Le procès de la corruption de la dictature Obiang s’ouvre à Paris

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L’actuel vice-président de la Guinée-Équatoriale sera jugé pour blanchiment à partir de lundi, vraisemblablement en son absence. Ce procès dit «des biens mal acquis» est exemplaire du pillage systématique des richesses nationales par certains dirigeants. Ce pays est aujourd'hui dévasté par la prévarication du régime.

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Une affaire de corruption d’État emblématique sera jugée à partir de lundi et pour trois semaines devant la XXXIIe chambre correctionnelle de Paris, spécialisée dans les affaires financières et fiscales. L’unique prévenu, Teodoro Obiang (surnommé Teodorin), 47 ans, est vice-président de la Guinée-Équatoriale et fils du président Obiang, à la tête de ce petit pays – dont la population fait partie des plus pauvres d’Afrique – depuis un coup d’État militaire en 1979.

Le fils Obiang doit répondre d’accusations de blanchiment d’abus de biens sociaux, de blanchiment de détournement de fonds publics, de blanchiment d’abus de confiance et de blanchiment de corruption. N’ayant jamais déféré aux convocations des juges et malgré un mandat d’arrêt effectif de 2012 à 2014, ce prévenu de marque devrait être absent des débats et représenté par ses avocats.

Ministre de l’agriculture et des forêts de 1997 à 2012, avant de devenir vice-président de la Guinée-Équatoriale, Teodorin Obiang vit dans un luxe inouï. Il est accusé d’avoir pillé les ressources de son pays – qui vit essentiellement du pétrole et du bois – pour financer un train de vie pharaonique. La liste de ses biens identifiés lors des enquêtes judiciaires menées aux États-Unis et en France est sidérante. La justice française a saisi la plupart de ses biens parisiens et en a vendu une partie, les considérant comme des biens mal acquis.

Teodorin Obiang © Reuters Teodorin Obiang © Reuters
Habitué des palaces, le fils Obiang a, en 2004, décidé d’acquérir un pied-à-terre à Paris. Il s’agit d’un immeuble somptueux de l’avenue Foch, détenu par le biais de sociétés suisses et acheté à l’époque 25 millions d’euros. Un bien immobilier hors du commun, dans l’avenue la plus chic de la capitale : 2 835 mètres carrés, 101 pièces sur six étages, avec un triplex « comprenant des volumes, des équipements et des aménagements exceptionnels » et plusieurs appartements, ainsi qu’une salle de sport, un hammam, une discothèque, un bar, un salon oriental, une salle de jeux, une salle de cinéma, un salon de coiffure, deux cuisines professionnelles, six garages, etc.

Obiang Junior a fait effectuer pour 11 millions d’euros de travaux dans ce véritable palais, qui a pris beaucoup de valeur depuis 2004, puisqu’il est aujourd’hui estimé à 107 millions d’euros. Équipements et décorations sont ostentatoires, avec parquets, cheminées, miroirs, robinets recouverts de feuilles d’or, ascenseur et escalier en marbre. Les charges et frais de gestion de l’immeuble sont pris en charge par des fonds venant de Guinée-Équatoriale.

Rien n’est trop coûteux pour embellir les lieux. « Lors de la vente de la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, organisée du 23 au 25 février 2009 par Christie’s France, Teodoro Nguema Obiang Mangue a acquis 109 lots, pour un montant total de 18 347 952,30 euros », lit-on dans l’ordonnance de renvoi devant le tribunal signée par les juges d’instruction Roger Le Loire, Charlotte Bilger et Stéphanie Tacheau (un document de 36 pages dont Mediapart a pris connaissance). Ces meubles de prix et œuvres d’art ont été réglés par la société Somagui Forestal, une société d’exploitation forestière contrôlée par Teodorin Obiang, alors ministre de l’agriculture et des forêts. Pratique. Cette même société forestière a encore réglé 600 000 euros d’achats à un antiquaire parisien en décembre 2010. Au fil des ans et de ses déplacements, le fils Obiang s’est constitué une collection de toiles de maîtres, comprenant des Renoir, Degas, Chagall, Matisse, Monet et Toulouse-Lautrec.

Dépensant sans compter lors de ses brefs séjours à Paris, celui qui était alors ministre de Guinée-Équatoriale a notamment acheté (en quelques années seulement) pour 200 000 euros de matériel audio-vidéo, 70 000 euros de vêtements, 710 000 euros de montres, 1,8 million d’euros de collections de couverts, 107 000 euros d’objets d’orfèvrerie, 146 000 euros de porcelaines, 110 000 euros de broches, ou encore une commande de 250 000 euros de bouteilles de Romanée-Conti, selon les factures découvertes.

« Le montant total de ses acquisitions d’œuvres d’art, objets anciens et orfèvrerie entre 2007 et 2009 a été évalué à 15 890 130 euros », lit-on dans l’ordonnance de renvoi devant le tribunal. Ce n’est pas tout.

La saisie des voitures de luxe à Paris © DR La saisie des voitures de luxe à Paris © DR
L’enquête a également révélé « un parc automobile hors du commun ». En novembre 2009, Teodorin Obiang a ainsi fait transporter des États-Unis vers la Guinée-Équatoriale, via la France, un chargement de sept Ferrari, quatre Mercedes, cinq Bentley, quatre Rolls-Royce, deux Bugatti, une Aston Martin, une Porsche, une Lamborghini, une Maserati et huit motos, pour une valeur de 12 millions de dollars. Encore ne s’agit-il là que d’une cargaison parmi d’autres : il est apparu que l’aéroport de Vatry (Marne) était régulièrement utilisé par le clan Obiang pour expédier des véhicules de luxe vers Malabo.

À Paris, magistrats et policiers ont mis la main sur d’autres bolides hors de prix, souvent payés par la décidément très généreuse société Somagui Forestal. Dix-huit véhicules ont été découverts avenue Foch et dans des parkings du XVIe arrondissement, lors de deux transports de justice effectués en septembre et octobre 2011, et malgré l’arrivée sur place de l’ambassadeur de Guinée-Équatoriale et d’un avocat soutenant qu’il s’agissait de biens de l’État. Deux Bugatti, une Aston Martin, deux Ferrari, quatre Bentley, une Rolls-Royce, deux Porsche, une Maserati et une Mercedes Maybach faisaient partie du lot et ont été saisies.

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