«Regardez, nos valises sont pleines de vos poubelles!»

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Poursuite de nos déambulations dans les rues de Paris à la rencontre des Roms. Quatre jeunes hommes près des grands magasins et un couple en perdition porte de Vanves racontent leur vie passée à glaner quelques euros.

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Les Roms de la place d’Estienne d’Orves ne se sentent pas d’affinités particulières avec ceux de la place de la Bastille. Ils ne viennent pas des mêmes villages, pourtant ils partagent la même préoccupation : survivre au jour le jour dans les rues de Paris.

Non loin des grands magasins, un groupe d’hommes a trouvé refuge depuis plusieurs semaines sous les arcades du porche de l’imposante église de La Trinité. Des travaux entravent l’accès à l’entrée. Jusqu’à minuit, l’éclairage public illumine l’édifice et empêche les occupants nocturnes de fermer l’œil.

Ce mois de décembre, quelques jours avant Noël, des jeunes de la paroisse viennent de leur apporter du thé et des bonbons au chocolat. « Je ne peux pas, à cause de mes dents », remercie Daniel, le plus âgé de la bande, qui prend la parole. À ses côtés, Toni, Gigi et Alin. Habitat précaire, mais pensé : sur les marches de pierre, ils ont disposé des cageots sur lesquels ils ont placé des planches. Un petit chien s’est mis en boule dans un coin. Ils discutent en alternant les positions assises et debout, pour ne pas geler sur place. Ils expliquent qu’ils ont choisi le renfoncement de cette église car ils savent qu’un lieu à l’abri existe tout près. Ils montrent une porte dérobée dans le mur : « On descend par là, dans le sous-sol, il y a une salle. Des Polonais y dorment. On espère que ce sera bientôt notre tour. »

Des responsables de la paroisse les ont prévenus que leur coin allait bientôt être fermé par des grilles. « On passera par-dessus », dit l’un d’entre eux. « Leurs » marches leur servent de repli après des journées passées à mendier entre la gare Saint-Lazare et le quartier de l’Opéra. À part ces moments où il attend, assis, Daniel passe le temps en marchant. Le matin et le soir, ses compagnons et lui glanent des informations sur les lieux où se réchauffer, les cafés où les patrons sont accueillants, les nouveaux arrivants à impressionner. Ils vérifient les poubelles et, un peu plus loin, en périphérie de Paris, sillonnent les zones de stockage des encombrants pour récupérer des objets à étaler sur une bâche une fois la nuit tombée dans les marchés aux puces clandestins du boulevard de Belleville ou de Barbès. Là, vendeurs à la sauvette improvisés, ils croisent des acheteurs prêts à céder quelques centimes pour un tire-bouchon ou un bol usager. Ils savent où trouver des morceaux de métaux et savent où les revendre.

Bonnet, anorak à capuche sur veste à capuche, Daniel ne veut pas dire combien son activité lui rapporte. Il n’ignore pas que beaucoup de Parisiens voient en lui un chapardeur de porte-monnaie. « On n’est pas des voleurs », se défend-il prévenant toute remarque. « Tout ça, en tout cas, ne rapporte pas assez pour rentrer chez moi, pas assez pour revoir mes trois enfants, pas assez pour dormir au chaud. Mais, bon, c’est mieux que rien. Certains donnent de la nourriture, des vêtements, d’autres donnent de l’argent. »

« C’est mieux qu’en Roumanie. Là-bas, il n’y a rien, surtout pour les Roms. Il n’y a pas de travail, zéro. En plus, les gens nous méprisent. Pour eux, on est inférieurs. Ici, normalement c’est l’égalité et la fraternité. En France, nous sommes égaux des Français », ajoute-t-il, mi-affirmatif, mi-interrogatif.   

Remballant ses thermos de thé, une bénévole raconte qu’avec ses amis, elle sillonne le IXe arrondissement pour venir en aide aux sans-abri. « On voit des Roms qui sortent des parkings. Ils y mettent leurs paquets et vont les chercher pour la nuit », dit-elle. Les quatre des marches font pareil. La journée, leurs affaires disparaissent comme par magie, ensevelies dans des orifices cachés de la ville.

Avant qu’elle s’en aille, un vieux monsieur l’interpelle. Pendentif en forme de croix autour du cou, il s’avance et parle fort. Il a l’air éméché. Tous le reconnaissent. « On le voit tous les soirs. Je ne comprends pas ce qu’il dit. C’est n’importe quoi », lance Daniel d’un ton désapprobateur. Lui-même ne se vit pas comme un pauvre hère en perdition. Il pense qu’à tout moment il peut interrompre son calvaire. Il suffit qu’il se rappelle pour quoi il est là – rassembler suffisamment d’euros pour ne pas repartir les mains vides.

À la différence de beaucoup de ses compatriotes, Daniel est un citadin, originaire de Craiova, « je viens de la ville elle-même, pas de la périphérie ». Il n’est pas mécontent d’avoir l’occasion de discuter et parle de tremblements de terre, de volcans, de choses et d’autres. Discuter est une manière de passer le temps. Il explique que les terrains de banlieue lui paraissent trop éloignés du centre de Paris et trop « dangereux ». « Les campements illégaux attirent les policiers. Là-bas, ils te dérangent. Ici, ils ne nous embêtent pas car ils n’ont rien à nous reprocher », assure-t-il.

Comme Constantin à Bastille (lire notre enquête), il regrette l’ère Ceausescu : « Ce temps était béni. De 18 ans à la retraite, tout le monde avait du travail. Après, les entreprises ont fermé les unes après les autres, ça a été la catastrophe. » Il fait quelques blagues « pour ne pas tomber dans l’amertume » et indique qu’il serait volontiers retourné en Roumanie pour les fêtes de Noël. Mais il a déjà bénéficié une fois de l’aide au retour et ne peut postuler une seconde fois. Ses enfants devront se passer de lui cette année.

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Conçue avec la photographe Sara Prestianni, cette enquête est le deuxième volet d'une série consacrée à la vie des Roms dans les rues de Paris. À l'automne 2012, nous avons décidé d'aller à leur rencontre pour leur donner la parole, entendre ce qu'ils avaient à dire sur leur parcours, substituer leur regard à nos préjugés. Comprendre leurs préoccupations plutôt que projeter nos éventuelles angoisses. Pour dépasser le constat de l'horreur, nous avons pris le temps de discuter avec quelques-unes des personnes qui, ces jours-ci, ont installé matelas et bagages dans des cabines téléphoniques ou sur des marches d'églises. Comme la plupart d'entre elles ne parlent pas le français, nous avons accompagné le Secours catholique dans certaines de ses maraudes lorsqu'un interprète, ou tout du moins quelqu'un capable de se faire comprendre, était présent.

Nous nous sommes présentées comme journaliste et photographe. Toutes les personnes que nous avons sollicitées ont accepté de nous faire le récit de leur cheminement. Les prises de vue ont, elles, donné lieu à de nombreux refus. Nos interlocuteurs nous ont expliqué redouter la circulation de leur portrait dans leur pays d'origine. Beaucoup des images ont donc été prises à d'autres moments, avec l'accord des personnes, sauf quand celles-ci étaient enfouies sous des couvertures. Nous avons choisi de ne pas exclure ces photos a priori dans la mesure où le fait de dormir sur le trottoir est central dans le sujet.

Les deux premiers articles traitent de la vie des familles roms avec lesquelles nous nous sommes entretenues. Le troisième concerne la gestion par les pouvoirs publics, en priorité la mairie de Paris, de ce drame. Le quatrième revient sur la politique mise en place par le gouvernement, et notamment Manuel Valls, à l'égard des Roms. Le récit photographique fait l'objet d'un portfolio. Nous avons travaillé sur ce sujet entre novembre 2012 et janvier 2013.

Par ailleurs, au moment où l'enquête paraît, nous apprenons que Delia et Trepiçut, cités et photographiés dans l'article, viennent de repartir en bus en Roumanie, qu'ils ont retrouvé leur fille et leur famille, et, selon l'une des bénévoles qui les a suivis, qu'ils sont « très heureux »