Après l’attentat de Conflans, l’exécutif fait feu de tout bois

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Renforcement du projet de loi contre le « séparatisme islamiste », retour de la loi Avia, changements envisagés à la tête de l’Observatoire de la laïcité… Après l’assassinat de Samuel Paty, le président veut donner à voir des actes « concrets », quitte à sombrer dans le confusionnisme.

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Emmanuel Macron l’a énoncé dès vendredi soir, quelques heures après l’assassinat terroriste de Samuel Paty. « Les actes sont là et seront là. Avec fermeté, rapides », a-t-il affirmé depuis le collège du Bois-d’Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), où enseignait le professeur d’histoire-géographie. Quarante-huit heures plus tard, il réunissait à l’Élysée un conseil restreint de défense et de sécurité nationale pour étudier des « réponses concrètes, à court et moyen terme ». Et donner à voir « très rapidement » des actes « concrets », a précisé son entourage.

Face à l’émotion nationale naturellement suscitée par l’attentat, le président de la République, qui s’était jusqu’ici défendu de traiter ces questions dans la précipitation, a cette fois-ci choisi de bousculer le calendrier qu’il s’était fixé. Dès dimanche soir, les ministres de l’intérieur et de la justice, Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti, ont ainsi présenté, toujours selon l’Élysée, « un plan d’action qui va se mettre en œuvre dès le courant de la semaine et donnera lieu à des actions concrètes contre les structures, associations ou personnes proches des milieux radicalisés ».

Sur Europe 1, le locataire de la place Beauvau a annoncé que « 51 structures associatives verront des visites des services de l’État » dans les jours à venir et que « plusieurs d’entre elles seront dissoutes au conseil des ministres ». Le comité contre l’islamophobie en France (CCIF) a été nommément cité. Cette association « a été manifestement impliquée puisque le père, qui a lancé une fatwa contre ce professeur, y fait très clairement référence », a expliqué Darmanin, avant de conclure : « Nous avons des éléments qui nous permettent de penser que c’est un ennemi de la République. »

Gérald Darmanin, Emmanuel Macron et Jean-Michel Blanquer, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), le 16 octobre. © AFP Gérald Darmanin, Emmanuel Macron et Jean-Michel Blanquer, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), le 16 octobre. © AFP

Dans son discours du 2 octobre, le chef de l’État avait jugé « assez logique que celles et ceux qui portent ce projet de séparatisme islamiste aient investi le champ associatif parce qu’ils l’ont identifié comme la forme, en tout cas l’espace le plus efficace pour diffuser leurs idées ». À ce moment-là, Emmanuel Macron n’avait visé aucune association en particulier, mais avait toutefois indiqué vouloir étendre les motifs de dissolution de ce type de structure, avec le projet de loi contre le « séparatisme islamiste », qui doit être présenté en conseil des ministres le 9 décembre.

Si la date de présentation du texte – qui doit encore être examiné par le Conseil d’État – reste inchangée, et si l’Élysée récuse le fait d’être « dans l’émotion, la surcharge, l’ajout de mesures », il est évident que l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine a changé la donne. Dimanche soir, le président de la République a d’ailleurs demandé à au moins trois de ses ministres (ceux de l’intérieur et de la justice, donc, mais aussi celui de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer) de réfléchir à la façon d’« enrichir », « améliorer » ou « parachever » le futur projet de loi.

Dès dimanche, Manuel Valls a immédiatement ressurgi pour montrer du doigt tous ceux qu’il juge « complices » des « ennemis de la République ». Les associations comme le CCIF donc, mais aussi « cette gauche-là, politique, LFI, la gauche journalistique, Edwy Plenel, la gauche syndicale, l’Unef, mais aussi la ligue de l’enseignement, la Ligue des droits de l’Homme, qui ont fait rentrer les théories de Tariq Ramadan en leur sein ». Le lendemain, l’ex-premier ministre s’en est également pris à l’Observatoire de la laïcité. « Empêché, je n’ai pas réussi à changer l’orientation de l’Observatoire de la laïcité et ses responsables, coupables de tant de renoncements. Je ne cesse d’alerter : les pouvoirs publics ne peuvent pas s’appuyer sur cette institution pour promouvoir la laïcité. Il est temps d’agir », a-t-il tweeté.

Ce n’est pas la première fois que Manuel Valls et ses réseaux du Printemps républicain, mouvement politique fondé par le politologue Laurent Bouvet et l’ancien préfet Gilles Clavreul, attaquent cet organisme gouvernemental, et son rapporteur général, Nicolas Cadène. Si l’on en croit Le Point, le gouvernement, ou plus précisément la ministre en charge de la « citoyenneté » Marlène Schiappa, aurait même fini par leur donner raison. Accusant Cadène de sortir de son rôle, la nouvelle « binôme » de Gérald Darmanin – c’est comme ça qu’elle aime à se présenter – aurait en effet acté son remplacement.

« Il semble plus préoccupé par la lutte contre la stigmatisation des musulmans que par la défense de la laïcité », fait valoir l’entourage de la ministre dans les colonnes de l’hebdomadaire. « Si cela était vrai, outre le procédé détestable (aucun appel, réunions de travail encore il y a quelques jours au ministère), outre le mensonge des accusations anonymes, cela serait donner raison aux identitaires, contre un vrai serviteur de la laïcité, reconnu de tous sur le terrain », a réagi le président de l’Observatoire de la laïcité Jean-Louis Bianco. Contacté par Mediapart, Matignon n’avait pas confirmé cette information à l’heure où nous publiions cet article.

Laïcité, communautarisme, séparatisme, terrorisme… Tous les sujets sont désormais mélangés. Ils l’avaient déjà été lors de la déclaration de politique générale, prononcée par Jean Castex, le 15 juillet. « La France, c’est la République. Et celle-ci aussi se trouve aujourd’hui ébranlée dans ses fondements par la coalition de ses ennemis : terroristes, extrémistes, complotistes, séparatistes, communautaristes », avait alors asséné le premier ministre, en usant d’un procédé qu’Emmanuel Macron lui-même dénonçait en novembre 2016, pointant le confusionnisme auquel se prêtait justement Manuel Valls, à l’époque. Mais l’heure n’est visiblement plus à la complexité.

Comme l’a affirmé Gérald Darmanin, l’exécutif a « manifestement envie de faire passer un message : pas une minute de répit pour les ennemis de la République ». D’où le lancement, lundi matin, d’opérations de police contre « des dizaines d’individus » qui n’ont pas un « lien forcément avec l’enquête ». « Ce qu’on souhaite, c’est harceler et déstabiliser cette mouvance », assume son entourage. « La peur va changer de camp, a lancé le chef de l’État en conseil de défense. Les islamistes ne doivent pas pouvoir dormir tranquilles dans notre pays. » Celui qui affirmait en octobre 2019 que « le communautarisme, ça n’est pas le terrorisme » aurait indiqué à des proches ce week-end que « le séparatisme est bel et bien un terreau du terrorisme », rapporte Le Figaro.

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