les Champs. Non, je te le dis, c’est la dictature. »

En fin de matinée, Agnès débarque sur le parvis du Palais des Congrès avec un ami. Elle se dit « un peu déçue » par l’affluence. « J’attendais plus de monde, mais ils ont peut-être fait la grasse mat’ comme nous et ils vont arriver… », se motive-t-elle. Cette électrice de Mélenchon avait déjà manifesté l’an dernier, au moment des ordonnances réformant le code du travail. Cette fois-ci, elle vient tout simplement parce qu’elle aussi en a « marre d’être taxée ». « On est des vaches à lait, c’est toujours les mêmes qui trinquent », souffle-t-elle, évoquant pêle-mêle les carburants, les impôts locaux ou encore les retraites. « Ce gouvernement, c’est Robin des bois à l’envers », ajoute son ami.

Posté à quelques mètres de là, bonnet rouge vissé sur la tête, Thierry observe les manifestants d’un œil expert. « Je suis syndiqué FSU [Fédération syndicale unitaire – ndlr], je connais les manifs », indique cet agent territorial breton, âgé de 57 ans. Venu des Yvelines avec un seul de ses collègues, il explique ne pas avoir réussi à convaincre les autres : « Ils sont dégoûtés, ils ne veulent plus manifester, ils disent que ça ne sert à rien. » Mais finalement, « dans un sens, c’est mieux que ce ne soit pas syndicalisé, ajoute-t-il, parce que c’est le peuple qui est dans la rue. Comme dirait Hollande, ce sont les sans-dents qui portent le gilet jaune ».

Thierry n’a jamais cru en Emmanuel Macron. D’ailleurs, il a voté Marine Le Pen aux deux tours de la présidentielle « parce qu’elle, on ne sait pas, on ne l’a jamais eue ». Les dernières annonces du gouvernement favorables aux automobilistes ne l’ont guère convaincu. Il fait les comptes : « Moi j’ai 1 500 euros de salaire, 850 euros de loyer, 64 euros de mutuelle, l’assurance de la voiture, les impôts… À la fin du mois, il ne me reste plus rien pour vivre. Et Macron augmente tout. Je ne peux même pas me porter garant pour mes enfants s’ils veulent louer un appartement. Alors leurs 4 000 euros pour changer de voiture, ça me fait bien rire, je pourrais jamais mettre la différence de toute façon. »

C’est en retirant momentanément leurs gilets jaunes que les manifestants ont pu accéder aux Champs-Élysées, en milieu de journée. De plus en plus nombreux, ils ont alors déferlé sur l’avenue, en criant « Macron démission, Macron démission ! », jusqu’à se retrouver de nouveau coincés aux abords du Palais de l’Élysée, où ils avaient initialement prévu de se rendre. C’est là-bas, dans plusieurs rues adjacentes, mais aussi place de la Concorde, que la situation a commencé à se tendre en milieu d’après-midi, les manifestants forçant les barrages installés par les forces de l’ordre, ces dernières répliquant avec des gaz lacrymogènes. À 17 heures, quelque 1 200 « gilets jaunes » étaient dénombrés par le ministère de l’intérieur.

Manuel Jardinaud, Emmanuel Riondé et Ellen Salvi


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