Trois villes de gauche et un sentiment d'abandon

Au travers de trois villes françaises, Créteil, Givors et Martigues, nous sommes partis à la rencontre d’un électorat d’ouvriers, d’employés, de petits patrons d’industrie et de chômeurs, autrefois acquis à la gauche et qui, aujourd’hui, oscille entre l’abstention, la tentation des extrêmes et un rejet atterré de la politique.
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Créteil (Val-de-Marne), Givors (Rhône) et Martigues (Bouches-du-Rhône), envoyés spéciaux.– Cette histoire pourrait être celle d’une cheminée qui s’élève à soixante mètres dans les airs et que l’on aperçoit de partout à Givors, au centre de cette commune de la métropole lyonnaise. Elle évacuait autrefois les fumées d’une grande verrerie, propriété du groupe BSN (Danone) et l’un des principaux employeurs de la ville. Quand l’usine a fermé en 2003, les bâtiments ont été condamnés puis détruits mais la cheminée, elle, est restée debout, fière au-dessus des ruines économiques de la vallée du Gier. Aujourd’hui, les visiteurs qui passent au loin imaginent que ce conduit rend hommage au riche passé industriel de la région. Si seulement c’était vrai…

En réalité, quand il a fallu détruire la cheminée, on s’est rendu compte que ses briques étaient gorgées d’arsenic, de plomb, de chrome, de cadmium, et autres résidus hautement toxiques. Cela aurait coûté des millions d’euros de s’en débarrasser proprement. Alors le conduit reste debout, il est éclairé la nuit car la communauté urbaine lyonnaise adore ses illuminations, et on a laissé aux générations futures le soin de se débrouiller avec ce monument délétère.

Associée à cette histoire de cheminée, il y a également celle de la verrerie de BSN qui a été démantelée. Pendant des années, les élus de la région et les décideurs économiques ont promis un plan de réindustrialisation du site : 620 emplois devaient être créés, juré, craché. Une misère par rapport aux milliers qui existaient autrefois, mais toujours bons à prendre dans cette vallée du Gier qui a tout perdu ou presque depuis trente ans : sidérurgie, filatures, chaudronneries… Le résultat, en 2017, c’est un regroupement des concessionnaires automobiles et des garagistes des alentours sur une zone commerciale toute neuve : à peine une dizaine d’emplois ont vu le jour…

L’ancienne cheminée de la verrerie BSN de Givors. © Patrick Artinian L’ancienne cheminée de la verrerie BSN de Givors. © Patrick Artinian

Des histoires comme celle-ci, Laurent Gonon en raconte par brassées. Avec son air débonnaire de gentil grand-père à la Gotlib, ce retraité mène de nombreux combats en faveur des anciens verriers de Givors. Il a assisté à la « dégringolade » de l’industrie dans la région à partir des années 1980, « sous le règne de Mitterrand », précise-t-il. Évidemment, juge-t-il, cela a provoqué « un divorce entre l’électorat populaire et la gauche, en particulier les socialistes. Les ouvriers d’hier sont à la retraite, mais ils voient leurs enfants qui ne trouvent pas de boulot. Quand on tient nos réunions de l’association des anciens verriers tous les vendredis, on discute politique et tout y passe ! Il y a un vrai désarroi, les gens ne savent pas pour qui ils vont voter au premier tour de la présidentielle. A priori, c’est un électorat communiste, mais il y a un dégoût général. Ils attendent la prochaine affaire pour savoir qui va basculer. Alors évidemment, il y en a qui proclament : “Avec tout ça, on n’a plus qu’à voter pour la Marine !” Mais le plus gros problème, c’est l’abstention : plus de la moitié des gens ne votent plus. »

À moins de six semaines du premier tour de l’élection présidentielle française, il faudrait un miracle pour qu’un candidat de gauche se qualifie pour le second tour. L’événement ne sera pas historique, puisqu’il existe un précédent sous la Cinquième République, 1969, mais il est néanmoins symptomatique. Cela fait déjà longtemps que les sociologues, les politologues ou les sondeurs décrivent le divorce de l’électorat populaire d’avec la gauche, l’ascension du Front national et la montée de l’abstention. Mais les scrutins de 2017 forment une « tempête parfaite », née des déceptions associées aux deux derniers quinquennats, de la défiance générale à l’égard d’une construction européenne accusée de tous les maux, des affaires qui plombent la droite, des divisions et des coups de poignard à gauche, d’une extrême droite devenue parti attrape-tout, et de l’échappée belle d’un ex-banquier d’affaires haut fonctionnaire réincarné en pistolero à la mode Sergio Leone…

Grâce au cumul de ces facteurs, la famille Le Pen n’a jamais été aussi proche du pouvoir. L’une des clefs de son succès se situe dans la démobilisation d’un électorat populaire, autrefois solidement ancré à gauche, toutes les gauches, et qui oscille désormais entre l’abstention, le vote protestataire ou une participation tellement désabusée qu’elle entérine le rejet plutôt que l’adhésion à un quelconque projet. Afin d’essayer d’appréhender ce sentiment de désespérance profonde qui plombe les cieux progressistes de la République, nous sommes partis à la rencontre de cet électorat dans trois endroits en France, dont les municipalités sont encore de gauche (socialistes et communistes) : Givors, Créteil et Martigues. Ni sondage, ni travail de recherche sur la durée, ce reportage est une photographie des citoyens qui ont longtemps formé le réservoir des voix socialistes et communistes, et de leurs interrogations à la veille de glisser un bulletin dans l’urne le 23 avril prochain ou de fuir le bureau de vote.

Laurent Gonon © Patrick Artinian Laurent Gonon © Patrick Artinian

Laurent Gonon se remémore encore l’époque où, dans son petit quartier de Givors (quelques milliers de résidents), il y avait cinq cellules communistes qui tissaient des liens entre les gens au-delà de la politique partisane. Aujourd’hui, il ne subsiste qu’une section pour cette ville de 20 000 habitants. Guillaume, 36 ans, a entamé sa vie professionnelle après cette ère : il a démarré à la Famer (métallurgie) à l’âge de 17 ans : « L’usine venait de rouvrir après deux années de fermeture, j’étais fier d’être ouvrier, comme mon père. Rapidement, je me suis aperçu que les anciens qui avaient une culture politique n’étaient plus là. Nous étions un groupe de jeunes qui voulions faire des choses, monter un syndicat, mais il n’y avait personne pour nous aiguiller et nous transmettre ce bagage. Il n’y avait plus cette fierté ouvrière que j’avais connue en grandissant. Les anciens étaient dégoûtés de s’être fait berner et les jeunes étaient très individualistes. »

Guillaume a passé huit ans en atelier puis, après s’être formé en informatique, il a quitté ce monde ouvrier qu’il considérait comme le sien. Il ne s’en est pas complètement éloigné : il travaille désormais dans un cyberespace dans la vallée du Gier et il remarque, entre autres, les riverains qui défilent pour rédiger leur CV, répondre à des annonces d’emploi, etc. « La plupart des jeunes que je côtoie vivent au jour le jour. Beaucoup ont des CV vides et même ceux qui ont un diplôme sont amers parce qu’on leur demande des trucs incroyables juste pour effectuer un stage. Ils en veulent à leurs enseignants de ne pas les avoir préparés à cela. »

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