A Evry, les Insoumis dénoncent le «49-3 électoral» de Valls

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Manuel Valls a été réélu député de la première circonscription de l'Essonne avec 139 voix d'avance. Sa concurrente, Farida Amrani, dénonce des irrégularités dans le scrutin et va déposer un recours devant le Conseil constitutionnel. La procédure devrait prendre plusieurs mois.

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C’était le feuilleton à suspense de ce second tour des législatives. À partir de 20 heures, dimanche, alors que les résultats tombent dans les circonscriptions les plus médiatisées, les soutiens de la candidate de La France insoumise Farida Amrani retiennent leur souffle. Dans la première circonscription de l’Essonne, où elle était opposée au député sortant et ancien premier ministre, Manuel Valls, les scores de chaque bureau de vote sont annoncés au compte-gouttes sur Twitter et l’écart semble extrêmement serré. On annonce que Manuel Valls est battu dans le bureau de vote de la mairie d’Évry qu’il a dirigée de 2001 à 2012. Tout un symbole.

À 22 h 26, Manuel Valls annonce sa victoire avec 50,3 % des suffrages, soit un écart de 139 voix, dans un vote encore plus fortement marqué par l’abstention (63,45 %) qu’au premier tour. Un résultat que contestent immédiatement les candidats insoumis sur Twitter, évoquant « plusieurs soupçons sur le comptage des voix à Évry ». « Nous n’accepterons pas un 49-3 électoral », ajoutent-ils. Ils se rendent alors à l’hôtel de ville d’Évry pour exiger un recomptage. Dans un climat de tension manifeste, certains soutiens de Farida Amrani sont chahutés par les forces de l’ordre dépêchées sur place. Militants et journalistes sont tenus à l’écart du bâtiment. Dans la foulée, l’insoumise annonce qu’elle déposera un recours dès le lendemain.

Mairie d'Évry © L.E. Mairie d'Évry © L.E.

Plus tard dans la soirée, après avoir mis au défi « toutes les rédactions […] d'apporter la moindre preuve d'un seul problème entachant la régularité du scrutin à Évry », Francis Chouat, maire de cette ville et proche de Manuel Valls, se fend d’une série de tweets à destination des contestataires : « La pref Essonne a revérifié les voix une par une sur les bureaux. AUCUNE irrégularité constatée », tweete-t-il notamment. Une assertion que ne manque pas de reprendre Maître Eolas, juriste en chef de Twitter, très actif ce soir-là : « Non, la préfecture n'a pas pu vérifier les voix une par une. Elle n'a pu qu'additionner les résultats proclamés bureau par bureau », comme c’est la règle.

Une grande confusion a régné une partie de la soirée autour d’une inquiétude, largement relayée sur les réseaux sociaux : au moment où les candidats se rendaient à la mairie d’Évry pour exiger le recomptage des voix, on leur aurait répondu que les bulletins avaient été déchirés. De fait, c’est la procédure définie par le code électoral qui stipule que « les pièces fournies à l'appui des réclamations et des décisions prises par le bureau, ainsi que les feuilles de pointage sont jointes au procès-verbal. Les bulletins autres que ceux qui, en application de la législation en vigueur, doivent être annexés au procès-verbal sont détruits en présence des électeurs », c’est-à-dire, les bulletins autres que blancs et nuls.

Cependant, comme l’a repéré Europe 1, le site vie-publique.fr explique qu’« en prévision d’une éventuelle contestation et d’un contentieux devant le juge de l’élection, les bulletins ne sont pas immédiatement détruits. Le juge pourrait, s’il l’estime nécessaire, consulter et recompter l’ensemble des bulletins afin de déterminer la violation ou non de la loi électorale ». Pour l'heure, c'est en tout cas sur les indications données par les procès-verbaux et les listes d'émargement de chaque bureau et commune que se basent les insoumis pour constituer leur dossier de recours auprès du Conseil constitutionnel.

Ce matin, au micro de BFM TV, Farida Amrani a dénoncé des irrégularités supposées dans quatre bureaux de la ville d’Évry notamment, « où l’on n'avait malheureusement pas d’assesseurs » et où « les résultats ont été donnés en dernier et avec un ratio plus important [en faveur de Manuel Valls] par rapport aux autres bureaux de la ville ». « C’est l’un des paradoxes du militantisme, confie son suppléant, Ulysse Rabaté, joint par Mediapart. Nous n’avions pas assez de gens pour couvrir tous les bureaux de vote. C’est la preuve de la difficulté de faire fonctionner les institutions avec l’engagement citoyen. »

Quelques jours auparavant, Farida Amrani et Ulysse Rabaté avaient sollicité le concours de l’ONG Amnesty International pour s'assurer du bon déroulement du vote. « On s’y est pris un peu tard, admet le suppléant. On a fait ça quand on a commencé à ressentir de fortes tensions la semaine dernière. » Si le scrutin est annulé et qu’une nouvelle élection a lieu, Ulysse Rabaté annonce qu’il sera cette fois bien fait appel à un observateur extérieur.

En plus des accusations de bourrage d’urnes à Évry, les insoumis affirment avoir photographié une collaboratrice de Carlos Da Silva, suppléant de Manuel Valls à l’Assemblée nationale au cours de la législature qui s’achève, en train de recouvrir leurs affiches avec celles du député sortant, samedi matin aux aurores. Après la fin de la campagne officielle, donc. Une preuve qui sera également versée au dossier que les candidats ont encore dix jours pour constituer.

Devant la gare d'Évry-Courcouronnes © L.E. Devant la gare d'Évry-Courcouronnes © L.E.

Peu importe la tournure que prendra la procédure lancée par les candidats malheureux, c’est bien Manuel Valls qui, dans un premier temps au moins, siégera en tant que député dans l’attente d’une décision du Conseil constitutionnel. Ce dernier explique sur son site que « la requête formée contre l'élection d'un député n'a pas d'effet suspensif. Tant qu'une décision d'annulation des opérations électorales n'est pas rendue, la personne proclamée élue continue d'exercer son mandat de député ». L’ancien premier ministre s’est d’ailleurs déjà rendu à l’assemblée nationale ce matin, où il a accueilli très fraîchement les questions des journalistes sur place : « Pourquoi voulez-vous que je vienne demain ou dans une semaine ? Au nom de quoi ? Parce que c’est moi ? J’ai été élu hier et il n’y a pas de matière, en plus, à contestation. »

Trois scénarios sont désormais envisageables : soit le Conseil constitutionnel valide l’élection malgré la contestation, soit il annule l’élection (ce qu’il a fait à 63 reprises depuis 1958, précise son site) et une législative partielle s'ensuivra, soit il proclame l'élection d'un autre candidat, en l’occurrence, Farida Armani. Ce qui ne s’est jamais produit. 

Dans tous les cas, la procédure devrait prendre plusieurs mois avant d’aboutir : les premières législatives partielles qui avaient suivi la séquence électorale de 2012, avaient eu lieu au mois de décembre de la même année, soit six mois plus tard. « Si on fait un dossier de recours, dit Ulysse Rabaté, c’est qu’on considère qu’il y a de la matière. On y croit. C’est un travail fastidieux », ajoute celui qui retournera « au boulot » dès demain. « On ne fait pas ça pour le plaisir. »

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