A l’«Ecole 42» de Xavier Niel: sexe, harcèlement, arnaques et comptes offshore

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S’il y a un projet dont Xavier Niel est fier, c’est celui de l’«École 42», qui forme gratuitement des jeunes à la programmation informatique. Mais l’histoire a un envers. L’établissement a connu une grave crise. Harcèlement, exhibitionnisme, détournements, comptes offshore : Mediapart révèle les vraies raisons de l’éviction du directeur, à laquelle a œuvré secrètement un conseiller de l’Élysée.

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C’est assurément une bien belle histoire que celle de l’École 42. Et Sophie Viger, qui est devenue directrice générale de l’établissement en octobre dernier, en parle avec passion. Fondé en 2013 par le milliardaire Xavier Niel, l’établissement, qui est totalement gratuit et qui est financé quasi intégralement par des dons du patron et propriétaire de Iliad-Free, forme à la programmation informatique des jeunes, pour beaucoup issus des quartiers défavorisés, ce qui leur permet à tous de trouver ensuite un travail.

Il s’agit donc d’un type de mécénat assez peu fréquent en France, mais qui a formidablement bien marché puisque l’École, très atypique dans le système éducatif français, est devenue une référence mondiale. Tant et si bien que de nombreux établissements similaires ont par la suite vu le jour, avec son appui, dans de nombreux pays.

Il y a pourtant un envers à cette histoire. C’est que l’École a traversé l’an dernier une très grave crise, dont presque personne n’a parlé. Harcèlement, exhibitionnisme, détournements et carambouilles en tous genres : Mediapart a reconstitué la face cachée de l’aventure. Une bien sombre histoire, où l’on voit même apparaître pour d’obscures raisons un conseiller de l’Élysée, et qui s’est conclue par la discrète éviction du prédécesseur de Sophie Viger, Nicolas Sadirac, qui était l’un des cofondateurs de l’École. Avec l’École 42, il y a donc deux histoires en une : la belle, qui fait la fierté de Xavier Niel ; et la glauque, que personne ne connaît.

Capture d’écran du site de l’École 42. Capture d’écran du site de l’École 42.

Sophie Viger, elle, ne connaît que la première et en parle de manière volubile. Ainsi donc, voici quelques années, Xavier Niel a l’idée de créer cette école. Faisant à l’époque des dons à diverses associations qui œuvrent dans ce domaine, il se prend à penser que finalement, il ferait sans doute mieux de financer lui-même un projet, et de créer une école au sein de laquelle des jeunes pourraient suivre une scolarité entièrement gratuite, alors qu’ailleurs un tel cursus peut coûter jusqu’à 40 000 euros par an. Ce qui est inaccessible à beaucoup de jeunes, notamment ceux en situation d’échec scolaire et dont les parents ont de faibles ressources.

Le milliardaire met donc sur la table une trentaine de millions d’euros pour lancer le projet et acheter les bâtiments qui vont abriter l’école, boulevard Bessières dans le XVIIe arrondissement de Paris. Puis année après année, il fait des dons à l’école. De l’ordre de 10 millions d’euros par an désormais, soit 7 millions pour le fonctionnement de l’École 42 à Paris. Et 3 millions de plus pour faire vivre une école similaire créée peu après aux États-Unis, dans la Silicon Valley. Des dons qui sont en partie défiscalisés, puisque l’École 42 est une association sans but lucratif et ouvre donc droit à une réduction d’impôt égale à 66 % du don, dans la limite de 20 % des revenus imposables du donateur, ce qui fait dans le cas de Xavier Niel une réduction de 13,2 %, selon des sources confidentielles au sein du groupe. De modèle économique, l’École 42 n’en a pas vraiment. « Le modèle économique, c’est la carte bleue de Xavier », dit l’un des cofondateurs, qui a été au début de l’aventure.

Grâce à la gratuité, les jeunes qui y sont formés viennent pour beaucoup de milieux populaires : près de 40 % d’entre eux n’ont pas le bac. « On veut donner une chance à ceux qui n’en ont pas eu avant ; ceux qui sont sortis du système scolaire ; ceux qui ont pu être en échec ; ceux dont la famille n’a pas eu les moyens financiers pour leur payer une scolarité, raconte Sophie Viger. Nous sommes dans une société qui stigmatise l’échec. L’École 42 veut aller à rebours de cela ; on veut redonner confiance à ceux qui suivent notre scolarité. » Et cela marche, puisque l’École se targue ainsi d’avoir permis depuis sa création à plus de 2 000 jeunes de trouver un travail. On consultera ici, sur le site internet de l’École, les principes pédagogiques qu’elle met en œuvre.

Elle se fixe aussi pour ambition d’avoir une pédagogie très innovante, sans relation hiérarchique entre l’équipe éducative et les élèves, ni cours magistraux. « On préfère leur apprendre à être collaboratifs, à être créatifs. Nous insistons beaucoup auprès d’eux sur la bienveillance et la solidarité », dit encore la nouvelle directrice.

Assez vite, l’École rencontre donc le succès. En tout cas l’école française ; moins l’école californienne car, aux États-Unis, culturellement, la gratuité n’inspire guère la confiance. Si c’est gratuit, c’est que cela ne vaut rien…

Quoi qu’il en soit, l’École 42 version française a rapidement le vent en poupe. Et dans la presse spécialisée, les éloges pleuvent, aussi bien sur l’établissement que sur le directeur général, Nicolas Sadirac, installé par Xavier Niel dans cette fonction, et qui est avec lui l’un des cofondateurs de l’école, les deux autres étant Florian Bucher et Kwame Yamgnane.

« L’École 42 meilleure école de programmation du monde, vraiment ? » s’interroge ainsi début 2017 le site Silicon.fr. Peu après, un autre site spécialisé, Lesnumériques.com, chante les louanges de Xavier Niel, dans le cadre d’une série intitulée « Ces génies qui ont fait de grandes choses » (sic), et bien évidemment l’École 42 fait partie des « créations révolutionnaires » de l’homme d’affaires. Nicolas Sadirac est lui-même courtisé par les médias, qui rappellent (ici ou ) son cursus remarquable : il est notamment « titulaire d’un Bachelor de l'UCLA (Université de Californie à Los Angeles) en 1986 puis d'un master en sciences physiques de l’université de Stanford en Californie en 1989 ».

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Dans la mesure où il est question dans cet article de Xavier Niel et de sa holding NJJ, nos lecteurs sont en droit de savoir ce qu’il en est des relations de Mediapart avec celui-ci. Nous renvoyons sur ce sujet à la mise au point détaillée, publiée ce 17 avril par la rédaction de Mediapart, en libre accès dans le Club de Mediapart.

Les lecteurs qui aimeraient vérifier que la présence, modique, de Xavier Niel au capital de Mediapart n’a pas eu le moindre effet sur les enquêtes réalisées par notre journal à son sujet peuvent utilement se référer à notre onglet « Lire aussi » et notamment à notre enquête sur les secrets de Xavier Niel.