Nouvelle-Calédonie: la jeunesse est la clé du référendum

Par

A un an du référendum d’autodétermination, tous les regards se tournent vers cette jeunesse qui n’a pas connu les « événements » des années 1980. Rencontre avec des jeunes, issus d’histoires, de communautés et de milieux différents.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Nouméa (Nouvelle-Calédonie), envoyée spéciale.– Ce sont deux petites phrases perdues au milieu du relevé de conclusions du dernier comité des signataires de l’accord de Nouméa. Deux petites phrases qui n’ont, contrairement aux autres points soulevés, nécessité nulle palabre. Elles indiquent simplement que les partenaires, sur proposition de l’État, « conviennent que les assises de l’outre-mer en Nouvelle-Calédonie seront dédiées au thème de la jeunesse afin d’apporter des réponses concrètes et pratiques aux problématiques locales ».

Le sujet n’est pas mince, tant ces jeunes, ou du moins une partie d’entre eux, cristallisent les inquiétudes de ceux qui craignent de voir resurgir, à l’occasion du référendum d’autodétermination de 2018, des tensions jusqu’alors assourdies par le processus de décolonisation engagé il y a 30 ans. Une appréhension renforcée par les violences qui ont suivi, fin octobre 2016, la mort d’un jeune tué par un gendarme, alors qu’il s’était évadé de prison et tentait de forcer un barrage.

En Nouvelle-Calédonie, comme ailleurs, cette jeunesse est évidemment protéiforme et ne saurait être réduite aux caricatures qu’en font certains, souvent à des fins politiques. Malgré un vieillissement constaté depuis la signature des accords de Matignon-Oudinot en 1988 – « dû notamment au recul des naissances durant les années 1980 et à l’émigration de plus en plus fréquente pour les étudiants ou diplômés » –, les jeunes constituent toujours la majorité de la population de l’archipel, où un habitant sur deux a moins de 31 ans, selon les chiffres produits par l’Institut de la statistique et des études économiques (ISEE) en 2014.

C’est à eux que le chef du gouvernement, Édouard Philippe, a voulu s’adresser au premier jour de sa visite, début décembre, en lançant les « ambassadeurs de l’inscription sur les listes électorales », une cinquantaine de jeunes chargés de communiquer sur les enjeux du référendum partout sur le territoire, sous l’égide de leur « parrain », le judoka Teddy Riner. Une opération de com’ parfaitement huilée, mais loin d’être suffisante au regard de certaines situations et du peu d’attrait que semble susciter, pour la majorité des 18-30 ans, la chose politique.

Séance de selfies avec Teddy Riner, le 2 décembre, à Nouméa © ES Séance de selfies avec Teddy Riner, le 2 décembre, à Nouméa © ES

Depuis quelques années, plusieurs rapports se sont alarmés, pour reprendre les mots de celui que l’Institut national de la santé et de la recherche médiale (Inserm) a publié en 2008, du « très haut niveau d’alcoolisation » chez les jeunes Calédoniens et de la consommation régulière de cannabis chez 66 % des 16-25 ans, toutes communautés confondues. Des informations confirmées un an plus tard par une étude du Sénat coutumier axée sur la jeunesse kanak, décrivant des « enfants en perte de repères », adonnés « à l’alcool, au cannabis, au kava [boisson traditionnelle aux effets relaxants, interdite en métropole – ndlr], à l’oisiveté, puis à des conduites d’addiction ».

« Les actes de violence commis par les jeunes, comme les vols avec violence sans raison sont quasiment tous effectués sous l’emprise de l’alcool et de stupéfiants », soulignait encore l’instance coutumière, s’inquiétant, comme l’Inserm avant elle, des fortes inégalités sociales en matière de réussite scolaire et d’accès à l’emploi qui perdurent entre les populations océaniennes et européennes. Chez les Kanak les plus anciens, beaucoup y voient la difficile conciliation du mode de vie traditionnel et de la modernité. « Nous avions tout ce qu’il fallait à l’intérieur de la tribu : l’éducation, la prévention, l’autosuffisance… Aujourd’hui, les jeunes de Nouméa manquent de cadre, regrette Maryka Kapoeri, présidente du collectif La Ville dans la tribu. Certains d’entre eux sont dans une révolte autodestructrice. »

Tous les observateurs décrivent une jeunesse bien souvent dépolitisée et semblant « ignorer tout ou presque des enjeux » du référendum de 2018, comme l’indique ce rapport de mission sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie de l’Assemblée nationale. « Le jeune semble ignorer le commencement de l’histoire politique et coloniale de son pays par l’intrusion de la religion, la spoliation des terres, le boom du nickel et la pénétration de la mondialisation, écrivait déjà le Sénat coutumier en 2009. [Il] a du mal à s’identifier et à se positionner en rapport aux accords de Nouméa, où, selon lui, la lecture des messages est brouillée, et par lesquels il ne se sent pas ou peu concerné. Cependant, lors des périodes électorales, sollicités par maints partis, [les jeunes] vivent le sentiment d’être utilisés, mais aussi vite oubliés. »

Pour tenter de cerner cette jeunesse dont tout le monde parle, et qui nourrit parfois les fantasmes les plus incongrus, Mediapart a rencontré, début décembre à Nouméa, des jeunes ou des personnes qui travaillent quotidiennement avec et pour eux. Issus d’histoires, de milieux et de communautés différentes, tous ont accepté de nous livrer leurs réflexions à l’approche du scrutin d’autodétermination et d’évoquer la façon dont ils envisagent l’avenir de l’archipel et de ses forces vives. Dans le squat de Tina, dans le quartier populaire de Tindu et à l’université de la Nouvelle-Calédonie. Une ville, trois mondes.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale