Intégrer, aider, isoler, surveiller: l'ambivalence des villages de Roms

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Il y a en Ile-de-France six villages d'insertion pour les Roms. A rebours de la politique d'expulsion promue aujourd'hui par le gouvernement, ils hébergent depuis 2006 des familles et peuvent proposer leur aide pour la recherche d'un emploi ou l'alphabétisation. Mais, clôturés et gardés, ils les séparent aussi du reste de la ville. Enquête.

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Dans le Haut-Montreuil, au cœur d'une vaste zone industrielle, la rue défoncée de la Montagne-Pierreuse mène à un terrain clôturé qui abrite une soixantaine de caravanes parfaitement alignées. Les entrées sont filtrées par un gardiennage qui est assuré 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Les Roms qui vivent sur ce terrain d'asphalte peuvent aller et venir comme ils le souhaitent. Les personnes extérieures sont priées, elles, de se présenter avec une pièce d'identité les jours de visites: le mardi et le jeudi, entre 15 heures et 18 heures.

Cet espace est le dernier né et le plus grand des villages d'insertion d'Ile-de-France. Il accueille 185 Roms dont 70 enfants, tous originaires de Roumanie. Ces familles participent à un projet piloté par la mairie de Montreuil et la préfecture de Seine-Saint-Denis qui associe logement d'urgence et accompagnement social.

Stefan, 54 ans, habite depuis 2001 en France avec deux de ses enfants. Il a changé environ 10 fois de lieu d'habitation. © E.Berthaud Stefan, 54 ans, habite depuis 2001 en France avec deux de ses enfants. Il a changé environ 10 fois de lieu d'habitation. © E.Berthaud

A leur arrivée en janvier, les Roms ont tous signé un contrat dans lequel ils s'engageaient à scolariser leurs enfants, apprendre la langue française, rechercher un emploi, et à suivre le règlement intérieur du site. En échange: la mise à disposition d'une caravane, prêtée par la fondation Abbé-Pierre. «Notre souci est de résorber les bidonvilles de la commune, de stabiliser et de protéger les populations pour éviter qu'elles ne soient constamment expulsées», explique Fabien Charbuillet, collaborateur de Dominique Voynet, la maire de Montreuil. L'Association logement jeune de Seine-Saint-Denis (ALJ 93) a été choisie par la municipalité pour gérer le village et accompagner les familles dans l'accession à l'emploi et au logement.

Le terrain de la Montagne-Pierreuse est le sixième village d'insertion en Ile-de-France: il s'ajoute à ceux d'Aubervilliers (le premier du genre, ouvert fin 2006), Montreuil, Bagnolet, Saint-Denis et Saint-Ouen (une carte animée est proposée dans l'onglet Prolonger). Comme les autres, il a été conçu comme un lieu provisoire, un lieu detransition entre la rue/le bidonville et le logement normal. Ailleurs en région, Lille, Marseille et Lyon réfléchiraient à en mettre en place.

Florence Haye, l'adjointe au maire de Saint-Denis, appelée lundi 2 août passage Dupont pour gérer l'installation des Roms du Hanul sur quatre petits terrains municipaux, confiait: «Nous pensons qu'en créant une vingtaine d'autres villages en Ile-de-France, le problème d'accueil des Roms serait résolu.» Si la voix des élus de l'Est parisien est quasi unanime sur l'utilité de ces villages, certains observateurs ou travailleurs sociaux s'interrogent.

 

En premier lieu, c'est le principe de sélection des familles roms qui dérange. A Saint-Denis par exemple, en 2007, 21 familles (soit 90 personnes) ont été choisies pour entrer dans le village d'insertion, sur un total de 600 candidatures. Ce projet de relogement piloté par la préfecture et la communauté d'agglomération de la Plaine commune a été, à l'époque, proposé aux Roms de la rue Campra, dont le grand bidonville avait été démantelé en mars 2007 après un incendie meurtrier. Les critères de sélection avaient été définis par la préfecture: casier judiciaire, occupation du chef de famille en Roumanie, moyens d'existence en France, enfants scolarisés, nombre d'enfants en bas âge. Les travailleurs sociaux chargés du diagnostic social avaient évalué les projets et les motivations pour filtrer les demandes.

Les familles retenues ont intégré à la fin de l'année 2007 des caravanes installées en contrebas du Fort de l'Est, dans le quartier «sensible» des Francs-Moisins. Pour les autres: l'expulsion vers la Roumanie ou le retour aux bidonvilles ou aux squats, avec comme conséquence, une ligne de fracture nette qui sépare désormais des personnes jugées «insérables» et les autres, la majorité, qui ne le seraient pas.

La municipalité de Montreuil est la seule à avoir fait le choix de ne pas sélectionner la population des villages. Elle a intégré tous les Roms qui habitaient dans l'ancien squat de la rue Dombasle, lui aussi touché par un incendie en 2008. «La MOUS (maîtrise d'œuvre urbaine et sociale, une équipe qui regroupe Etat, collectivité locale et bailleurs sociaux sur des projets de logement des plus défavorisés) que Montreuil a mise en place concerne 350 Roms au total. C'est la plus grande de la région, détaille Fabien Charbuillet, collaborateur de Dominique Voynet. La mairie estime qu'elle assume sa part en consacrant un million d'euros par an pour la faire fonctionner. Elle ne peut pas faire plus.» Les expulsions des dernières semaines ont montré les «autres» Roms de Montreuil, ceux qui vivent dans des bidonvilles ou squattent des taudis. Leur nombre est estimé à 300 sur le territoire de la commune.

Ces villages hébergent donc des résidents «à l'essai», puisque les contrats peuvent être rompus, et les familles priées de quitter les lieux.

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