Football Leaks: le lanceur d’alerte arrêté collaborait avec la justice française

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Rui Pinto, le lanceur d'alerte lié aux Football Leaks arrêté en Hongrie, avait engagé une coopération avec le parquet national financier (PNF) français et s'apprêtait à faire de même avec la justice suisse. Poursuivi pour « tentative d'extorsion » et vol de données au Portugal, il a été placé vendredi en résidence surveillée à Budapest dans l'attente de l'audience qui statuera sur son éventuelle extradition.

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Rui Pinto, le lanceur d’alerte portugais lié aux Football Leaks et placé en garde à vue mercredi soir en Hongrie, collaborait, avant son arrestation, avec le parquet national financier (PNF) français, qui a ouvert en décembre 2016 une enquête pour « blanchiment de fraudes fiscales aggravées » à la suite des premières révélations issues des documents Football Leaks publiés par Mediapart et ses partenaires du réseau European Investigative Collaborations (EIC).

Mediapart et l’EIC ont pu obtenir confirmation de cette information, dévoilée dans un entretien à l’AFP par William Bourdon, l’avocat français de Rui Pinto. « Mon client est aujourd'hui engagé dans une coopération active avec le parquet national financier », a déclaré Me Bourdon. Contacté, le PNF s’est refusé à tout commentaire.

L’enquête du PNF avait notamment été ouverte au sujet du joueur du PSG Angel Di Maria (finalement innocenté, car il a fraudé le fisc en Espagne mais pas en France), son ex-coéquipier Javier Pastore, ainsi que le joueur argentin Lucho Gonzalez, qui a été payé par Adidas au Panamá lorsqu’il jouait à l’Olympique de Marseille.

Banderole déployée par les supporters du club allemand de Fribourg après nos révélations : "Merci à John et à l'équipe Football Leaks. Continuez !" © D.R. Banderole déployée par les supporters du club allemand de Fribourg après nos révélations : "Merci à John et à l'équipe Football Leaks. Continuez !" © D.R.

William Bourdon a également indiqué à l'EIC que Rui Pinto a accepté de coopérer avec le procureur extraordinaire suisse Damian K. Graf, désigné le 23 novembre dernier pour mener l’enquête pénale ouverte à la suite des dernières révélations des Football Leaks au sujet des liens troubles entre le procureur suisse Rinaldo Arnold et le président de la FIFA Gianni Infantino (lire notre enquête ici).

« J’ai pu rencontrer mon client mardi dernier. Il m’a mandaté afin de répondre favorablement à une demande de coopération qui lui a été adressée par le procureur extraordinaire suisse en charge de l’enquête ouverte suite aux révélations des Football Leaks », indique William Bourdon à l’EIC.

Ce processus de coopération de Rui Pinto avec les procureurs français et suisse a été interrompu mercredi par son arrestation en Hongrie à la suite d'un mandat d’arrêt européen émis par la justice portugaise, qui soupçonne Rui Pinto de « tentative d’extorsion aggravée », d’« accès illégitime » à des informations et de « violation de secrets », dans le cadre d’une enquête menée par les policiers de l’Unité nationale de lutte contre la cybercriminalité (lire notre article ici). « Je conteste avec la plus grande fermeté les accusations de tentative d’extorsion contre mon client », indique Me Bourdon.

Après plus de 24 heures de garde à vue dans un commissariat de Budapest, Rui Pinto a été présenté pour la première fois à un tribunal ce vendredi matin. Cette audience visait uniquement à déterminer si Rui Pinto acceptait la procédure simplifiée d’extradition, ce qu’il a refusé. La Hongrie a désormais 60 jours pour se prononcer sur le fond. Ce sera l’objet d’une seconde audience, au cours de laquelle Rui Pinto va contester son extradition vers le Portugal.

En attendant cette seconde audience, le tribunal a accepté que Rui Pinto soit libéré et placé en résidence surveillée à son domicile de Budapest avec port d’un bracelet électronique. Le parquet, qui souhaitait le placer en détention provisoire, a immédiatement fait appel, mais ce n’est pas suspensif. « Mon client a été libéré et se trouve actuellement à son domicile », nous a indiqué Me Bourdon vendredi après-midi.

La bataille judiciaire est lancée. La coopération engagée par Rui Pinto avec le PNF français et son souhait de répondre favorablement à la demande du procureur suisse seront un atout pour ce citoyen portugais âgé de 30 ans. Le fait que deux pays comptent sur les informations qu’il a contribué à révéler pour mener leurs propres enquêtes démontre en effet l’intérêt public des révélations Football Leaks.

Les avocats français et portugais de Rui Pinto estiment qu’il est un « lanceur d’alerte », que la justice portugaise tente de « criminaliser » malgré le fait qu’il a contribué à « révéler au monde l’ampleur des pratiques criminelles ». Rui Pinto « répond à l’ensemble des critères de protection des lanceurs d’alerte tel que résultant des dernières dispositions du droit européen », ont-ils ajouté jeudi dans un communiqué.

C’est également l’avis de la fondation franco-américaine The Signals Network, qui a décidé d’apporter son soutien, notamment juridique, à Rui Pinto. « L’intérêt public des révélations Football Leaks est très élevé », indique dans un communiqué publié vendredi matin la directrice générale de la fondation, Delphine Halgand-Mishra.

« Ces leaks ont servi de base à des enquêtes menées par de grands médias internationaux, poursuit le communiqué de The Signals Network. Aucun des articles publiés n’a fait l’objet de plaintes en diffamation [...]. Les révélations issues des Football Leaks ont déclenché des enquêtes judiciaires […] en France, en Suisse, en Espagne et même aux États-Unis. Pour toutes ces raisons, Rui Pinto mérite d’être soutenu par tous ceux qui défendent la liberté de la presse et le journalisme d’investigation. »

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Après une première saison en 2016, quinze journaux européens regroupés au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC) révèlent, à partir du vendredi 2 novembre, la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données, ont été analysés pendant huit mois par près de 80 journalistes, infographistes et informaticiens.

Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football. Nos révélations d’intérêt public, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages, s’étaleront de façon simultanée pendant trois semaines.

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