Sur la ZAD, le choc de la victoire

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Au lendemain de la décision du gouvernement de ne pas construire l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, les habitant·e·s du bocage nantais, pour certain·e·s en lutte depuis des décennies, ont encore du mal à croire à la nouvelle. Le soulagement et la joie sont présents, mais d’autres questions affleurent déjà. 

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ZAD de Notre-Dame-des-Landes, de nos envoyés spéciaux.-  Au petit matin, jeudi 18 janvier, alors que le jour n’était pas encore levé, une dalle de béton a été coulée sous le hangar de l’avenir, cette belle charpente érigée en 2016 pour abriter un atelier de formation à la menuiserie et une scierie. La première journée sans aéroport vient de démarrer sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

À la même heure, Marcel Thébault, paysan historique de la lutte, a trait ses vaches dans l’étable de la ferme du Liminbout. À Bellevue, Camille a pris soin du troupeau bovin collectif. Dans leurs caravanes, camions ou maisons, des habitant·e·s ont dormi tard pour effacer la fatigue et l’ivresse de la veille. Les plus motivé·e·s ont commencé à préparer l’assemblée générale qui doit se tenir le soir pour décider des suites de la lutte. 

Car tout a changé pour le bocage de Notre-Dame-des-Landes. Les 1 650 hectares ne seront pas détruits. Une sidération joyeuse se lit dans les yeux et les sourires des occupant·e·s qui arpentent les chemins de la zone. Ces arbres, ces champs d’herbe et ces sentiers, si souvent contemplés en ayant peur de les perdre, ne finiront finalement pas sous le béton. Prises dans les mille tâches que requiert la vie sur la ZAD : préparer des repas collectifs, déposer les rebuts à la déchetterie, trier des vêtements donnés, préparer un chantier de construction, les personnes croisées sur les chemins répètent leur difficulté à croire à ce qu’elles sont en train de vivre. Leurs premières heures sans aéroport.

On entend : « C’est irréel », « J’ai du mal à réaliser », « Ça fait tellement longtemps qu’on luttait ». « Il y a eu comme un choc culturel hier, résume Marcel Thébault, jeudi soir, en nourrissant ses vaches. C’est un moment pour que les choses bougent. »

Jeudi matin, des volontaires ont nettoyé et rangé la Vache Rit, lieu historique du mouvement contre l’aéroport, qui a accueilli la fête de la victoire, la veille. Les dizaines de gobelets marqués du logo rouge « Non à l’aéroport » sont soigneusement rangés dans un carton. « Il va falloir les changer », sourit une femme. « On écrit : “Enracinons l’avenir” ? », slogan du rassemblement prévu le 10 février sur la zone, propose une militante de l’ACIPA. Des journalistes zonent sous la pluie à la recherche de zadistes à interroger ou photographier. Une équipe a perdu son pied de caméra.

À Vigneux et à La Pâquelais, les villages environnants, des compagnies de gendarmes sont signalées, de même que des convois ont été aperçus sur la quatre voies, mais sur place, la présence des forces de l’ordre est discrète. Pas d’hélicoptère, pas de check-point. L’afflux de renforts militants vers la ZAD, redouté par les forces de l’ordre, ne se produit pas. « Il y a une situation nouvelle, une nouvelle séquence qui s’ouvre », expliquent en début d’après-midi deux habitant·e·s à des journalistes réunis à La Rolandière, lieu d’accueil de la ZAD. Pas question pour l’instant d’évoquer la suite. « Je vous rappelle que la décision date d’hier », indique une occupante quand on lui demande ce qui est prévu. 

L’annonce de l’abandon de l’aéroport a été fêtée toute la nuit de la veille en divers lieux de vie de la ZAD. Une célébration d’anthologie, moment poignant de joie collective, physique, pleine de câlins, d’embrassades et de congratulations. Beaucoup rient, chantent, dansent en se tenant par le bras, en petits groupes, serrés les un·e·s contre les autres, en pogo punk. Quelques pluies de champagne arrosent les danseurs. Certain·e·s pleurent de joie. Des enfants jouent dans la cour à faire peur aux inconnus. De vieux paysans côtoient des jeunes squatteurs. À la sono, chaque morceau ou presque donne lieu à interprétation : We are the champion, de Queen, Résiste, de France Gall, You can get it if you really want, de Desmond Dekker…

Toutes les composantes du mouvement sont présentes : l’association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (Acipa), l’association de défense des exploitants concernés par l’aéroport (Adeca), le collectif Copains (des agriculteurs solidaires de la région), les naturalistes en lutte, et bien entendu, les occupant·e·s. L’eurodéputé EELV Yannick Jadot et son équipe circulent entre les danseurs.

Jeudi soir, lors de la fête donnée à la Vache Rit. © CG Jeudi soir, lors de la fête donnée à la Vache Rit. © CG

Dans un communiqué commun diffusé mercredi après-midi, le mouvement parle d’« une victoire historique face à un projet d’aménagement destructeur », qui « aura été possible grâce à un long mouvement aussi déterminé que divers ». Sur l’avenir de la ZAD, il pose trois conditions : « La nécessité pour les paysan-ne-s et habitant-e-s expropriés de pouvoir recouvrer pleinement leurs droits au plus vite », « le refus de toute expulsion de celles et ceux qui sont venus habiter ces dernières années dans le bocage », et enfin, la « prise en charge à long terme des terres de la ZAD par le mouvement dans toute sa diversité ». Le communiqué demande également une « période de gel de la redistribution institutionnelle des terres ».

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