Retour sur le 1er Mai à Paris: le maintien de l'ordre à la française en question

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Un an après les dizaines de blessés de la mobilisation contre la loi sur le travail, les affrontements entre policiers et cortège de tête du 1er Mai à Paris montrent que rien n'a été réglé dans la gestion du maintien de l'ordre dans la capitale.

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Comme un remake en pire de la mobilisation contre la loi sur le travail, la violence de la manifestation du 1er mai 2017 à Paris a marqué à la fois les manifestants de tête, séparés du cortège syndical à coups de grenades de désencerclement lancées par les policiers, et les CRS, qui ont vu deux de leurs collègues prendre feu. Les tensions entre manifestants et forces de l’ordre, qui avaient paru s'apaiser après que, le 15 septembre dernier, un syndicaliste eut été éborgné par un projectile, sont réapparues, encore plus vives. Des deux côtés, on parle d'escalade inédite, en oubliant un peu vite la violence des manifestations autonomes et de leur répression dans les années 1970.

Dès le début du parcours du 1er Mai, qui allait de République à Nation, les policiers ont coupé la manifestation, profitant d’un vide entre le cortège de tête « autonome », constitué de plusieurs centaines de participants, souvent vêtus de noir, derrière des banderoles renforcées, et le carré syndical officiel, plus bariolé. Les « autonomes » se sont retrouvés isolés par plusieurs rangées de CRS qui les ont refoulés vers la place de la Bastille à coups de grenades lacrymogènes et de désencerclement.

À partir de 0'44, les manifestants de tête avancent vers les CRS qui viennent de scinder la manifestation. © DOC du Réel
Sur les vidéos tournées boulevard Beaumarchais, on voit des participants derrière une banderole « Unité notre force » se retourner vers le cordon policier, qui vient de les isoler du reste du cortège, et entonner « État d’urgence, état policier, on ne nous empêchera pas de manifester ». Un CRS fait rouler une grenade de désencerclement (qui projette, avec une forte détonation, 18 galets en caoutchouc dans un rayon de 10 mètres) dans leurs jambes, provoquant un petit mouvement repli. Le slogan change : « Tout le monde déteste la police ». Les grenades lacrymogènes et de désencerclement commencent à pleuvoir. En face, des manifestants, équipés de masque, lunettes de protection et cagoule, répliquent rapidement, outre les habituels pétards et bouteilles, par des cocktails Molotov améliorés et un chariot enflammé. Les hostilités sont lancées pour plusieurs heures.

La photo d’un CRS s’enflammant et levant la jambe, prise par le photojournaliste syrien Zakaria Abdelkafi sur le boulevard Beaumarchais, a fait le tour du monde. Mais c'est en fait son collègue « bouclier », à droite de l'image, qui a été le plus touché, « car tout le produit s’est accolé à lui », à en croire leur chef de groupe, Régis Debord, délégué UNSA Police (voir cette série de photos). Cet homme, âgé de 41 ans, a été brûlé au deuxième et au troisième degré à la main, ainsi qu’au deuxième degré du cou jusqu’aux lèvres. Il est désormais sorti d’hôpital et ses blessures lui ont valu 45 jours d’incapacité temporaire de travail (ITT), affirme Régis Debord, selon qui il n’aura « pas de séquelles au visage », les suites étant plus incertaines pour sa main. Au total, six membres des forces de l’ordre ont été blessés, dont deux grièvement, l’un à cause du cocktail Molotov, l’autre s'est blessée elle-même en manipulant une grenade de désencerclement.

Les CRS disposent de tenues ignifugées, « mais au bout de trois lavages, les jambes ne tiennent plus, explique le brigadier de police, âgé de 42 ans, qui, lui, a été brûlé au cou par un feu d’artifice. Et les cocktails Molotov sont désormais déclenchés dans des bouteilles en plastique avec un pétard et un liquide inflammable qui colle à la peau. Ça explose plus fort et à retardement. Avant, c’était des bouteilles en verre avec un chiffon imbibé d’essence auquel ils mettaient feu. On est assez protégé face aux pierres et aux bouteilles, pas face aux engins incendiaires et aux feux d’artifice. » Depuis, les CRS auraient, selon lui, reçu 16 000 cagoules ignifugées dites non-feu.

Une réponse purement technique qui ne résout pas la question principale : pourquoi avoir, dès le départ, refoulé les manifestants de tête, ce qui a été perçu comme une provocation et a occasionné des blessés graves de part et d’autre ? À cause de « dégradations », à en croire le communiqué bilan de la préfecture de police. « Dès le début du défilé, environ 800 personnes se sont positionnées en tête de cortège, peut-on lire. Parmi elles, 150 se sont masquées et ont commis des dégradations contenues rapidement par l’intervention des forces de l’ordre qui parvenaient à encadrer le groupe. »

« On avait des instructions de notre chef de commandement de faire un cordon de sécurité autour du groupe de 150 black blocks pour qu’ils ne se mélangent pas avec les gens de la CGT et qu’ils ne cassent pas, explique Régis Debord. Normalement, on devait intervenir avec un engin lanceur d’eau. Le but était de les encadrer sur l’itinéraire prévu jusqu’à Nation. » « Mais ça n’a pas trop marché, constate benoîtement le policier. Ils ont profité de voir du bleu pour se défouler. »

Ne pouvait-on pas s'y attendre en plaçant des policiers à proximité de manifestants venus selon lui « casser du mobilier urbain et du flic » ? « À un moment donné, ils auraient forcément cassé du mobilier urbain et des vitrines, donc dans tous les cas, on aurait été obligés d’aller au contact », avance Régis Debord. Dans les manifestations parisiennes, les ordres parviennent « de commissaires de la préfecture de police, qui prennent eux-mêmes leurs ordres de la préfecture où ils suivent la manif derrière des écrans ». « Quand vous mettez des CRS devant, face à des casseurs, vous en faites des cibles, reconnaît Philippe Capon, secrétaire général d’UNSA Police. On pourrait enlever ces CRS des cortèges de tête à condition d'avoir un service d'ordre syndical suffisamment musclé pour éviter que les gens en tête pourrissent les manifestations. »

Les CRS ne décolèrent pas d’avoir été selon eux privés de lanceurs de balles de défense 40 (LBD 40), de grenades explosives (GLI F4, qui ont déjà provoqué des mutilations) et de canon à eau – pourtant visible sur les vidéos tournées le 1er Mai. L’absence de « l’homme-feu », normalement doté d’un extincteur par compagnie de CRS, est également pointée. « Les CRS avaient interdiction par la haute hiérarchie d’utiliser les LBD, sauf les compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI) de la préfecture de police de Paris, affirme Philippe Capon. Il a fallu que ça pète pour que des commandants de CRS débordés sur le terrain prennent l’initiative d’autoriser les LBD. »

À Paris, depuis la diffusion des images désastreuses de la répression de la mobilisation des infirmières en 1991, la préfecture de police rechigne toujours à utiliser les canons à eau. « Il faut remettre à plat le fonctionnement de la préfecture de police de Paris, réclame Luc Larcher (UNSA Officiers), commandant d'une compagnie de CRS. Avec la réforme du code du travail, les manifs vont revenir, donc il faut poser les bonnes questions avant. Le principe de tout maintien de l’ordre est de créer un no man’s land pour éviter l’affrontement physique, mais c’est compliqué si la préfecture de police de Paris ne nous laisse pas utiliser les moyens dont nous sommes dotés. Tôt ou tard, si on n’a pas de réponse appropriée, on aura un mort dans nos rangs. »

Nos questions envoyées le 4 mai à la préfecture de police, dirigée depuis le 19 avril par Michel Delpuech, ont reçu une fin de non-recevoir lapidaire. « Il n’y aura pas de réponse, votre demande a reçu un avis défavorable », nous a indiqué un officier chargé des relations avec la presse.

Plusieurs des manifestants du cortège de tête relatent de leur côté avoir vécu la manifestation la plus violente (168 blessés selon les équipes de street medics) depuis la répression de la mobilisation contre la loi sur le travail. Kevin*, chercheur en psychologie cognitive de 32 ans, a l’habitude de manifester parmi les « autonomes ». « Systématiquement, depuis juin 2016, les policiers isolent le cortège de tête, où il y a très peu de journalistes et où tout est permis pour la police, dit-il. Ce processus d’ostracisme des “autonomes”, désignés comme déviants, participe des violences policières. Depuis un an, on a l’impression d’être de la chair à canon. »

Plusieurs personnes ont été blessées par des tirs de LBD 40 dès le boulevard Beaumarchais. Julien*, 18 ans, étudiant en prépa dans un lycée parisien, relate avoir reçu un tir de LBD dans la tempe gauche alors qu’il cherchait à se réfugier dans une ruelle pour fuir la charge des CRS sur le boulevard Beaumarchais. « Alors que j’avais le visage et les mains en sang, les CRS ne voulaient pas me laisser sortir », témoigne cet étudiant, qui souffre encore « d’acouphènes et de maux de tête ».

Aux urgences de l’hôpital Saint-Antoine où il a été transféré par les pompiers, le médecin a constaté « un traumatisme crânien sans perte de connaissance » et un « volumineux hématome de 7 cm sur 7 avec dermabrasion ». Julien a déposé plainte le 3 mai auprès de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) pour violences volontaires par dépositaire de l’autorité publique (qui lui ont valu deux jours d’ITT). Il défile régulièrement avec les « autonomes », par conviction politique, un foulard sur le visage « pour les lacrymos ». Il se définit comme pacifique, signe de la diversité du cortège de tête qui ne se résume pas aux black blocks.

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* Les prénoms ont été modifiés à leur demande.

Je n'ai pas suivi la manifestation du 1er Mai à Paris. Je me suis donc appuyée sur les nombreuses vidéos du cortège parisien, ainsi que sur les témoignages de manifestants, de photographes et de policiers présents, car il nous paraissait important de revenir sur ce qui s'était passé.